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mardi 10 septembre 2019

À propos des auditions de ministres par la commission spéciale chargée d'examiner le projet de loi relatif à la bioéthique (9 septembre 2019)


Tout d'abord, avant d'aborder plus précisément les questions de filiation, il est à constater que malheureusement, aux questions posées par les députées FI, Danièle Obono et Caroline Fiat concernant le fait que le projet de loi bioéthique refuse sciemment d'aborder les questions de mutilation des enfants intersexes et les opérations non-consenties(Obono) ainsi que les questions de fin de vie (Fiat), 
dans les deux cas, le gouvernement, par la voix d'Agnès Buzyn, a balayé les questions avec la même méthode : 
affirmant que ces questions étaient sans rapport avec la bioéthique et que les dispositifs existants répondaient parfaitement aux situations et que s'ils ne le faisaient pas , c'est que ces dispositifs étaient relativement récents et mal connus.
En gros, ce fut, circulez et faites confiance au pouvoir médical.



Pour ce qui concerne l'accès à laPMA et les questions de filiation, l'audition peut se résumer ainsi :

- exclusion des hommes trans de l'accès à la PMA :
« Dans la vie civile, seule l’identité civile déclarée compte. Une personne née femme déclarée homme à l’état civil, même en ayant gardé son appareil reproducteur féminin, sera considérée comme un homme. Il n’aura pas accès à la PMA » Agnès Buzyn

En revanche si cet homme est en couple avec une femme, il y aura accès à condition que ce soit sa conjointe qui porte l'enfant.

Il s'agit là de protection de la filiation adossée à la vraisemblance biologique, c'est-à-dire de la représentation de l'hétérosexualité cis élevée en référence dans un système qui restera en dépit des ouvertures, hiérarchisé.

Il s'agit aussi de ne pas ébranler le modèle dans lequel, qui, accouche est femme et mère (Cf la GPA qui restera interdite et la méthode Ropa)

-Sur la méthode ROPA: « Pour le gouvernement il s’agit clairement d’un don dirigé d’ovocytes et cela contrevient donc à la loi qui nécessite le strict anonymat entre donneurs et receveurs »
=> il n'est pas question en fait de participer à démontrer que le lien entre accouchement et maternité n'est pas garant de filiation biologique
exclusion de la « pluriparentalité »qualifié de « risque » par Nicole Belloubet reprenant les termes de Xavier Breton : « Je ne vois pas du tout comment on pourrait établir une triple filiation, au regard du Code civil, je pense que là, vous faites un écart par rapport au projet de loi qui, en rien, n’autorise plus de deux parents. »

=> le couple parental doit demeurer central « vous avez soit deux mères, soit un père et une mère, le reste n'est pas possible » (Belloubet )
ou dans tous les cas, l'apport masculin doit demeurer présent, que ce soit par son inscription directe dans la filiation, soit en garantissant que cette inscription duelle dans laquelle il figure demeure la référence.
Dans le cas de la filiation monoparentale ça ne pose pas problème car si la lignée paternelle n'est pas établie, la participation masculine demeure cependant réputée implicite.

Dans le cas de la filiation homoparentale, il s'agit donc de signifier d'une façon ou d'une autre un écart à la norme hétéro cispatriarcale. C'est pourquoi le gouvernement pour l'instant prend bien soin de garder des distinctions de procédures qui la préserve.

Ce qui mène au dernier point :

modalités d'inscription de la filiation pour les couples de femmes :
Nicole Belloubet défend à la fois un acte qui « se rapproche du système mis en place pour les couples hétérosexuels » et « un mode d’établissement de la filiation tout à fait novateur puisque fondé sur l’intention partagée » 

Novateur, certes, mais pas au point de les appliquer à tous les modes de procréation. Ni de renoncer à distinguer entre hétérosexualité et homosexualité. Belloubet nous gratifiant au passage qu'elle prend acte qu'être un couple parental homo ou hétéro n'est pas semblable.

La procédure demeure floue, mais c'est le point sur lequel le gouvernement accorde une marge de manœuvre, qui lui permet de se dire à l'écoute et ouverte aux apports extérieurs, et sur lequel il devrait être possible d'obtenir encore des modifications. A condition d'exercer une pression politique dans ce sens.

D'autant qu'une partie des députés En Marche les réclame.

Néanmoins, à cette heure, les ministres ont multiplié les affirmations allant dans le sens de la distinction et assumé que le gouvernement avait fait le choix politique de se refuser à réformer en profondeur le rapport social à la filiation.

Buzyn ayant d'ailleurs dit clairement que si le gouvernement avait eu cette volonté de transformation, il aurait porté une loi famille et non pas inclus l'ouverture de l'accès à la PMA dans une loi bio-éthique.

La volonté est nette dès lors, de présenter cette ouverture, limitée, non comme une réforme sociétale mais comme une mesure technique d'ajustement à l'état de l'opinion en terme de contours éthiques.

Il est clair à partir de cette audition des ministres, que le gouvernement n'a pas envie d'aller plus loin dans la reconnaissance de l'intention comme fondant la filiation, ni de lui donner réelle équivalence avec la naturalité. La notion de projet parental s'arrêtant aux couples de lesbiennes.

En gros, si la PMA est ouverte aux couples de lesbiennes et aux femmes non-mariées c'est parce qu'il est considéré que ça n'interroge plus radicalement sur ce qu'est le rapport social de la filiation, pour le reste on attendra que les ajustements produisent mécaniquement sur le long terme des évolutions ou que la société le réclame de façon significative politiquement.


On peut écouter ces auditions des ministres sur le site de l'Assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/actualites-accueil-hub/bioethique-audition-d-agnes-buzyn-nicole-belloubet-et-frederique-vidal







jeudi 31 octobre 2013

Adèle bleu sec : lesbiennes en mode mineur




Posons d’entrée cette donnée, je n’ai pas vu La vie d’Adèle. Et je n’ai pas l’intention de la voir. Pour des raisons qui me sont très personnelles et n’ont pas grand-chose à voir avec les polémiques. Il se trouve que je suis plutôt adepte d’un cinéma fondé sur l’art de l’ellipse aux antipodes de la méthode Kechiche. Qui plus est, là encore à titre individuel, si un scénario mettant en scène des lesbiennes adultes assumant leur sexualité m’aurait sans doute intriguée, je suis lasse des histoires d’enfants et/ou d’initiation.

Faute de grives ? Je n’ai pas pris goût aux merles.

Donc je me moque de Kechiche. Et de La vie d’Adèle. Non sujets pour moi. Mais à l’origine de nombreuses prises de paroles de lesbiennes. Ce sont ces réactions et discussions que j’ai vu se multiplier et accompagner la sortie du film qui m’intéressent.

Non pas tant en ce qu’elles disaient de l’objet film, mais plutôt par ce qu’elles suscitaient de production de discours, de réflexions et de représentations de lesbiennes sur leur sexualité et l’image qui en est projetée. Où et comment s’articulent ces positions, voilà qui m’excite davantage que le film.

Nombre de critiques qui se sont élevées exprimaient un sentiment de trahison. Fondé d’une part sur l’écart entre le film et la bande dessinée[1] dont s’est inspiré le cinéaste et d’autre part sur les différences produites par un regard hétérosexuel masculin en lieu et place d’un point de vue homosexuel féminin.

Ce sentiment me semble-t-il était inévitable. Comment un réalisateur pourrait-il faire autre chose que de s’approprier son sujet et parler de là où il regarde le monde ?

Que Kechiche fasse des choix d'homme hétéro, je ne sais comment il pourrait autrement. Pour ce qui est de l’impact de ces choix sur l’objet-film et la qualité de celui-ci, j’en laisse l’analyse à celles et ceux qui l’ont vu.

En revanche, d’un point plus général, trois éléments viennent à mon sens nourrir la frustration des lesbiennes déçues.

1/ la rareté des images et des représentations des lesbiennes dans les circuits grand public

2/ la quasi-inexistence de représentations produites par des lesbiennes dans ces mêmes circuits. Et comme l’a très bien pointé, Emilie Jouvet, "Ce qui est tabou encore aujourd’hui n’est pas le sexe, mais bien les images, les films et les discours spécifiques créés par les femmes (et les minorités) sur leurs propres sexualités."[2]

3/ La prétention revendiquée par Kéchiche au réalisme, jusque dans des scènes de cul.

Or non seulement, les images produites par des lesbiennes sont rares mais en en revanche les images hétéro porno pullulent. Dès lors, cette question de la représentation revêt une charge affective et politique indéniable. Et encore une fois, la représentation de leur sexualité – ce qui revient pour beaucoup de femmes à leur intimité – n’est portée à l’écran qu’à travers un regard, et donc des fantasmes masculins.

L’ambition affichée de coller au réel sème un peu plus le trouble, car sans même questionner la crédibilité de ces scènes (dont encore une fois je ne dirais rien sans les avoir vues), du réel au vrai, la frontière est faible.

Rapidement, c’est à l’aune de sa vérité, à travers son expérience et son histoire que chacune est tentée d’évaluer la représentativité de la mise en scène du désir et de sa réalisation.

Est-ce qu’un point de vue lesbien aurait fait la différence" feignait de s’interroger Marie-Hélène Bourcier dans sa chronique radio[3] pour Bang Bang le mag des genres[4] avant de répondre par l’affirmative. Sans aucun doute, tant dans le travail cinématographique que sur cette question de la représentativité. Ainsi que Marie-Hélène l’argumentait "20 ans de festivals lesbiens et certains films grand public américains" notamment ceux qui se sont attachés à intégrer des lesbiennes à leur projet, en ont fait la preuve.

Pas forcément mieux, mais différent c’est certain. Une production quelle qu’elle soit porte la marque de son auteur. Impossible de ne pas lier une œuvre aux conditions qui ont rendu possible sa production. Autant l’hétérosexualité masculine du réalisateur ne peut, en soi, discréditer son travail, autant elle ne peut être sans influence, négative comme positive. Comment se traduit-elle dans le film, il ne serait pas inintéressant que les critiques nous le montrent.

Demeure qu’avec une réalisatrice lesbienne aux commandes du projet, la question de la légitimité de ses choix se poserait en d’autres termes. Tout autant objet de critiques, d’élans et de déceptions, le film aurait été renvoyé à la singularité de son auteur. Regard d’une lesbienne et non des lesbiennes.

Or, dans le cas de La vie d’Adèle, à cette question de légitimité sont venues s’ajouter les sorties médiatiques de Léa Seydoux[5] se démarquant de son rôle et une campagne de promotion centrée sur l’universalisme du film. Le mot lesbienne, comme le remarquait fort justement la journaliste Alice Coffin, n’étant quasi jamais prononcé.

Additionnons le fait que la BD dont s’est inspiré le film, était, elle, écrite par une lesbienne, que cette BD avait connu un franc succès auprès des gouines et que le film s’en éloigne assez librement, et nombre d’éléments sont réunis pour expliquer la fréquente manifestation dans les commentaires d’un sentiment de dépossession.

Un sentiment encore nourri par la conviction qu’un projet similaire présenté par une lesbienne n’aurait sans doute pas trouvé les appuis et les financements nécessaires pour voir le jour. Le fait d’être porté par un mâle hétéro garantissant aux yeux des producteurs un pseudo universalisme, là où le projet d’une réalisatrice sera renvoyé au particularisme.

Et on en revient à une situation que les gouines connaissent bien : quand la société française ne les rejette pas purement et simplement dans l’ombre, c’est pour ne leur accorder que de se voir à travers une image façonnée par d’autres qu’elles.

Les politiques de production culturelle sont ainsi établies qu’elles les excluent des processus de création, leur interdisant de fait de participer à leur propre représentation et confiant à des hétérosexuels la tâche de montrer ce qu’est une lesbienne. C’est-à-dire en réalité, même avec les meilleurs sentiments du monde, ce qu’imagine un hétéro d’une lesbienne ou ce qu’il entend qu’elle soit.

Bref une mineure. Car comment appeler autrement une personne dont on juge que d’autres qu’elle-même sont mieux qualifiés pour parler en son nom ?

Une autre information apporte du grain à ce moulin de la minoration. Que penser de la décision du CNC[6] de n’interdire La vie d’Adèle qu’aux moins de 12 ans (avec avertissement) quand les critères habituels (sexe masculin en érection, sexes féminins en gros plan, scènes de sexe explicites) pris en compte par la commission de classification du CNC auraient dû plus logiquement conduire à une classification d’interdiction aux moins de 16 ans ?

Interrogé par Ariane Nicolas (pour son blog Contre Champ[7] consacré au cinéma), Gauthier Jurgensen, membre de la commission du CNC justifie ainsi cette décision : "Le spectateur est effectivement un peu piégé par ces images [les scènes de sexe]. Après, nous avons la garantie qu'il s'agit de deux adultes consentantes [sic], et qu'elles ont simulé, d'où l'interdiction aux moins de 12 ans. L'avertissement signale principalement la longueur des scènes de sexe."

Arguments pour le moins surprenants ! Questionné sur la crudité des scènes, Gauthier Jurgensen répond consentement. Par quel raccourci passe-t-on de scènes de sexe explicites à la question du viol ?

N’y aurait-il pas là l’irruption d’un impensé têtu ? La conviction au fond que deux femmes ne peuvent librement coucher ensemble ? Ou tout au moins, une telle difficulté à l’admettre qu’il faut en vérifier la réalité ? Heureusement, ce n’est que simulation !

Plus consternant encore, le consentement semblant se rapporter dans la réponse de Gauthier Jurgensen aux actrices et non aux personnages, j’ose espérer qu’il a conscience, puisqu’il semble dans son esprit nous parler de viol et non de représentation du viol, qu’au cas où les actrices n’auraient pas été consentantes, il s’agirait d’un crime relevant de la justice et non de la classification d’un film.

Mais revenons à cette classification, pourquoi La vie d’Adèle est-elle interdite aux moins de 12 ans quand cet été, L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie s’est vu gratifié d’une interdiction aux moins de 16 ?

Nul machisme là-dedans nous assure Jurgensen. Simplement, les scènes de sexe de l’Inconnu du lac sont "clairement non simulées". Tout est dans le clairement !

Il ne s’agit pas de protéger le jeune spectateur/trice de ce qu’il voit, mais de la réalité de ce qu’il voit.

Il n’y a donc pas de problème à le laisser regarder des scènes de sexe entre deux femmes tant qu’il ne peut imaginer que ce qu’il voit pourrait être vrai. Voilà la "différence fondamentale"selon le CNC.

Et pour bien nous persuader qu’il n’y a rien de sexiste dans cette différence de traitement entre les deux films, et surtout entre les regards posés sur la nudité et la sexualité des femmes et celles des hommes, le représentant du CNC en appelle à l’amour.

Il s’agirait de ne pas confondre un film sur la sexualité, L'Inconnu du lac, avec sa "vision brutale du sexe" et La vie d’Adèle qui "raconte la découverte de l'amour d'une façon plus générale."

Ah l’amour ! capote de l’androcentrisme !

(à suivre) …


En attendant, vous pouvez vous rendre ce week-end à Cineffable :

Le 25e Festival international du film lesbien & féministe de Paris :
Quand les lesbiennes se font du cinéma

du mercredi 30 octobre au dimanche 3 novembre 2013
23/25 rue Emile Zola - Montreuil 93100
Métro Robespierre
http://www.cineffable.fr/fr/f_prog.htm




[1] Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, mars 2010
[5] in Grazia
[6] Centre national du cinéma et de l’image animée
[7] http://blog.francetvinfo.fr/actu-cine/2013/10/22/sexe-pourquoi-la-vie-dadele-est-seulement-interdit-aux-moins-de-12-ans.html