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mercredi 14 février 2018

Homophobie et auto-absolution politique













Alors que deux agressions lesbophobes1 et homophobes2, physiques, se sont produites ces derniers jours, il aura donc fallu que SOS homophobie s'émeuve3 du silence gouvernemental à ce sujet pour que le Premier ministre, Edouard Philippe4 et sa secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre hommes et femmes, Marlène Schiappa5, daignent réagir et condamner par tweet ces agressions.

Deux tweets tardifs donc, et fort peu spontanés.

Contrastant avec d'autres empressements quand on se place sur le plan de la sémiologie, un registre d'autant plus intéressant que le Président de la République et ce gouvernement n'ont eu de cesse d'afficher l'encadrement de leur communication en signe alpha de leur politique.

Un timing parlant, d'autant que si l'utilisation tweeter s'inscrit dans une forme d'économie de la rapidité, dès lors que cette dimension, on l'a vu, n'était pas recherchée, le tweet devient plutôt synonyme de service minimum en matière d'expression publique.

On pourrait objecter que les médias portent leur part de responsabilité dans cet état, pour peut-être n'avoir pas sollicité de réactions officielles. On sait nos ministres, cependant, aptes à saisir micros et caméras pour délivrer les actualités qui leur chantent et déchantent sans trop se préoccuper des questions initialement posées.

Et dans un cas comme dans l'autre, le thermomètre est révélateur des intérêts respectifs.

Une fois évacuée l'indolence manifeste n'y aurait-il pas matière à s'attarder sur ce que ces tweets arrachés trimbalent ?

Peut-on se contenter de les ranger dans les tiroirs des condamnations convenues et, obligées, littéralement ?

L'Etat ayant ainsi empli la fonction symbolique qui serait sienne de soutien aux victimes et de rappel de valeurs communes.

Mais s'en tenir au dont acte qui s'en suivrait ne serait-il pas alors participatif d'une politique qui n'est pas sans poser problème de confusion.

Car bien qu'acculé à réagir, l'Etat en fait poursuit une autre logique que la seule lutte contre l'homophobie et cette logique n'est pas nouvelle, ni même consubstantielle de la Présidence Macron.

Rien de cette lutte n'est venu spontanément des gouvernements de la République, tout au contraire, l'engagement ne s'est construit, pierre par pierre, que par l'action des activistes et associations de lutte contre les discriminations et contre le sida qui ont su imposer leurs combats et susciter des relais, des soutiens, des compréhensions. Voire des convergences.

Mais convergence ne signifie pas adhésion pour autant, encore moins semblable.
Contraindre l'Etat à agir, à prendre des responsabilités qui sont les siennes ne saurait faire oublier que deux légitimités s'affrontent ici qui ne se recouvrent pas et qu'au vu des rapports de force, s'en remettre à l'Etat en la matière ressemblerait furieusement à de la naïveté dangereuse. Car si l'Etat est acteur de la lutte contre l'homophobie, et nous nous sommes - et continuerons - assez battus pour qu'il en soit ainsi, comme pour accéder à nos droits et aux moyens sans lesquels ils ne sont que papier de chiffon, impossible de passer sous silence le fait que l'Etat est tout autant acteur de l'homophobie. Par ses institutions comme du fait des choix et actes de ses représentants.

Laissant perdurer des discriminations qui nous frappent, couvrant de culture patriarcale et de conservatisme idéologique des violences quotidiennes, qui pour n'être pas directement physiques n'en atteignent pas moins les corps et les vies.

Quand il n'organise pas lui-même ces violences par ses inactions, comme en n'assurant pas les actions de sensibilisation nécessaires ou les soumettant à un consensus d'autant plus introuvable qu'il n'a jamais donné les moyens d'y parvenir et que chacun de ses renoncements redonne force et vitalité aux oppositions.

Quand il délègue au libéralisme, à la possession et l'argent, la liberté d'être et renvoie les solidarités effectives aux familles, exposant les plus vulnérables aux violences y compris domestiques et patronales, à la dépendance et aux chantages ou encore au bon vouloir des bailleurs.

Quand il contraint des mères à passer par le mariage et l'adoption pour assurer la protection de leurs enfants, passe outre les condamnations internationales pour continuer à refuser de retranscrire des états civils et persister à blanchir des maltraitances juridiques ou médicales. Quand sa justice administrative décide qu'oeuvrer à améliorer la vie des homos et trans ne participe pas de l'intérêt communal.

Encore en nommant au gouvernement des ministres qui se sont illustrés par leur oppositions aux droits des homos et trans, ce qui à tout le moins envoie un message clair qu'il y a, pour paraphraser le premier ministre, place dans la République française pour certaines formes d'agressions homophobes, à condition qu'elles aient emprunté à une forme discursive policée plutôt que vulgaire ou qu'aux coups directement physiques.

En présentant l'accès universel à la PMA et les préjugés homo-lesbo-transphobes comme à débattre, faisant sans complexe des homos, trans et leurs enfants, les cibles d'un déchaînement de violence dont il ne méconnait pas les effets mais qu'il contribue à minimiser et même à favoriser quand il réserve l'emploi du terme « brutaliser »6 aux consciences des opposants auxquels il assure à répétition qu'ils seront écoutés.

Le « en même temps » étant ici abus de vulnérabilité. La PMA peut-être, d'ici la fin du quinquennat, nous dit sans dire complètement le président qui a fait de son « je fais ce que je dis » un style et prétendait pendant la campagne établir avec le pays une relation de clarté7.

Une prudence dans le choix des mots qui n'a donc rien d'anecdotique. Et qu'on retrouve constante autant chez le Macron candidat8 que président qui n'a jamais prononcé d'engagement ou de promesse préférant chaque fois se réfugier derrière des assertives ne se référant qu'à un avis favorable.

Et ce alors même que du point de vue du diagnostic, il avait été, là, à l'inverse très clair : « Le fait que la PMA ne soit pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes seules est une discrimination intolérable. »9

Un intolérable avec lequel on nous appelle pourtant à composer sur une période qui menace de se transformer en jour sans fin et pour un résultat sans autre garantie que d'avoir offert encore une amplification médiatique aux évangélisateurs logorrhéiques de l'inégalité. Le candidat nous avait prévenu les questions éthiques « ne sont pas prioritaires sur le plan de l’action politique »10.

Les promesses n'engagent que ceux qui y croient dit l'adage politique, ici la foi reposerait sur moins encore.

Et en échange de cette carotte potentielle, nous devrions nous résoudre à ce que malveillance et bêtise se paient au prix fort par nombre d'entre nous.  « Il faut savoir entendre, laisser place au dissensus et non l'écraser »11 Joli renversement car jusqu'à nouvel ordre, ce ne sont ni les hiérarques de l'Eglise catholique, ni ceux de la Manif pour tous qui se font recoudre aux urgences ou harceler jusqu'au fond de nos campagnes.

Si nous ne souhaitons pas voir nos vies se transformer en un interminable exercice de rappel sur chemin de croix, nous ne saurions laisser loisir et prétention à l'Etat de se positionner en celui qui définirait le périmètre de l'homophobie et de ce qui n'en est pas, pas plus que de décider de qui en sont les acteurs ou les combattants.

Rappelons-nous qu'il est très différent d'exercer une vigilance extrême quant à la réalité des actions menées, d'exiger de l'Etat qu'il assume les responsabilités qui lui incombent ou de lui permettre d'outrepasser ses prérogatives.

Au-delà de notre propre expérience, l'exemple de la lutte antiraciste doit également nous alerter sur la tentation des gouvernements de cantonner la protection des minorités à des mesures ponctuelles, partielles et morales. De renvoyer sur des responsabilités individuelles de méchants pas beaux, ce qui relève à minima aussi de discriminations systémiques.

Bref de taper sur les doigts de ceux qui rayent la carrosserie mais sans jamais se préoccuper du moteur.

Il est d'actualité de nous faire passer pour moderne, une pseudo-dépolitisation des luttes sociales. De prétendre que l'efficacité s'incarnerait dans la technicité.

D'attribuer les échecs et lacunes des politiques menées non à des choix politiques mais à une politisation excessive.

Ainsi il serait de bon ton de faire passer la neutralité partisane exigée des grands commis de l'Etat pour la preuve de la neutralité politique des actions qu'ils sont chargés de mettre en œuvre mais c'est effacer à bon compte d'une part que les nominations, affectations et carrières de ces hauts fonctionnaires dépendent des choix des politiques, donc de choix idéologiques.

D'autre part que précisément, s'ils sont censés mettre de côté leurs convictions personnelles, c'est bien parce que ce sont des choix qu'ils ont à traduire en acte et que ces choix relèvent non de l'administration mais du politique.

Transformer les hauts fonctionnaires en VRP d'une gestion libérale de l'Etat, chaque jour plus proches des cadres d'entreprises n'a rien de neutre. Il ne s'agit de rien de moins que d'habiller les ingénieurs du libéralisme de costume d'experts pour accréditer une absence d'alternative.

L'opérationnel et le pragmatique, saupoudrés d'une dose de management prétendument participatif, visent là tout autant à répondre à des situations concrètes qu'à décorer d'un vernis progressif l'assurance que la distribution de sparadraps ne puisse en venir à déstabiliser une architecture globale dont en réalité on ne souhaite pas modifier la structure pyramidale.

Demander notre dû ne doit donc pas nous faire perdre de vue que c'est la nature même, systémique, de la domination et des oppressions, que nous avons à combattre.

Et dans ce domaine, les experts, ne sont pas dans les préfectures et administrations, encore moins à la DILCRAH12.

Si on revient aux tweets de Philippe et Schiappa, on voit bien cependant combien nos responsables politiques souhaitent nous l'imposer en référent central.

Mais s'il est de leur intérêt d'abriter le politique derrière le fonctionnaire pour masquer leurs choix et insuffisances au prétexte de technicité, il n'est pas du nôtre d'accepter cette invisibilisation volontaire du politique, ni de laisser installer en expertise et porte-parole de la lutte contre l'homophobie un point de vue univoque et extérieur aux premier.e.s concerné.s.

Il n'y a pas à la DILCRAH de volonté de lutter contre les discriminations racistes, homophobes, lesbophobes en ce qu'elles font système.

On s'y focalise sur le combat contre la haine et les préjugés, sur les symptômes plutôt que les causes profondes, tout en veillant scrupuleusement à épargner à l'universalisme républicain analyse et remise en cause de fond de ses logiques structurelles discriminantes.

(subsidaire : le préjugé est donc une manifestation culturelle et morale imposée par le milieu, la culture et l'éducation, tout domaine dans lequel l'Etat, les institutions et la politique n'auraient que des responsabilités extérieures. Leurs interventions ne sauraient se mesurer qu'en positif tandis que pour rien, jamais, dans leur construction problématique !)

Son responsable ne le dissimule même pas, il suffit de lire l'interview qu'il donnée il y a quelques jours à Libération13.

Parlant de la délégation comme d'une «start-up dans l’appareil d’Etat», il renvoie les discriminations individuelles au défenseur des droits, les discriminations systémiques à l'invention de solutions ultérieures. Et y assume sans complexe de ne pas avoir à écouter ni agir pour celles et ceux avec lesquels il a un désaccord de fond.

Le tri des interlocuteurs et des bonnes victimes est chose assez banale, pratiquée de tout temps par les gouvernants. De la même façon que des structures et des militants peuvent estimer que le dialogue avec des institutions est peine perdue.

Le 12 février, Act Up-Paris, en dépit de sa demande d'en être n'avait pas, par exemple, été conviée par Marlène Schiappa et la Dilcrah à leur réunion de « réseaux engagés pour une politique de lutte contre la haine anti #LGBT » consécutives aux agressions.14
Mais c'est loin d'être la première fois que l'association est écartée de consultations présentées comme représentatives.

Dans le contexte d'exacerbation de la lesbophobie, il y aurait aussi pertinence à s'interroger sur la représentation des lesbiennes à cette réunion et se demander comme le fait la militante Alice Coffin15lesquelles de leurs associations avaient été pressenties pour participer.

Mais Frédéric Potier, le responsable de la Dilcrah, dans son entreprise de confrontation idéologique a franchi dans l'entretien accordé à Libé une étape supplémentaire, quand pour récuser l'emploi du mot «racisé», il prétend être qualifié pour déterminer ce qui correspond « à la réalité de ce que vivent les victimes concrètes » pour lesquelles il « cherche à mettre en place des financements de projets, de la formation, des évolutions de la loi, etc. »

Ce qui revient ni plus ni moins, au motif de son désaccord à propos de ce qu'il analyse comme une approche « théorique, sociologique, conceptuelle » à trier entre les victimes des discriminations (et leur nier cette qualité) pour lesquelles, au nom de la dite universelle République dont il est préfet, il a été nommé en mission de service public.

Choix des concepts idéologiques, définition des victimes, préconisation des évolutions de la loi, mais apolitisme et technicité nous chante-t-on.

On ne s'étonnera guère dès lors que notre expert ès victimes auto-proclamé restreigne la mission de la Dilcrah aux combats contre les préjugés et à la protection de l'universalisme.

Sous pression des associations, nos gouvernements consentent à lâcher quelques gestes et subsides mais à condition :

- de s'en tenir à condamner (sans empressement débridé, on l'a vu) les agressions de base, celles qui ont si bien intégré l'idéologie de la hiérarchisation qu'elles y ont lu autorisation

- qu'il ne soit pas question en revanche de s'attaquer à ceux qui la pratiquent industriellement et médiatiquement et encore moins au système qui bourre les crânes de mépris décomplexé, de colère et frustration explosives et légitime les discriminations

- que ce soit en même temps l'opportunité de travailler non à réformer ce système mais à l'absoudre et traquer tout ce qui contredit le mythe que domination et discrimination ne sauraient lui être autre qu'étrangères.


Le communiqué commun post-agressions & réception du Secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et du DILCRAH16 n'annonce évidemment ni mesure qui n'ait été déjà connue, ni changement d'envergure dans les politiques menées et dédouanées sans scrupules de toute responsabilité dans le regain de lesbo-homo-transphobie en cours.

« La haine et les discriminations anti-LGBT n’ont pas leur place dans la République » nous répète-t-on.

Que cela advienne !

En attendant ces extériorité et auto-absolution gouvernementale ne sont que fables. A nous de n'être ni crédules ni caution ou attachés de presse de politiques et communications qui blanchissent institutions et élus.

Parce que, rappelez-vous, l'homme aujourd'hui à la tête de l'Etat en avait débusqué au moins une, qui pour l'instant, y a toute sa place au chaud dans la République :

« Le fait que la PMA ne soit pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes seules est une discrimination intolérable. » Emmanuel Macron.




on notera qu'Emmanuel Macron, interpellé lui aussi, n'a rien exprimé
Par la suite la secrétaire d'Etat a également ajouté à ce tweet la réception dans ses bureaux d'une sélection d'associations
12Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH)

jeudi 31 octobre 2013

Adèle bleu sec : lesbiennes en mode mineur




Posons d’entrée cette donnée, je n’ai pas vu La vie d’Adèle. Et je n’ai pas l’intention de la voir. Pour des raisons qui me sont très personnelles et n’ont pas grand-chose à voir avec les polémiques. Il se trouve que je suis plutôt adepte d’un cinéma fondé sur l’art de l’ellipse aux antipodes de la méthode Kechiche. Qui plus est, là encore à titre individuel, si un scénario mettant en scène des lesbiennes adultes assumant leur sexualité m’aurait sans doute intriguée, je suis lasse des histoires d’enfants et/ou d’initiation.

Faute de grives ? Je n’ai pas pris goût aux merles.

Donc je me moque de Kechiche. Et de La vie d’Adèle. Non sujets pour moi. Mais à l’origine de nombreuses prises de paroles de lesbiennes. Ce sont ces réactions et discussions que j’ai vu se multiplier et accompagner la sortie du film qui m’intéressent.

Non pas tant en ce qu’elles disaient de l’objet film, mais plutôt par ce qu’elles suscitaient de production de discours, de réflexions et de représentations de lesbiennes sur leur sexualité et l’image qui en est projetée. Où et comment s’articulent ces positions, voilà qui m’excite davantage que le film.

Nombre de critiques qui se sont élevées exprimaient un sentiment de trahison. Fondé d’une part sur l’écart entre le film et la bande dessinée[1] dont s’est inspiré le cinéaste et d’autre part sur les différences produites par un regard hétérosexuel masculin en lieu et place d’un point de vue homosexuel féminin.

Ce sentiment me semble-t-il était inévitable. Comment un réalisateur pourrait-il faire autre chose que de s’approprier son sujet et parler de là où il regarde le monde ?

Que Kechiche fasse des choix d'homme hétéro, je ne sais comment il pourrait autrement. Pour ce qui est de l’impact de ces choix sur l’objet-film et la qualité de celui-ci, j’en laisse l’analyse à celles et ceux qui l’ont vu.

En revanche, d’un point plus général, trois éléments viennent à mon sens nourrir la frustration des lesbiennes déçues.

1/ la rareté des images et des représentations des lesbiennes dans les circuits grand public

2/ la quasi-inexistence de représentations produites par des lesbiennes dans ces mêmes circuits. Et comme l’a très bien pointé, Emilie Jouvet, "Ce qui est tabou encore aujourd’hui n’est pas le sexe, mais bien les images, les films et les discours spécifiques créés par les femmes (et les minorités) sur leurs propres sexualités."[2]

3/ La prétention revendiquée par Kéchiche au réalisme, jusque dans des scènes de cul.

Or non seulement, les images produites par des lesbiennes sont rares mais en en revanche les images hétéro porno pullulent. Dès lors, cette question de la représentation revêt une charge affective et politique indéniable. Et encore une fois, la représentation de leur sexualité – ce qui revient pour beaucoup de femmes à leur intimité – n’est portée à l’écran qu’à travers un regard, et donc des fantasmes masculins.

L’ambition affichée de coller au réel sème un peu plus le trouble, car sans même questionner la crédibilité de ces scènes (dont encore une fois je ne dirais rien sans les avoir vues), du réel au vrai, la frontière est faible.

Rapidement, c’est à l’aune de sa vérité, à travers son expérience et son histoire que chacune est tentée d’évaluer la représentativité de la mise en scène du désir et de sa réalisation.

Est-ce qu’un point de vue lesbien aurait fait la différence" feignait de s’interroger Marie-Hélène Bourcier dans sa chronique radio[3] pour Bang Bang le mag des genres[4] avant de répondre par l’affirmative. Sans aucun doute, tant dans le travail cinématographique que sur cette question de la représentativité. Ainsi que Marie-Hélène l’argumentait "20 ans de festivals lesbiens et certains films grand public américains" notamment ceux qui se sont attachés à intégrer des lesbiennes à leur projet, en ont fait la preuve.

Pas forcément mieux, mais différent c’est certain. Une production quelle qu’elle soit porte la marque de son auteur. Impossible de ne pas lier une œuvre aux conditions qui ont rendu possible sa production. Autant l’hétérosexualité masculine du réalisateur ne peut, en soi, discréditer son travail, autant elle ne peut être sans influence, négative comme positive. Comment se traduit-elle dans le film, il ne serait pas inintéressant que les critiques nous le montrent.

Demeure qu’avec une réalisatrice lesbienne aux commandes du projet, la question de la légitimité de ses choix se poserait en d’autres termes. Tout autant objet de critiques, d’élans et de déceptions, le film aurait été renvoyé à la singularité de son auteur. Regard d’une lesbienne et non des lesbiennes.

Or, dans le cas de La vie d’Adèle, à cette question de légitimité sont venues s’ajouter les sorties médiatiques de Léa Seydoux[5] se démarquant de son rôle et une campagne de promotion centrée sur l’universalisme du film. Le mot lesbienne, comme le remarquait fort justement la journaliste Alice Coffin, n’étant quasi jamais prononcé.

Additionnons le fait que la BD dont s’est inspiré le film, était, elle, écrite par une lesbienne, que cette BD avait connu un franc succès auprès des gouines et que le film s’en éloigne assez librement, et nombre d’éléments sont réunis pour expliquer la fréquente manifestation dans les commentaires d’un sentiment de dépossession.

Un sentiment encore nourri par la conviction qu’un projet similaire présenté par une lesbienne n’aurait sans doute pas trouvé les appuis et les financements nécessaires pour voir le jour. Le fait d’être porté par un mâle hétéro garantissant aux yeux des producteurs un pseudo universalisme, là où le projet d’une réalisatrice sera renvoyé au particularisme.

Et on en revient à une situation que les gouines connaissent bien : quand la société française ne les rejette pas purement et simplement dans l’ombre, c’est pour ne leur accorder que de se voir à travers une image façonnée par d’autres qu’elles.

Les politiques de production culturelle sont ainsi établies qu’elles les excluent des processus de création, leur interdisant de fait de participer à leur propre représentation et confiant à des hétérosexuels la tâche de montrer ce qu’est une lesbienne. C’est-à-dire en réalité, même avec les meilleurs sentiments du monde, ce qu’imagine un hétéro d’une lesbienne ou ce qu’il entend qu’elle soit.

Bref une mineure. Car comment appeler autrement une personne dont on juge que d’autres qu’elle-même sont mieux qualifiés pour parler en son nom ?

Une autre information apporte du grain à ce moulin de la minoration. Que penser de la décision du CNC[6] de n’interdire La vie d’Adèle qu’aux moins de 12 ans (avec avertissement) quand les critères habituels (sexe masculin en érection, sexes féminins en gros plan, scènes de sexe explicites) pris en compte par la commission de classification du CNC auraient dû plus logiquement conduire à une classification d’interdiction aux moins de 16 ans ?

Interrogé par Ariane Nicolas (pour son blog Contre Champ[7] consacré au cinéma), Gauthier Jurgensen, membre de la commission du CNC justifie ainsi cette décision : "Le spectateur est effectivement un peu piégé par ces images [les scènes de sexe]. Après, nous avons la garantie qu'il s'agit de deux adultes consentantes [sic], et qu'elles ont simulé, d'où l'interdiction aux moins de 12 ans. L'avertissement signale principalement la longueur des scènes de sexe."

Arguments pour le moins surprenants ! Questionné sur la crudité des scènes, Gauthier Jurgensen répond consentement. Par quel raccourci passe-t-on de scènes de sexe explicites à la question du viol ?

N’y aurait-il pas là l’irruption d’un impensé têtu ? La conviction au fond que deux femmes ne peuvent librement coucher ensemble ? Ou tout au moins, une telle difficulté à l’admettre qu’il faut en vérifier la réalité ? Heureusement, ce n’est que simulation !

Plus consternant encore, le consentement semblant se rapporter dans la réponse de Gauthier Jurgensen aux actrices et non aux personnages, j’ose espérer qu’il a conscience, puisqu’il semble dans son esprit nous parler de viol et non de représentation du viol, qu’au cas où les actrices n’auraient pas été consentantes, il s’agirait d’un crime relevant de la justice et non de la classification d’un film.

Mais revenons à cette classification, pourquoi La vie d’Adèle est-elle interdite aux moins de 12 ans quand cet été, L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie s’est vu gratifié d’une interdiction aux moins de 16 ?

Nul machisme là-dedans nous assure Jurgensen. Simplement, les scènes de sexe de l’Inconnu du lac sont "clairement non simulées". Tout est dans le clairement !

Il ne s’agit pas de protéger le jeune spectateur/trice de ce qu’il voit, mais de la réalité de ce qu’il voit.

Il n’y a donc pas de problème à le laisser regarder des scènes de sexe entre deux femmes tant qu’il ne peut imaginer que ce qu’il voit pourrait être vrai. Voilà la "différence fondamentale"selon le CNC.

Et pour bien nous persuader qu’il n’y a rien de sexiste dans cette différence de traitement entre les deux films, et surtout entre les regards posés sur la nudité et la sexualité des femmes et celles des hommes, le représentant du CNC en appelle à l’amour.

Il s’agirait de ne pas confondre un film sur la sexualité, L'Inconnu du lac, avec sa "vision brutale du sexe" et La vie d’Adèle qui "raconte la découverte de l'amour d'une façon plus générale."

Ah l’amour ! capote de l’androcentrisme !

(à suivre) …


En attendant, vous pouvez vous rendre ce week-end à Cineffable :

Le 25e Festival international du film lesbien & féministe de Paris :
Quand les lesbiennes se font du cinéma

du mercredi 30 octobre au dimanche 3 novembre 2013
23/25 rue Emile Zola - Montreuil 93100
Métro Robespierre
http://www.cineffable.fr/fr/f_prog.htm




[1] Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, mars 2010
[5] in Grazia
[6] Centre national du cinéma et de l’image animée
[7] http://blog.francetvinfo.fr/actu-cine/2013/10/22/sexe-pourquoi-la-vie-dadele-est-seulement-interdit-aux-moins-de-12-ans.html

jeudi 27 juin 2013

Couples imaginaires, homophobie réelle





Si l'exposition de photographies réalisées par Olivier Ciappa m’intéresse, ce n’est pas tant pour elle-même que par ce qu’elle révèle en creux.

Olivier Ciappa n'est pas un militant. Il le dit lui-même. Mieux, il fait partie des homosexuels qui, jusqu'au mois de novembre dernier, pensait que l'homophobie n'existait plus. Ou seulement de façon résiduelle.

Ces photos sont nées, il l’explique, en réaction aux manifestations d’hostilité à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels.

Et si, pour mener à bien son projet, il s'est adossé à deux associations, Aides et SOS homophobie, cette exposition n'en reste pas moins le fruit d'une initiative individuelle.

Les clichés, dans un second temps, devront être vendus et les sommes récoltées reversées au profit du Refuge, une association qui vient en aide aux jeunes homosexuels rejetés par leurs parents.

S’il me semble important de souligner ces éléments, c’est parce qu’ils permettent de comprendre comment des trajectoires personnelles, au-delà de l’expérience singulière, ont été impactées de façon semblable par l’homophobie ces derniers mois.

Ces quatre points forment un schéma éclairant de la façon dont nombre d’homosexuels à priori non militants ont répondu à l’agressivité qui soudain les atteignait :

- Découverte brutale de la persistance d’une homophobie haineuse dans une frange non négligeable de la société.

- Réaction au travers d’initiatives individuelles, basée sur la créativité et les vecteurs modernes d’expression (photo, graphisme, réseaux sociaux).

- Recours aux associations existantes comme ressources structurelles permettant une mise à disposition au plus grand nombre.

- Soutien accru aux associations assumant concrètement les dégâts consécutifs aux manifestations de l’homophobie.

Si cette dimension individuelle de la réaction s’est avérée si évidente, c’est notamment parce qu’elle est venue occuper un terrain laissé vacant par les structures associatives.

Pourquoi une telle discrétion des associations ?

Pour les unes, leur vocation n’est pas l’intervention dans le débat public. Leur objet relève de la convivialité ou du loisir, et ce sont désormais celles dont les adhérents sont les plus nombreux.

Pour les autres, leurs effectifs ont fondu. Ce d’autant plus sûrement que de nombreux homosexuels partageaient avec Olivier Ciappa l’idée que l’homophobie n’était plus qu’un lointain souvenir.

De ce fait, leurs forces vives, déjà mobilisées sur le terrain quotidien de l’homophobie, ont eu beaucoup de mal à mener de front les deux batailles de la prise en charge concrète et de la réponse idéologique.

Enfin, la délégation depuis des années à une seule grosse structure, de type interassociative (qui par sa nature même a tendance à favoriser l’expression du plus petit dénominateur commun), coincée par sa conception traditionnelle de la politique et sa proximité quasi incestueuse avec le Parti socialiste a, une de fois de plus, montré ses limites.

Mon intérêt pour « les couples imaginaires » ne relève ni de leur aspect artistique, ni de leur caractère singulier mais au contraire de ce que l’objet nous révèle du substrat politique.

A ce titre, la mise en lumière de l’aspect réactif (plutôt que prescriptif) et la forte dimension d’engagement individuel ne sont pas les seules caractéristiques "climatiques" que cette exposition permet de dégager.

En effet, en élaborant son projet, le photographe s’est éloigné de son cliché initial qui le mettait en scène avec son compagnon pour privilégier les représentations de couples imaginaires. Fictifs dit-il. Et de fait, les homosexuels réels n’apparaissent plus qu’à titre d’exception dans cette exposition.

Il est évident que le même regard ne peut pas être porté sur un travail artistique personnel, même s’il se revendique d’une portée politique (Olivier Ciappa entend participer à « apaiser une société en tension avec ses minorités après les débats difficiles »[1]) que celui qui pourrait être posé sur un projet associatif.

Néanmoins, il me paraît significatif, que ce soit à cette expression que les médias aient accordé une exposition conséquente quant ils ignoraient la plupart des autres messages.

Car au-delà du fait qu’ils préfèrent éclairer de leurs projecteurs l’initiative individuelle et artistique plutôt qu’un discours politique supposé rébarbatif, le people plutôt que le militant, il est assez symptomatique que ce soit une représentation fantasmée de l’homosexualité qui ait leur faveur. Comme s'il n’y avait de place sur leurs écrans que pour une homosexualité qui, justement, n’en est pas.

Pourrait-on en déduire que pour bénéficier d’une exposition médiatique, l’homosexualité devait être hétérosexuelle ? On peut se souvenir, dans le même ordre d’idée du succès qu’avait rencontré le baiser de Marseille[2], quand deux jeunes hétérosexuelles, choquées par une manifestation anti-mariage avaient décidé de s’embrasser face aux opposants.

En mettant en scène quasi exclusivement des hétéros solidaires, l’exposition révèle un autre point, l’absence d’investissement dans ce débat des personnalités publiques ouvertement homosexuelles. Presque absentes sur ces clichés, on ne peut pas vraiment retenir qu’elles aient manifesté leur soutien ailleurs ! et les quelques prises de paroles dont on peut se souvenir n’ont pas été d’un engagement remarquable.
Quant à ceux qui espéraient des coming-out, ils en ont été pour leurs illusions.

Le dernier enseignement que je tire de cette exposition ressort au vandalisme qui s’est exercé dès lors qu’elle s’est installée dans la rue.

Je ne reviendrais pas sur la dimension totalitaire de toute destruction et/ou censure d’une œuvre artistique, beaucoup s’en sont déjà chargés.

Les dégradations infligées à ces photographies ont modifié la nature même de l’exposition. C’est ce qu’a bien compris le photographe quand il a pris la décision de ne pas les remplacer mais au contraire de les exposer en l’état accompagnés de nouveaux tirages.

Ceux qui s’en sont pris à ces photos voulaient signifier leur volonté de s’opposer à la possibilité d’afficher des couples homosexuels, même fictifs, dans l’espace public. Ces couples devaient disparaître. Ne pas exister.

Afficher ces clichés lacérés, c’est non seulement refuser cet effacement mais aussi montrer, telles qu’ils les ont exprimées, la volonté de destruction qui anime les homophobes et leur violence.

Durant des mois, il a été répété qu’il n’y avait pas d’homophobie à s’opposer à la reconnaissance égale des couples homosexuels.

Depuis quelques semaines, le président de la République (mais aussi le Premier ministre et son gouvernement) tente de justifier l’enterrement de ses promesses de campagne (ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes, droit des trans) au nom de la nécessité d’apaiser les tensions nées de sa gestion du dossier mariage.

Cette volonté d’apaisement, Olivier Ciappa s’est efforcé de lui donner des visages. Les homophobes n’en ont cure.



[2] http://blogs.afp.com/makingof/?post/2012/10/24/Le-baiser-de-Marseille