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dimanche 5 février 2017

Lord, law & order - Le seigneur, la loi et l’ordre


Ce vendredi 3 février, Frigide Barjot, égérie de La Manif pour Tous et l’une de ses deux initiatrices, a émis une pétition visant à sauver le soldat Fillon1.

Du moins c’est l’objet apparent de la pétition.

A y regarder de plus près, ses intentions sont moins solidaires. Il s’agit surtout de préserver l’influence politique assurée à travers le succès de Fillon à la primaire de droite. C’est pourquoi on peut y lire une volonté de démonstration de force et un avertissement clair aux tenants d’un plan B et à ceux parmi eux qui imaginent une victoire de la droite sans prise en compte de ce courant réactionnaire.

C’est également pourquoi les pétitionnaires ne se contentent pas de jouer les pompiers mais enfoncent le clou, affichant une cohérence dont François Fillon n’a pas fait preuve dans sa défense.

Par mélange d’arrogance et de calcul, de souci de conserver le soutien d’une frange électorale moins extrémiste qui pourrait être rebutée par des dévoilements trop crus ? Des choix qui l’ont conduit à une valse hésitation recroquevillée sur le déni.

Barjot et ses adeptes ne s'embarrassent pas de ses préoccupations, estimant, à raison, qu'il a été choisi lors de la primaire, précisément pour incarner cette vision hiérarchisée de la société organisée autour de la légitimation d’une appropriation de privilèges. L’inégalité comme cœur de programme.

Cette pétition est aussi une forme de réponse à ceux qui pensent, à droite comme à gauche, que les questions de société seraient indépendantes des questions économiques, sociales et qu'elles peuvent se traiter en dehors de ces cadres.

Qu'il y aurait d'un côté les luttes nobles et sérieuses et de l'autre les luttes accessoires qui peuvent attendre indéfiniment que les 1ères aient trouvé leur résolution.

Un peu comme certains opposent les sciences dures aux sciences sociales.

Les mêmes souvent qui essaient à toute force de faire entrer les sciences économiques dans le panel de la dureté.

Car cette pétition illustre combien les hiérarchies sociales, économiques et politiques sont liées entre elles et se nourrissent mutuellement.

Les hétéros bénéficiant de droits supérieurs aux homos,
les hommes de droits supérieurs à ceux des femmes ,
les blancs de droits supérieurs à ceux des racisés,
les châtelains de droits supérieurs à ceux des paysans,
les riches de droits supérieurs à ceux des pauvres,
les patrons et actionnaires de droits supérieurs à ceux des travailleurs,
les politiques de droits supérieurs à ceux des citoyens lambdas, etc.

La première de ces pyramides étant naturellement la famille, dans laquelle le pater familias jouit, tandis que femme et enfants, extensions à peine individualisées, travaillent à cette jouissance méritée. Et il n'y a pas d'autre place pour une femme dans cet ordre, que celle de la cellule familiale, de la discrète action qui permet à son homme d'être, lui public.

Un brin provocatrice, on aimerait que François Fillon reconnaisse que c'est cette tâche qui était rémunérée : de travail domestique et de reproduction d’une mâle TPE et que cette division sexuelle du travail lui paraît à ce point normale qu'il a du mal à admettre que des esprits chagrins n'en reconnaissent pas l'existence et en exigent des preuves matérielles.

Dans l’esprit de Fillon et ses semblables, les preuves sont déjà là. Elles ont le visage de sa réussite et s’incarnent tautologiquement : sa femme et ses enfants en sont les attributs.

Encore une fois la pétition Barjotique l’énonce plus clairement que le champion : Assistante = épouse et mère au foyer. Dans ces conditions, l’absence de visibilité publique et d’activité autres que familiales ne sauraient être retenues à charge puisqu’elles sont ce qu’il convient de rémunérer : l’effacement.

Qui plus est, s’adjoint ici une autre dimension de la conception hiérarchisée des rapports sociaux selon Fillon et ses alliés : le candidat et par extension sa classe ne sauraient être soumis à la loi commune.

Il y a de la vulgarité à exiger de leur part qu’ils fournissent de banals2 contrats.

Si la stratégie de défense de Fillon est aussi désastreuse, c’est qu’il oscille entre sa vision féodale de la société, sa propre victimisation et la certitude de son bon droit et une nécessité inhérente à l’élection présidentielle au suffrage universel qui lui impose de ne pas déplaire à un nombre significatif de ses électeurs potentiels, là où d’une certaine façon son intronisation s’est jouée dans une forme de suffrage censitaire (le corps électoral des primaires de droite s’étant révélé moins populaire, qu’âgé et aisé).

Plus que « Fillon, tiens bon », assumez la loi du seigneur, crie Barjot à la droite.

Et s’ils n’ont aucune pudeur à crier au vol, c’est parce que fondamentalement, ces partisans d’anciens régimes n’ont jamais admis aucune légitimité à d’autres qu’eux d’exercer le pouvoir. Dans leur esprit ce n’est pas une alternance qui doit se produire aux présidentielles mais une restauration.




2 Banalité : terme de féodalité désignant le droit du seigneur d'assujettir ses vassaux à l'usage d'objets lui appartenant et par métonymie, l'étendue du territoire soumis à cette juridiction. Source : Dictionnaire historique de la langue française. Le Robert.

jeudi 6 novembre 2014

Des rats et des sorcières




Je n’ai aucune sympathie pour Ségolène Royal[1] assurément moins émouvante que la frimousse vulnérable de ragondins, plus ou moins renvoyés au bestiaire empathique et imaginaire de la construction de notre humanité.

Certes, ces derniers jetés à leur corps défendant dans le ragoûtant potage médiatique qui nous était servi hier au sujet des manifestations non des paysans mais de certains agriculteurs exigeant qu’on les laisse polluer en paix, ont quelque peu coagulé dans l’assiette qu’on s’était efforcé de nous présenter toute la journée.

Il n’en reste pas moins que l’association de la Ministre de l’écologie à ces dits ragondins, c’est-à-dire à la classe des rongeurs ou pour faire plus direct encore à celle des rats, et ceci de manière plus qu’explicite : "Les ragondins, c'est comme Ségolène, c'est des nuisibles"[2], n’a semblé susciter aucun émoi.

En outre ces propos, si on s’en rapporte au Huffington Post, étaient ainsi complétés par un autre manifestant "C'est symbolique, c'est des nuisibles, on est la meilleure profession pour les gérer".

Reste à y ajouter une image multidiffusée également dans l’indifférence générale qui montrait des manifestants s’efforçant de brûler une effigie de Ségolène Royal.

Il n’y a pas à en douter l’entreprise de définition de la violence légitime, compréhensible et respectable, a fonctionné à plein cette semaine.

Et dans l’ordre traditionnel et autoritaire que cette violence entend défendre, et que le gouvernement  (y compris Ségolène Royal) soutient, on brûle toujours les sorcières en place publique.



[1] Que je considère comme l’une des non négligeables courroies de transmission de l’ordre socialo-autoritaire que les classes dominantes souhaitent nous voir accepter en un silence déférent et reconnaissant.
[2] "C'est en ces termes qu'un agriculteur justifie, dans une vidéo diffusée de Télénantes l'action de manifestants qui ont maltraité des ragondins vivants."

jeudi 31 octobre 2013

Adèle bleu sec : lesbiennes en mode mineur




Posons d’entrée cette donnée, je n’ai pas vu La vie d’Adèle. Et je n’ai pas l’intention de la voir. Pour des raisons qui me sont très personnelles et n’ont pas grand-chose à voir avec les polémiques. Il se trouve que je suis plutôt adepte d’un cinéma fondé sur l’art de l’ellipse aux antipodes de la méthode Kechiche. Qui plus est, là encore à titre individuel, si un scénario mettant en scène des lesbiennes adultes assumant leur sexualité m’aurait sans doute intriguée, je suis lasse des histoires d’enfants et/ou d’initiation.

Faute de grives ? Je n’ai pas pris goût aux merles.

Donc je me moque de Kechiche. Et de La vie d’Adèle. Non sujets pour moi. Mais à l’origine de nombreuses prises de paroles de lesbiennes. Ce sont ces réactions et discussions que j’ai vu se multiplier et accompagner la sortie du film qui m’intéressent.

Non pas tant en ce qu’elles disaient de l’objet film, mais plutôt par ce qu’elles suscitaient de production de discours, de réflexions et de représentations de lesbiennes sur leur sexualité et l’image qui en est projetée. Où et comment s’articulent ces positions, voilà qui m’excite davantage que le film.

Nombre de critiques qui se sont élevées exprimaient un sentiment de trahison. Fondé d’une part sur l’écart entre le film et la bande dessinée[1] dont s’est inspiré le cinéaste et d’autre part sur les différences produites par un regard hétérosexuel masculin en lieu et place d’un point de vue homosexuel féminin.

Ce sentiment me semble-t-il était inévitable. Comment un réalisateur pourrait-il faire autre chose que de s’approprier son sujet et parler de là où il regarde le monde ?

Que Kechiche fasse des choix d'homme hétéro, je ne sais comment il pourrait autrement. Pour ce qui est de l’impact de ces choix sur l’objet-film et la qualité de celui-ci, j’en laisse l’analyse à celles et ceux qui l’ont vu.

En revanche, d’un point plus général, trois éléments viennent à mon sens nourrir la frustration des lesbiennes déçues.

1/ la rareté des images et des représentations des lesbiennes dans les circuits grand public

2/ la quasi-inexistence de représentations produites par des lesbiennes dans ces mêmes circuits. Et comme l’a très bien pointé, Emilie Jouvet, "Ce qui est tabou encore aujourd’hui n’est pas le sexe, mais bien les images, les films et les discours spécifiques créés par les femmes (et les minorités) sur leurs propres sexualités."[2]

3/ La prétention revendiquée par Kéchiche au réalisme, jusque dans des scènes de cul.

Or non seulement, les images produites par des lesbiennes sont rares mais en en revanche les images hétéro porno pullulent. Dès lors, cette question de la représentation revêt une charge affective et politique indéniable. Et encore une fois, la représentation de leur sexualité – ce qui revient pour beaucoup de femmes à leur intimité – n’est portée à l’écran qu’à travers un regard, et donc des fantasmes masculins.

L’ambition affichée de coller au réel sème un peu plus le trouble, car sans même questionner la crédibilité de ces scènes (dont encore une fois je ne dirais rien sans les avoir vues), du réel au vrai, la frontière est faible.

Rapidement, c’est à l’aune de sa vérité, à travers son expérience et son histoire que chacune est tentée d’évaluer la représentativité de la mise en scène du désir et de sa réalisation.

" Est-ce qu’un point de vue lesbien aurait fait la différence" feignait de s’interroger Marie-Hélène Bourcier dans sa chronique radio[3] pour Bang Bang le mag des genres[4] avant de répondre par l’affirmative. Sans aucun doute, tant dans le travail cinématographique que sur cette question de la représentativité. Ainsi que Marie-Hélène l’argumentait "20 ans de festivals lesbiens et certains films grand public américains" notamment ceux qui se sont attachés à intégrer des lesbiennes à leur projet, en ont fait la preuve.

Pas forcément mieux, mais différent c’est certain. Une production quelle qu’elle soit porte la marque de son auteur. Impossible de ne pas lier une œuvre aux conditions qui ont rendu possible sa production. Autant l’hétérosexualité masculine du réalisateur ne peut, en soi, discréditer son travail, autant elle ne peut être sans influence, négative comme positive. Comment se traduit-elle dans le film, il ne serait pas inintéressant que les critiques nous le montrent.

Demeure qu’avec une réalisatrice lesbienne aux commandes du projet, la question de la légitimité de ses choix se poserait en d’autres termes. Tout autant objet de critiques, d’élans et de déceptions, le film aurait été renvoyé à la singularité de son auteur. Regard d’une lesbienne et non des lesbiennes.

Or, dans le cas de La vie d’Adèle, à cette question de légitimité sont venues s’ajouter les sorties médiatiques de Léa Seydoux[5] se démarquant de son rôle et une campagne de promotion centrée sur l’universalisme du film. Le mot lesbienne, comme le remarquait fort justement la journaliste Alice Coffin, n’étant quasi jamais prononcé.

Additionnons le fait que la BD dont s’est inspiré le film, était, elle, écrite par une lesbienne, que cette BD avait connu un franc succès auprès des gouines et que le film s’en éloigne assez librement, et nombre d’éléments sont réunis pour expliquer la fréquente manifestation dans les commentaires d’un sentiment de dépossession.

Un sentiment encore nourri par la conviction qu’un projet similaire présenté par une lesbienne n’aurait sans doute pas trouvé les appuis et les financements nécessaires pour voir le jour. Le fait d’être porté par un mâle hétéro garantissant aux yeux des producteurs un pseudo universalisme, là où le projet d’une réalisatrice sera renvoyé au particularisme.

Et on en revient à une situation que les gouines connaissent bien : quand la société française ne les rejette pas purement et simplement dans l’ombre, c’est pour ne leur accorder que de se voir à travers une image façonnée par d’autres qu’elles.

Les politiques de production culturelle sont ainsi établies qu’elles les excluent des processus de création, leur interdisant de fait de participer à leur propre représentation et confiant à des hétérosexuels la tâche de montrer ce qu’est une lesbienne. C’est-à-dire en réalité, même avec les meilleurs sentiments du monde, ce qu’imagine un hétéro d’une lesbienne ou ce qu’il entend qu’elle soit.

Bref une mineure. Car comment appeler autrement une personne dont on juge que d’autres qu’elle-même sont mieux qualifiés pour parler en son nom ?

Une autre information apporte du grain à ce moulin de la minoration. Que penser de la décision du CNC[6] de n’interdire La vie d’Adèle qu’aux moins de 12 ans (avec avertissement) quand les critères habituels (sexe masculin en érection, sexes féminins en gros plan, scènes de sexe explicites) pris en compte par la commission de classification du CNC auraient dû plus logiquement conduire à une classification d’interdiction aux moins de 16 ans ?

Interrogé par Ariane Nicolas (pour son blog Contre Champ[7] consacré au cinéma), Gauthier Jurgensen, membre de la commission du CNC justifie ainsi cette décision : "Le spectateur est effectivement un peu piégé par ces images [les scènes de sexe]. Après, nous avons la garantie qu'il s'agit de deux adultes consentantes [sic], et qu'elles ont simulé, d'où l'interdiction aux moins de 12 ans. L'avertissement signale principalement la longueur des scènes de sexe."

Arguments pour le moins surprenants ! Questionné sur la crudité des scènes, Gauthier Jurgensen répond consentement. Par quel raccourci passe-t-on de scènes de sexe explicites à la question du viol ?

N’y aurait-il pas là l’irruption d’un impensé têtu ? La conviction au fond que deux femmes ne peuvent librement coucher ensemble ? Ou tout au moins, une telle difficulté à l’admettre qu’il faut en vérifier la réalité ? Heureusement, ce n’est que simulation !

Plus consternant encore, le consentement semblant se rapporter dans la réponse de Gauthier Jurgensen aux actrices et non aux personnages, j’ose espérer qu’il a conscience, puisqu’il semble dans son esprit nous parler de viol et non de représentation du viol, qu’au cas où les actrices n’auraient pas été consentantes, il s’agirait d’un crime relevant de la justice et non de la classification d’un film.

Mais revenons à cette classification, pourquoi La vie d’Adèle est-elle interdite aux moins de 12 ans quand cet été, L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie s’est vu gratifié d’une interdiction aux moins de 16 ?

Nul machisme là-dedans nous assure Jurgensen. Simplement, les scènes de sexe de l’Inconnu du lac sont "clairement non simulées". Tout est dans le clairement !

Il ne s’agit pas de protéger le jeune spectateur/trice de ce qu’il voit, mais de la réalité de ce qu’il voit.

Il n’y a donc pas de problème à le laisser regarder des scènes de sexe entre deux femmes tant qu’il ne peut imaginer que ce qu’il voit pourrait être vrai. Voilà la "différence fondamentale"selon le CNC.

Et pour bien nous persuader qu’il n’y a rien de sexiste dans cette différence de traitement entre les deux films, et surtout entre les regards posés sur la nudité et la sexualité des femmes et celles des hommes, le représentant du CNC en appelle à l’amour.

Il s’agirait de ne pas confondre un film sur la sexualité, L'Inconnu du lac, avec sa "vision brutale du sexe" et La vie d’Adèle qui "raconte la découverte de l'amour d'une façon plus générale."

Ah l’amour ! capote de l’androcentrisme !

(à suivre) …


En attendant, vous pouvez vous rendre ce week-end à Cineffable :

Le 25e Festival international du film lesbien & féministe de Paris :
Quand les lesbiennes se font du cinéma

du mercredi 30 octobre au dimanche 3 novembre 2013
23/25 rue Emile Zola - Montreuil 93100
Métro Robespierre
http://www.cineffable.fr/fr/f_prog.htm




[1] Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, mars 2010
[5] in Grazia
[6] Centre national du cinéma et de l’image animée
[7] http://blog.francetvinfo.fr/actu-cine/2013/10/22/sexe-pourquoi-la-vie-dadele-est-seulement-interdit-aux-moins-de-12-ans.html

vendredi 27 septembre 2013

Devine qui vient dîner ?
Pas de gays à table dans l’Italie de Barilla




La sortie de Guido Barilla a un contexte. L’Italie aujourd’hui. La semaine dernière était discutée, à grand peine, une loi contre l’homophobie. Une loi qui prévoit de ne pas s’appliquer aux organisations qui ont des activités de nature politique, syndicale, culturelle, sanitaire, d’instruction ou encore de religion et de culte, une loi qui doit encore repasser au Sénat. En clair, l’homophobie institutionnelle ne sera ni condamnée, ni condamnable. Nulle part. Pas plus à l’école qu’à l’hôpital, pas plus au boulot qu’à la télé, pas plus celle du syndicaliste que celle de l’assistante sociale !

En Italie, les pédés, les gouines, les trans n’ont aucun droit et leurs couples et leurs familles encore moins. Et nombre de forces politiques font tout pour que ça reste ainsi et qu’au pire – pour éviter toute reconnaissance- on s’en remette au contrat privé passé devant notaire.

Certains, en France, pensent que s’offusquer des propos de Barilla revient à conforter le pouvoir donné aux marques et aux industriels. Mais, Berlusconi comme Guido Barilla, ne sont pas seulement des PDG, ce sont des dirigeants de fait de l’Italie. Et d’ailleurs Barilla pourrait bien succéder à Berlusconi. Traiter par le mépris ou le silence leurs prises de position ne diminuera en rien leur influence.

Quand Guido Barilla fait ses déclarations, il ne positionne pas seulement sa marque, il se positionne aussi dans un débat sur la société italienne où se discutent encore la place des femmes (et sa sortie n’était pas seulement homophobe mais aussi sexiste), la place des pédés et des gouines et il n’avait même pas besoin de le dire, tous les Italiens l’ont très bien compris, la place des immigrés. Or ne l’oublions pas, les violences contre les femmes, comme celles contre les homosexuels et les immigrés, sont en constante augmentation en Italie

Guido Barilla a d’ailleurs été très clair dans ses déclarations, il ne dit pas seulement qu’il n’y aura pas de gays dans les publicités de sa marque de pâtes, parce que ce ne serait pas en adéquation avec l’image qu’il souhaite la voir véhiculer, non il affirme aussi que « le concept de la famille sacrée demeure l'une des valeurs fondamentales de la société »[1].

Alors, sans doute, certaines réactions des gays français sont-elles épidermiques, voire primaires. Mais nombre de pédés et de gouines en Italie auront apprécié de se sentir soutenus.

Et même si Barilla, pense avoir réussi son coup, en diffusant son message aux franges les plus obscurantistes du pays : ils peuvent compter sur lui pour s’affirmer en fervent défenseur de la famille traditionnelle, valeur ô combien sacrée, face aux méchants lobbys qui l’ont obligé à reculer, pour les gays italiens, affirmer haut et fort, que le temps où ils subissaient l’exclusion en silence est terminé, ce n’est pas négligeable.


[1] « Per noi il concetto di famiglia sacrale rimane uno dei valori fondamentali dell'azienda. La nostra è una famiglia tradizionale. Se ai gay piace la nostra pasta e la comunicazione che facciamo mangeranno la nostra pasta, se non piace faranno a meno di mangiarla e ne mangeranno un'altra. » http://parma.repubblica.it/ Venerdì 27 Settembre 2013

mardi 24 septembre 2013

Pourquoi nous devons mener la bataille de la PMA, épisode 1


PROCRASTINATION, subst. fém. Littér. Tendance à différer, à remettre au lendemain une décision ou l'exécution de quelque chose. Synon. ajournement, atermoiement.



Il y a maintenant un peu moins d’un an, le 21 novembre 2012, l’invraisemblable clause de conscience inventée par François Hollande à propos de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, poussaient quelques centaines de pédés et de gouines à manifester leur indignation rue de Solferino, devant le siège du PS.

Au sortir de cette manifestation, je décidai d’ouvrir un blog pour m’opposer à ma façon aux concerts d’énormités qui accompagnaient la présentation du projet de loi. J’en étais persuadée, l’ouverture du mariage serait une bataille idéologique ; elle serait longue, rude, et les gays devraient compter sur leurs propres forces pour y faire entendre leur parole.

Il me paraissait en outre évident que la tonalité de ces débats conditionnerait la suite du quinquennat. Accepter sans réagir le refus de ce gouvernement d’assumer son propre programme ne pouvait conduire qu’à l’assurance de reculs à venir dans tous les autres domaines (PMA, droit des trans, droit de vote des étrangers, droits des putes, mais aussi droit à la retraite, droits des malades …).

C’est pourquoi, en dépit des insuffisances du texte présenté, sa défense s’imposait. Il devenait au-delà de droits futurs, le thermomètre d’un rapport de force politique. Le symbole de la résistance aux diktats d’une morale conservatrice visant à défendre un ordre hétéropatriarcal, blanc et biologisant.

Les tergiversations du gouvernement sur l’ouverture de la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes relèvent du même registre. Avec ses dérobades successives, il montre une bien pauvre conception de la politique : loin de défendre une volonté de transformation éthique de la société, il ne cesse de céder aux pressions des réactionnaires, les encourageant dans leurs tentatives de contester les droits des minorités.

Avec la PMA, les socialistes nous promettent, comme pour le Mariage, une bataille de longue haleine. Parions que cette promesse-là (la durée), ils la tiendront. Et puisqu’il faudra y revenir, j’ai décidé d’aborder la question par son versant le plus simple, l’égalité des couples.

Concrètement, la PMA recouvre les pratiques d’insémination artificielle et de fécondation in-vitro. Chaque année en France, des dizaines de milliers de couples ont recours à ces techniques et donnent naissance à près de 20 000 enfants.

Concrètement, notre pays, à ce jour, a décidé que seuls les couples hétérosexuels mariés (ou en couple depuis 2 ans) pouvaient accéder à ces pratiques, à condition d’infertilité ou pour éviter la transmission d’une maladie grave.

Cette condition d’infertilité concerne bien le couple et non les individus pris séparément. Il ne s’agit pas de savoir si chacun des membres de ce couple pourrait, en s’associant à un autre partenaire retrouver une fertilité naturelle.

La PMA devrait donc, à tout le moins, être accessible à tout couple infertile, quels que soient le sexe, le genre et l’orientation sexuelle des membres de ce couple ou la cause de l’infertilité.

Décider d’interroger l’orientation sexuelle ou le genre des individus avant de définir les droits auxquels ils ont accès relève purement et simplement de la discrimination.

Et s’il s’agit d’objecter, que dans le cas des couples composés de femmes, il sera nécessaire d’en appeler à une tierce personne, là encore, le seul principe d’égalité doit prévaloir. Soit nous interdisons toute technique de PMA ayant recours à une tierce personne, soit nous l’autorisons pour tous les couples.

Or, même de cette minimale et stricte application du principe d’égalité entre les couples, le gouvernement Ayrault aujourd’hui se défausse.

Pire, il prétend en faire une question de bioéthique. Mais quand la PMA en elle-même est autorisée, la seule question qui est alors posée au CCNE (Comité consultatif national d'éthique), c’est celle de la légitimité des couples non-hétérosexuels et non-cisgenre à y recourir.

Le gouvernement Ayrault a sans doute fait voter l’ouverture du mariage aux couples de même sexe mais il continue d’affirmer que tous les couples ne se valent pas !

Il y a ceux qu’il faut aider dans la construction de leurs familles et ceux qu’on peut condamner au pouvoir de l’argent et à la précarité de la clandestinité aux seuls motifs de ce qu’ils sont.

Face à ce simple constat, la question nous est posée, allons-nous comme le gouvernement, contribuer longtemps par notre silence et notre discrétion, à légitimer cette infériorisation de nos couples ? Cette infériorisation de nos vies ? Notre infériorisation tout simplement.

Rassemblement à l’appel du Collectif Oui Oui Oui
Pas d’égalité, sans la PMA. PS, tiens tes promesses !
Mercredi 25 septembre, 19h : Siège du PS, Paris, rue de Solferino
http://www.ouiouioui.org/



jeudi 23 mai 2013

Fierté 2013 : des mariages et un enterrement ?





C’est beau des députés qui scandent "égalité, égalité" dans une enceinte parlementaire. On verse une larme, puis on s’offre des fleurs, on s’auto-congratule en versant le champagne, et après tout on l’a bien mérité, cet instant de bonheur, ce droit d’associer le printemps à des parfums de joie plutôt qu’à des remontées nauséabondes.

Mais sous les clameurs, en fond, persiste une petite note discordante, que d’aucuns voudraient étouffer. Elle prend la couleur de trois lettres, PMA, qui s’affichent sur des pancartes et deviennent emblématiques de renoncements qui la dépassent.

Il ne faut guère patienter longtemps pour entendre le Président de la République, le Premier Ministre, la ministre de la Famille et même le président de l’Assemblée Nationale - rien que ça ! – reprendre en chœur le nouvel hymne officiel : fermez le ban, l’heure est désormais à l’apaisement.

Passage en force contre cohésion sociale, opposition des réformes sociétales aux réformes économiques, les logiques et les mots sont ceux du refus de nos unions, et nous voilà priés de nous concentrer sur nos listes de mariage plutôt qu’à celles de nos revendications.

Quand la droite arrive au pouvoir, elle n’a aucun complexe à appliquer la politique pour laquelle son électorat l’a choisie. Tandis que les socialistes semblent toujours vouloir donner des gages à leurs opposants. Accepter et se mesurer aux règles et références de ces derniers. Comme s’il n’y avait de consensus possible que dans leur cadre, le cadre d’une économie libérale et d’une morale conservatrice.

Ce faisant, ils ne font qu’encourager la droite à instruire un incessant procès en illégitimité. Et nous perdons sur tous les tableaux, non seulement les réformes sont, à plus ou moins court terme, abandonnées ou amputées mais qui plus est, la droite même battue, peut continuer à imposer ses valeurs en référence.

Or si nos idées cessent d’être portées. Comment les faire avancer ?

François Hollande a choisi sa posture présidentielle ; naguère il se voulait l’homme de la synthèse au parti socialiste, aujourd’hui il prétend incarner le compromis raisonnable. Comme si s’affrontaient des forces équivalentes qu’il lui revenait d’arbitrer, incarnant ainsi le seul équilibre possible.

Dès lors, le système présidentiel fait ses ravages. Le parti socialiste enfermé dans sa position de parti du Président ne peut que s’incliner, les Verts et le Front de Gauche quasi inexistants au Parlement sont renvoyés au chimérique et la gauche n’est plus politiquement représentée.

Comment s’étonner alors que le système politique ne cesse de se déporter vers la droite. Quand le candidat élu par la gauche pour porter une alternative n’a pour seule ambition que d’offrir au néolibéralisme un visage plus humain.

Sans grandes illusions sur les perspectives de changements réels sur le plan économique qu’ouvrait l’élection d’un François Hollande, pouvait-on vraiment espérer que celui-ci se montre plus audacieux sur le plan sociétal et s’oppose au moins dans ce domaine aux résistances du conservatisme ? Là encore, il faudra se contenter du plus petit des dénominateurs.

Alors, allons-nous nous montrer raisonnables ? comme le Président pour qui le déferlement d’homophobie de ces derniers mois participe d’un débat légitime où « toutes les opinions doivent être respectées, toutes les sensibilités »[1]

Allons-nous accepter de brader nos droits au nom d’une conception de la paix sociale qui admet qu’on nous violente institutionnellement, verbalement et physiquement ? Allons-nous nous contenter de protester avec une vigueur désormais toute socialiste ?

Et puisqu’il n’est plus question d’égalité, quelle petite musique va entonner la marche des fiertés ?
Que vont faire nos lobbyistes patentés ? Adopter l’agenda gouvernemental et son analyse de la situation ? Cette nécessité d’apaisement ?
Nous assurer qu’ils travaillent, discutent, déploient force convictions dans les corridors et antichambres des ministères. Et qu’en attendant que ce travail de fourmi paie, il faut être réaliste, ne pas faire de vagues.

Ce message-là ne devrait pas être difficile à mettre en musique, entre ceux qui n’ont qu’une envie de fête et ceux qui ont désespérément besoin de souffler, de se refaire une santé …

Pour le principe, on placera l’égalité sur nos banderoles. On glissera la PMA dans nos communiqués. On n’oubliera pas le T, dans nos signatures.

Et pour entretenir le moral des troupes, on organisera un concert, reléguant les revendications dans l’ombre de la célébration. Un couple à succès ! Vedette prévisible de la marche de juin.

Une Pride dont le mot d’ordre aurait pu être les droits des trans, grands oubliés de cette longue route vers le mariage. Tous, pédés, bi, lesbiennes & trans, unis derrière ce seul mot d’ordre, ça aurait eu de la gueule. Voilà qui aurait donné un peu de corps, un peu de crédibilité à la marque LGBT. Ne serait-il pas temps d’afficher un peu de solidarité entre communautés ? D’honorer une dette historique envers les trans qui furent les premiers à se lever dans un mouvement dont nous touchons aujourd’hui des dividendes ?

Ou bien ne pourrait-on imaginer et réaliser une gigantesque banderole inaugurale n’affichant que 3 lettres, PMA, et des centaines de lesbiennes aux premiers rangs de la manifestation ? Pour signifier irréfutablement notre refus d’une égalité tronquée.

Parions plutôt sur l’orthodoxie du cortège de tête. Avec une banderole se réclamant de l’égalité portée par ceux-là mêmes qui nous demandent d’y surseoir. Et que nous retrouverons sur les photos des premiers mariages (réussis ou perturbés), ces noces que les chaînes d’informations, après avoir multidiffusé ceux qui s’y opposaient, trouveront pour un temps tout à fait télévisuelles et divertissantes.

En acceptant de nous réjouir avec les représentants du gouvernement, en adoptant la stratégie du compagnonnage (une conception de la politique qui a tellement bien réussi à SOS Racisme), nous admettons nous en remettre à leur gestion du calendrier et renonçons à essayer de développer les conditions nécessaires à l’aboutissement de nos revendications.

Quand le chef de l’état entend gérer la politique comme un arbitrage entre différentes formes de pression de la société, en renonçant à la fois à installer les conditions de cette pression de notre part dans la sphère du débat public et à faire de la politique ailleurs que dans les structures et logiques traditionnelles, nous abdiquons toute autonomie pour nous en remettre à la bonne volonté de ceux qui nous gouvernent. Charge à eux de déterminer le moment où ils jugeront que l’équilibre politique serait devenu plus favorable.

Mais quels moyens nous donnons-nous pour travailler à modifier cet équilibre ?

Les politiques ne peuvent être les seuls acteurs de la politique. Et la droite la seule à faire entendre ses exigences. Comment le silence pourrait-il contribuer à faire évoluer les perceptions des uns et des autres sur des revendications devenues invisibles ? Comment faire valoir nos arguments s’ils demeurent confidentiels ?

Si les Gay Pride ont toujours été festives, c’est parce que le sens même de cette détermination joyeuse est politique, c’est parce que nous y avons toujours partagé le refus de nous taire, le refus de l’ombre et de l’invisible. Y compris dans les périodes les plus sombres, nous avons toujours opposé la force de nos vies aux volontés de nous enterrer. Notre émancipation ne tient qu’au fil de notre expression.

Quand nos opposants ont obtenu du gouvernement qu’il recule sur la PMA et réussi à instaurer un climat d’homophobie délétère, nous n’aurions rien d’autre à proposer que de nous faire discrets ?

Et l’égalité, on en fait quoi pendant ce temps-là ? On négocie avec la SNCF, quoi ? un geste ? des tarifs spéciaux sur les Thalys ? On les baptisera abonnements égalité !

En attendant, ah oui, le mariage ! ce ne sont quand même pas quelques gouines qui vont gâcher la fête !



[1] François Hollande, conférence de presse du 16 mai 2013