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mercredi 4 avril 2018

Act Up-Paris bouge encore




Le désormais ancien président d'Act Up-Paris, Remy Hamai, dénonce un "entrisme politique" de la part de nouveaux militants politiques, venus notamment du Parti des Indigènes de la République ainsi que de collectifs d'aide aux migrants qui seraient venus grossir les rangs d'Act Up-Paris.
Faisant rimer cette affirmation d'origine avec source de dissension et de détournement politique.
Passons rapidement sur la dimension risible de l'accusation d'entrisme coordonné ...
SI des militants issus de ces luttes en viennent à rejoindre la lutte contre le sida, n'y aurait pas là plutôt matière à se réjouir que la lutte contre le sida séduise au-delà des bassins plus historiquement habituels et concentrés de recrutement de cette lutte ?
Il paraît un peu paradoxal de déplorer l'élargissement des cercles de motivés plutôt que de chercher, même si ça ne va pas sans épisode conflictuels, comment cette lutte pourrait s'enrichir de cet apport de forces nouvelles et de cette confrontation de points de vue ? Surtout quand on parle d'une association moribonde, puisque l'ex-président d'Act Up-Paris le reconnaît lui-même, en dépit des efforts de l'ancienne équipe, l'association ne comptait plus qu'une dizaine de militants.
Et à l'heure où les luttes communautaires sont dépréciées de toute part, où le racisme ne cesse d'étendre son emprise sur les imaginaires et réalités politiques, où les offensives contre les migrants flambent littéralement, où le gouvernement s'apprête à faire voter une loi aggravant de façon jamais atteinte les répressions qu'ils subissent et renoue avec les expulsions de malades étrangers y compris vers des pays où ils ne pourront pas se soigner, où on voit la présidente de la région Ile de France refuser en toute illégalité d'appliquer le jugement du tribunal administratif lui ordonnant de redonner le droit à la solidarité transports aux bénéficiaires de l'Aide médicale d'Etat, il y aurait plutôt à se féliciter de voir expertise de la lutte contre le sida et expérience du racisme et des politiques anti-migrants se rapprocher les unes des autres.
De nouveaux militants ne pourraient-ils apporter un regard différent sur des problématiques actuelles, une expertise différente de concernés sur les conséquences directes et concrètes de politiques racistes ? Comme sur l'impact de la précarisation, de l'inégalité de l'accès aux soins, à la prévention, au logement, à l'université, au travail. Comme sur l'impact de la répression policière et économique. Comme sur l'impact des contrôles au faciès sur les possibilités de se déplacer, de faire valoir ses droits.
Toutes politiques qui ont des conséquences sur les vulnérabilités et les possibilités d'être acteurs de sa santé.
Et ce combien même, comme le déplore l'ancien président d'Act Up-Paris, ces militants auraient été convaincus par l'écho médiatique autour de 120BPM et seraient arrivés pour « profiter de l'héritage historique de l'association ».
Après tout, n'est ce pas un peu le lot de tout militant arrivé à Act Up-Paris que d'avoir profité d'un héritage bâti par ces prédécesseurs et des médiatisations successives de l'association ?
La question n'est donc pas là mais dans ce qui en sera fait. Et ça, ce sont les actes qui nous le diront.
Que l'arrivée de nouveaux 5 fois plus nombreux que le noyau qui avait subsisté déstabilise ses membres plus anciens est sans aucun doute inévitable, et on comprend que le changement de dimension soit moins confortable que des discussions en cercles quasi intimes mais il n'y a pas là, trahison de l'histoire d'Act Up-Paris qui fut constellée d'échanges houleux et de débats parfois plus que musclés.
La différence réside peut-être que confrontée à des arrivées massives, comme ce fut le cas par exemple au lendemain du premier sidaction, l'association pouvait même en tanguant s'accrocher à une structuration garante de pérennité. Quoi qu'on puisse se questionner par ailleurs, et à différents stades de la vie de l'association, sur la pertinence de cette pérennité.
Act Up-Paris a toujours été une association politique, et son aide aux malades a toujours été de lutter d'abord contre les causes structurelles et systémiques qui leur nuisent. Sa dimension concrète résidant moins dans la gestion des cas individuels que dans sa capacité à faire ressortir de ceux-ci leur dimension emblématique susceptible de résoudre pour tous et toutes les problèmes ainsi révélés. C'est ainsi que l'association s'est inscrite dans un tissu associatif communautaire aux savoirs-faire complémentaires.
Quand un ex-président d'Act Up-Paris se met à user du vocabulaires des détracteurs d'Act Up-Paris, parlant de victimes du sida et qualifiant de "violentes" même avec des guillemets, les actions passées de l'association, il fait des contresens qui contredisent l'histoire et l'identité de l'association.
Non, Act Up-Paris n'a jamais dit non plus "Tout le monde est séropositif », seulement tout militant d'Act Up-Paris accepte de passer pour un séropositif, la différence étant qu'il ne s'agit pas de prétendre au vécu d'un séropositif mais d'affirmer le refus du stigma.
La crédibilité d'Act Up-Paris repose certes sur son passé et son image, une marque étonnamment résistante. Mais surtout sur son expertise de l'épidémie, sa capacité à travailler et argumenter ses dossiers et la réalité de son efficacité contre cette épidémie.
Act Up-Paris saura-t-il sortir de ses propres rituels, quand le 1er décembre n'est plus qu'une institution, le jeter de sang, pseudo romantique, usé jusqu'à la corde et bien souvent sa prise de parole dans les lieux de décision, la petite critique radicale attendue de la plus turbulente des associations chère à Eric Favereau ? Adapter sa communication à l'heure des réseaux sociaux, réconcilier son efficacité verticale à l'horizontalité d'aujourd'hui ?
Mais qu'Act Up-Paris se transforme, voire survive ou pas, est-ce si grave ? Chacun aura son idée sur la question. En revanche, la lutte contre le sida et ses exigences, elles, vont au-delà d'Act Up-Paris. Et quelles que soient leurs actualisations, ce qui est certain c'est que cette lutte ne peut exister dans une opposition insensée entre minorités, entre expertise et politique, entre plaidoyer et action publique, entre antiracisme et lutte contre l'épidémie. Et en s'offrant en appui aux instrumentalisations des détracteurs de ces luttes et aux pourfendeurs des solidarités communautaires. Et ces enjeux-là dépassent le destin d'Act Up-Paris.


jeudi 16 mars 2017

LGBT à l’honneur et honneur des LGBT



En 2017, la réception à l’Elysée de représentants associatifs LGBT est une information.
Tel est le premier constat et il n’honore personne.

Il montre qu’en dépit des avancées et des oppositions, les luttes des associations et des activistes et militants gays, lesbiennes, bi, trans et intersexes demeurent tout sauf banales.

Il faudrait donc d’une certaine façon rendre hommage à François Hollande de ce geste qu’il adresse à la fois à ses convives et à la société dans son ensemble ?

Seulement voilà, cette invitation souligne par sa dimension exceptionnelle, son caractère problématique.

Car, dans la mesure où c’est la loi de la République que de s’incarner à travers des symboles et du cérémonial et l’une des fonctions du Président que de figurer dans la dimension une et indivisible de la République le rassemblement en son sein de toutes ses composantes, une telle réception ne devrait pas attirer l’attention plus qu’une ligne parmi d’autres dans un agenda élyséen. Et sa fréquence ne devrait pas trancher avec la régularité de rendez-vous qui réunissent d’autres corps intermédiaires de la société civile.

Or qui pourrait nier que ce soit pour s’en réjouir, s’en gausser, la critiquer, la mépriser ou s’y opposer, que cette réception de vendredi garde un aspect événementiel ?

Bref, depuis 5 ans que François Hollande préside, les militants pinky les plus institutionnels auraient déjà dû se fondre sans plus ni moins de grâce qu’un pot de fleur hétéro et cis dans la mare aux canards des Garden Party juillettiste.

Ce qui m’amène assez naturellement au calendrier.

Les militants LGBT, qui sont par définition, relativement familiers de la notion de retournement du stigmate, ne pourront qu’apprécier combien François Hollande emprunte à une méthode qui n’en est pas au fond très différente.

Car de quoi faudrait-il en fait le créditer, si ce n’est de transformer en vertu une action qui vaut en grande partie pour ce qu’elle tranche avec l’absence qui la précède.

Jusqu’au dernier brin, François Hollande usera de la ficelle de l’éternelle virginité de la gauche par opposition à ses prédécesseurs et à la droite.

Et ses rejetons (dont on ne sait d’ailleurs toujours pas lesquels font office d’héritiers en attendant que le suffrage donne l’onction) ont retenu la méthode qui font de même, s’exonérant chacun à leur façon de rendre des comptes de la part qu’ils ont pris au bilan quinquennal.

Voilà donc les LGBT conviés au bal des entrants à l’Elysée, à chausser les pointes pour, à leurs propres objectifs défendant, être les protagonistes de quelques ultimes pirouettes à gauche prétendant faire oublier que le cavalier est sortant.

C’est le sort des minorités politiques pour qui la porte est étroite dans la lutte pour faire valoir la dignité de leurs vies comme la justesse et la nécessité de leurs engagements contre les violences et les haines recuites.

Coincées entre l’acceptation de reconnaissances qui leur sont dues et ont été arrachées du fait de leurs combats et les instrumentalisations des politiques cherchant à inverser l’humilité d’hommages qu’ils doivent en mérite et espoirs à-valoir dont il faudrait leur être redevables.

Ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler la visite du Président au chevet de Théo Luhaka le 7 février dernier à l'hôpital d’Aulnay-sous-Bois, quand dans le même temps sa majorité parlementaire non contente d’avoir renié ses promesses de campagne vote en dernière loi de son exercice un élargissement inique de la légitime défense.

Sortir du complexe de Cendrillon, c’est rappeler que la politique est un rapport de force dans lequel les minorités n’obtiennent d’avancées qu’à condition de refuser d’entretenir la geste dans laquelle c’est le politique qui honore.

C’est rappeler qu’ils sont acteurs au sens d’agissants et non pas seulement de représentation.

Rappeler que cette invitation à l’Elysée est le fruit d’une histoire et d’affrontements.

Ce quinquennat ne déroge pas à cette règle. Il suffit de contextualiser le calendrier des réceptions par le Président de la République.

Ce sont les porte-parole de l’Inter-LGBT reçus suite à la manifestation de militants devant Solferino en réaction à François Hollande envisageant de soumettre nos droits à une clause de conscience.

Ce sont des représentants de l’Inter-LGBT, du Centre gai et lesbien d’Ile de France et de SOS Homophobie reçus au moment précis où la communauté décide de remettre en question frontalement le bilan du gouvernement sur les questions LGBT et de ne pas permettre que celui-ci en impose sa version.

Ce sont des représentants reçus ce vendredi à quelques semaines des élections présidentielles et législatives.
Dernière tentative de redorer à peu de frais le bilan de cinq années qui auront vu les gays, lesbiennes, bi, trans et intersexes subir un backlash de violences largement nourri par les instrumentalisations, atermoiements et renoncements des gouvernements Hollande et qui voit les héritiers au mieux resservir les mêmes promesses qu’en 2012 avec moins encore de garanties de les tenir et des copiés-collés de déclarations hollando-vallsiennes sur la nécessité de ne pas heurter ceux qui nous violentent.

On notera aussi que cette réception intervient à deux jours de l’organisation de la seconde Marche pour la Justice et la Dignité.1

Une marche à l’appel des familles victimes de violences policières qui intervient dans un contexte où la radicalisation autoritaire et anti-sociale de la politique du gouvernement et l’extension des violences institutionnelles ont conduit à des mobilisations collectives et des rapprochements entre activistes et militants de divers fronts (état d’urgence, loi travail, soutien à la famille d’Adama Traoré, à Théo Luhaka, 8 mars …).

Une solidarité en marche, une coalition des minorisés et une ébauche de repolitisation collective autonome que le gouvernement attaque de toutes ses forces.
Et notamment par la voix de Gilles Clavreul, son Préfet, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et hop, depuis moins d’un an à la lutte contre la Haine anti-LGBT (DILCRAH2) , c’est-à-dire, tiens donc, depuis que le gouvernement a compris que l’ouverture du mariage ne lui garantissait plus bilan choupi-choupi.

Attardons-nous quelques instants d’ailleurs sur l’intitulé et le vocabulaire choisis du carton d’invitation qu’ont reçu les impétrants.

On notera bien sûr que la formule évite soigneusement toute mention d’une quelconque forme de lutte, de politisation, de militance et évidemment de communauté.

Mais on enregistrera aussi que si le Président de la République invite « des actrices et des acteurs engagés contre la haine et les discriminations anti-LGBT », avec un "des" qui est article partitif (ce qui signifie donc qu’il invite une partie de ces acteur.e.s. engagés), en réalité sur le carton, il a été choisi d'écrire « en l'honneur des actrices et des acteurs » avec un "des" qui lui est un article défini (c’est-à-dire l’outil de la détermination complète). En conséquence de quoi, en bon français, l'Elysée prétend définir qui sont les acteur.e.s de ces luttes.

Qu’il y ait choix des invités c’est de bonne guerre et que ce choix se fasse, en priorité, en privilégiant plutôt les moins critiques aussi.

Par contre un mouvement qui se veut autonome se doit à minima de dénoncer qu'il y a eu tri et la dimension politique de ce tri, sauf à s’en arranger et accepter de servir des intérêts qui sont ceux du politique et non ceux des LGBT.

Il y aurait à s’inquiéter aussi que ce tri en indique un autre à venir (prévisible ?) : à savoir que les financements de projets relevant de la DILCRAH aient été attribués non pas en fonction de leur utilité mais avec cette même grille idéologique inversement proportionnelle à l’indépendance politique.

Pour le reste que l’Elysée fasse de la politique, c’est la moindre des choses. C’est pourquoi d’ailleurs, veillant à ne pas verser dans une caricature, quelques invitations ont été adressées à des représentants qu’on ne peut soupçonner de complaisance. En revanche, on aura bien compris qu’ils seront très minoritaires.

Je n’ironiserai pas plus qu’en passant sur le fait qu’il semble que quelques invitations se soient égarées dans l’espace sidéral du net. Qu’on apprenne alors qu’Alice Coffin questionne la légitimité du tri effectué et s’en émeut, que ce sont celles d’Act Up et de l’AJL qui ne sont pas parvenues à leurs destinataires est sans doute pur hasard.

J’ajouterais, pour être très claire, que la question n’est pas de savoir si les structures et personnes « oubliées » y seraient allées ou pas.

En fait d’ailleurs, cette question de se rendre ou pas à l'Elysée ne me semble que de très peu d’intérêt à partir du moment où elle n’est pas posée en termes politiques et collectifs et de faire savoir.

Un boycott collectif argumenté et médiatisé, aurait eu un sens. Y aller peut en avoir aussi : porter des paroles silenciées, interroger le tri, contrecarrer le bilan tout positif qu'on veut vendre à l'opinion publique et rappeler que l'honneur des activistes n'a pas attendu que l'Elysée nous remette un diplôme, et qu'à l'inverse les activistes ne sont pas prêts d'organiser une cérémonie à l'honneur des gouvernements socialistes …

2Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH)

lundi 13 février 2017

Se souvenir d'Arnaud Marty-Lavauzelle






Penser à Arnaud et c'est aussitôt son sourire et sa chaleur qui me reviennent. C’est un souvenir charnel, une sensation physique.
Arnaud rayonnait, dégageait par sa seule présence une solidité et une détermination rassurantes. Evidemment sa stature n’y était pas pour rien.
Ce côté grand ours bienveillant et serein avait un aspect enveloppant et celles et ceux qui en ont cru qu’ils en avaient trouvé un partenaire accommodant, se sont vite heurté à son exigence tranquille.
Trompés par l’aisance avec laquelle il portait les attributs d’une classe au pouvoir, ils sous-estimaient l’acuité de sa colère et la fermeté de ses engagements.
Arnaud avait compris très vite l’intérêt stratégique pour nos luttes qu’il y avait à jouer avec les codes, les présupposés, les interprétations trop rapides et faciles de nos interlocuteurs. A jouer de la symbolique du pouvoir et à retourner contre celui-là sa propre imagination,
Il savait, quand il le jugeait nécessaire, laisser Act Up monter en première ligne, placer la barre le plus haut possible et faire passer ensuite la demande formulée par Aides comme raisonnable et fruit de compromis, pour arracher bien plus que ce que le gouvernement avait initialement compté accorder.
Il savait aussi déstabiliser des négociateurs, n’être pas à la place qu’ils lui assignaient et dont ils imaginaient qu’il se contenterait. Intervertir les figures du gentil et du méchant dont les institutions pensaient avoir fait une arme contrôlable pour la leur faire péter à la figure.
Mener une guerre, c’est aussi cela, faire preuve de sens tactique et Arnaud n’en manquait pas. C’est savoir s’instrumentaliser soi-même. Faire des craintes de l’adversaire, un levier puissant. J’ai vu Arnaud arracher des avancées simplement en prenant la parole le premier. Brandissant en non-dit menaçant la seule présence d’Act Up et Act Up intelligemment le laisser faire, se prêter au bluff et laisser supposer par le silence, une surenchère à venir.
J’ai négocié à plusieurs reprises avec Arnaud, dans des ministères ou face à une armada de journalistes et de producteurs télés. Il faut essayer de visualiser la déstabilisation d’un haut fonctionnaire, d’un ministre ou de ses conseillers qui soudain prennent conscience de l’inimaginable pour eux : un mur qui se dresse bâti sur l’inconcevable alliance indéfectible entre une lesbienne séronégative jouant de tous les clichés que le pouvoir attribue à la sphère gauchiste et un pédé séropo s’habillant de tous ceux des bourgeoises institutions conventionnelles.
L’association du Bombers et de mes Docs vertes pomme et des élégants gilets d’Arnaud dans les salons du septième arrondissement en avertissement de l’armée résolue de militants d’Act Up et des volontaires de Aides envahissant les rues ensemble.
Contre cette incompréhension institutionnelle d’une complicité et d’une communauté en pleine expansion et se soudant, nous avons collectivement su faire ciment et force.
Et n’en déplaisent à celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, y compris au sein de nos mouvements, n’ont eu de cesse d’essayer d’effacer l’épidémie de nos mobilisations ou de tenter de nous déposséder de notre rôle dans notre propre histoire, la lutte contre le sida fut bien le cœur de notre communauté. Une communauté politique qui menait ses combats par, pour et au-delà d’elle-même.
Bien souvent nous allons chercher nos héros aux States. Parce que les américains mieux que nous ont su raconter. Pour des raisons culturelles. Aussi parce qu’ils disposent de plus de ressources. Et qu’ils ont l’échelle d’un continent. Nos amis ne manquent pas seulement comme nos amants, nos frères et nos soeurs, ils manquent aussi à nos forces. « Nous aurions pu être 14 000 de plus » n’est pas que le slogan de veuves en colère. Décimés, nous avons été. Décimés, nous sommes encore. A la douleur de l’absence, s’ajoute la mémoire amputée.
Mais manquent aussi la singularité de leur présence, la force de leur amour. La puissance de leurs engagements.
Certains d’entre nous sont, à des degrés différents, des survivants. Et parfois pour nous, le chemin est étroit.
Il ne s’agit pas de faire pleurer dans les chaumières, parce que croyez-nous, nous avons eu plus que notre part de larmes.
Et si nous ne savons pas toujours transmettre, c’est que survivre c’est aussi se débattre avec des injonctions contradictoires : aller de l’avant, ne pas réveiller la douleur, la contenir dans des recoins intimes de nos vulnérabilités, respecter nos pudeurs réciproques, ne pas jeter de sel sur les plaies jamais refermées de nos compagnons de lutte et en même temps face à l’effacement, dépositaires à nos corps et cœurs dépendants de ces hommes et femmes dont les vies et luttes traversent qui nous sommes.
Ils et elles se sont battus pour leur peau, pour que le héros cesse de mourir à la fin, pour que nous puissions vous épargner et que vous ne connaissiez jamais ces vies.
C’est tout le paradoxe de la généalogie de nos luttes.
Il ne doit pas y avoir d’ombre du commandeur sur nos mouvements. Dont la dimension collective est l’une de nos principales directions.
Elle a pourtant des figures. Arnaud Marty-Lavauzelle était l’une d’entre elles.

Arnaud Marty-Lavauzelle, Président de l’association AIDES de 1991 à 1998, est mort du sida dans la nuit du 12 au 13 février 2007.



jeudi 28 avril 2016

PMA : J’voudrais bien mais j’peux point

 

« Les personnes LGBT ne sont pas des pigeons que l’on peut appâter tous les cinq ans, une promesse à la fois »[1] a réaffirmé l’Inter-LGBT en réaction aux propos de Laurence Rossignol sur LCP mercredi 20 avril. La ministre y estimait que « la gauche s'engagerait pendant la campagne présidentielle de 2017, à ouvrir l'accès à la Procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules ».[2]

Chiche ! donnons crédit à cette affirmation de l’Inter-LGBT de sa volonté prédictive (plus que descriptive comme le reconnaissait lui-même un des porte-parole de l’inter associative sur les réseaux sociaux).

La Marche des Fiertés de juillet prochain à Paris, qui rappelons-le sera la dernière de ce quinquennat, devrait nous en apprendre plus sur l’étendue de cette volonté de se dissocier de la communication gouvernementale.

Elle sera l’une des dernières occasions, de signifier collectivement et massivement au parti majoritaire qu’il ne pourra s’abriter derrière un mariage incomplet, inégalitaire et dont pour profiter, il est préférable de ne pas être trop en situation de vulnérabilité, pour prétendre afficher un bilan positif.

Il reste un an.

Mais à l’heure actuelle, il serait indécent de permettre aux représentants du parti socialiste de parader à la tête de nos mobilisations.

Car dans la balance, il y a des choix délibérés, tranchés alors même que tous les leviers du pouvoir étaient à disposition :

- l’absence d’une politique de fond contre les LGBT-phobies,
- les personnes trans laissées à l’arbitraire des tribunaux pour l’obtention de papiers conformes à leur genre. Tribunaux qui vont jusqu’à exiger opérations et stérilisation comme conditions de la modification de la mention du sexe sur les registres de l'état civil.
- la restriction de l’accès à la PMA. Et une obligation de mariage pour les lesbiennes pour pouvoir adopter leurs propres enfants et se voir garantir leurs droits et devoirs parentaux.
- Le refus de prendre des mesures pour protéger les enfants intersexes des opérations chirurgicales et mutilations génitales non consenties et médicalement inutiles



Dans ce contexte à quoi riment les propos de Laurence Rossignol ?

Bien sûr, il y a cette dernière Pride pré-présidentielle qui se profile et même, ce gouvernement qui ne voit rien, n’entend rien et ne fait rien de ce que sa gauche en attend, ne peut totalement ignorer que ça grogne y compris chez les LGBT.

Alors, certes il serait préférable de s’épargner une série de Marches à charge et des responsables chahutés, conspués, voire boutés hors des cortèges.

Le scénario socialiste idéal est connu. Aux socialistes, le rôle de l’adulte, responsable et raisonnable. Au mouvement gay, celui du pupille docile, exprimant sa gratitude au seul tuteur acceptant de le prendre sous son aile protectrice.

Mais, au fond, pour les scénaristes du pouvoir, notre observance de ce rôle taillé par avance n’est pas primordiale, tant ils orchestrent déjà, avec la complicité des classes privilégiées, la variante destinée à contrer toute critique venue de gauche, qui range les récalcitrants dans la catégorie des enfants gâtés, aux exigences renvoyées au caprice et prétendument contradictoires avec les responsabilités du réel.

Car il ne faut pas se leurrer, le message de la ministre ne nous est pas principalement destiné.

On peut d’ailleurs observer une redoutable cohérence dans la communication des gouvernements de François Hollande autour de la PMA.

Alors que la réforme a été enterrée, elle ne cesse d’être remise dans l’actualité par ceux-là mêmes qui l’ont renvoyé aux calendes.

Ainsi, rien que ces dernières semaines, Laurence Rossignol s’était déjà exprimée à ce propos à la suite du récent remaniement ministériel le 12 février sur BFM[3], et avait réitéré le 16 février dans Libération[4] « Ces sujets doivent être traités par une société apaisée. Je travaille à l’apaiser ».

Si vraiment la PMA n’avait été abandonnée qu’en raison de la violence de la réaction à la loi  Mariage pour tous, pourquoi passer son temps à la remettre sur la table, sans en parallèle travailler l’opinion à son bien-fondé ?



Depuis le début du quinquennat, les questions gaies n’ont été traitées que comme marqueur de différenciation entre la droite et la gauche, avec une volonté maintes fois réitérée d’incarner une position centriste modérée, jugée la plus susceptible de mettre en difficulté la droite tempérée.
Il s’agissait moins de transformer la société, que de se présenter comme seul à même d’enregistrer les évolutions de la société et de les traduire en terme juridiques et légaux. Ni plus, ni moins. Là s’arrête le projet de transformation sociale des gouvernements Hollande.

A aucun moment, il n’a été question d’entraîner le pays dans une voie de réflexion (encore moins de remise en cause) sur la nature structurelle des inégalités qu’elles soient sociétales ou économiques.

On se leurre à penser que le président serait intéressé par une étiquette de rénovateur, affubler un conservatisme consensuel d’un léger vernis de modernisation qui suffit à lui permettre de se renouveler et prospérer lui convient très bien.

François Hollande n’est pas très éloigné de ses prédécesseurs. Certes, il est bien moins brillant qu’un François Mitterrand se campant en pacificateur d’une France unie en 1988, après avoir conspué les clans et les factions et se rapproche plus du spectre Jospinien de 2002 dont le projet n’était pas socialiste.

Néanmoins le positionnement en réalité n’a pas beaucoup changé, et les ambitions à venir sont d’ors et déjà claires. Jean Marc Ayrault, dimanche dernier, au soir de la victoire dans la législative partielle de Karine Daniel, candidate PS dans la 3ème circonscription de Loire Atlantique, nous en a redonné, pour ceux qui n’auraient pas saisi, le refrain : « Je crois que c’est la responsabilité de ceux qui sont élus, ou pas élus d’ailleurs, de faire leur travail de façon exemplaire sans se disperser dans des querelles secondaires (...). C’est comme ça que nous retrouverons le chemin de la confiance »[5]. Entendez plutôt le chemin de l’Elysée.

Hé ho, entonne-t-on, ailleurs ! pour nous convaincre, qu’il n’y a de progressisme que différentiel. Ce slogan de dessin animé n’est pas sans rappeler les campagnes du milieu des années 80, et notamment le « dis-moi jolie droite, pourquoi as tu de si grandes dents » qui s’était inspiré de l’imaginaire des cartoons. « Au secours la droite revient » avait-on crié au loup, en ces années-là.



On semble avoir oublié au PS que ces campagnes avaient débouché sur une défaite aux législatives …

Qu’importe, c’est au nom de ce seul argument «le PS ou la droite » qu’on essaie de nous enfermer dans une alternative irrecevable : accepter de reléguer nos droits élémentaires dans la catégorie accessoire, ou se voir réduit à occuper dans la balance tactique du PS, la plateau opposé de LMPT et des réacs, dans une symétrie immonde qui n’a pour but que de construire une prétendue médiane.

Nous ne sommes « pas des pigeons que l’on peut appâter tous les 5 ans une promesse à la fois ». Mais, quelle autre promesse nous fait le PS que celle d’avoir à choisir entre deux droites ? Bien malin, qui sait qui avalera quel appât.



Le PS veut le beurre et l’argent du beurre, séduire un centre élargi et rallier sans condition les électeurs de gauche.

Sortir de ce piège implique d’un point de vue communautaire de nous adresser, au-delà de nos cercles militants et des politiques, à l’opinion publique que nous devons convaincre que ces clés de lecture de nos revendications sont fausses.

Le mariage a été défendu comme une fin en soi, une forme d’aboutissement de l’égalité. Il n’est donc guère étonnant qu’il soit désormais affiché comme tel dans le bilan quinquennal. C’est cet axiome même que nous devons récuser.

Sans diminuer l’intérêt de cette ouverture, c’est à nous de démontrer qu’elle ne peut véritablement prendre sens qu’inscrite dans un mouvement général de la société vers l’égalité, et non si elle doit signifier l’enterrement d’une telle dynamique.

A nous de manifester que nos revendications s’inscrivent dans une interrogation globale des systèmes de domination et de porter une remise en question de l’inégalité républicaine objective et structurelle qui dépasse nos seuls intérêts.

Aujourd’hui, nous sommes à l’envers. Nous sommes perçus comme approuvant une normativité majoritaire dont nous ne demanderions que des ajustements qui nous bénéficieraient spécifiquement, quand c’est de tout l’inverse que nous devrions nous faire les relais : à partir de nos spécificités pointer la normative institutionnalisation des discriminations.

Pour ma part, je demeure persuadée que c’est en travaillant à une autonomie réaffirmée et à la mise en valeur de l’originalité de nos points de vue que se trouvent les solutions. Encore faut-il pour cela, se tourner vers nos propres ressources plutôt que de nous en remettre prioritairement aux bienveillance et volonté supposées d’experts et acteurs extérieurs.

Si nous en revenons à la PMA, cessons de brandir des sigles désincarnés qui ne suscitent aucune empathie, acceptons de dire haut et fort que nous voulons une refonte générale de la filiation, cessons de laisser les politiques se cacher derrière des prétendues peurs et confrontons-les au fait « qu’ils ont juste une vision rétrograde de la filiation ou du devenir parent ».[6]
Multiplions les témoignages concrets des effets de leurs lois comme le font les Enfants d’arc-en-ciel, valorisons nos propres experts[7] et le savoir-faire de nos militants sur le terrain.
Ne nous réfugions pas derrière des ultimatums et des menaces électorales aléatoires, mais assumons nos positions. Oui, le mariage est une avancée. Non, il n’est pas l’égalité. Et non il ne tient pas lieu de politique contre l’homophobie et la transphobie.

Si le mariage et les systèmes de parenté représentaient la fin du politique, la solution absolue et définitive aux discriminations et à la domination, l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale, les hétéros s’en seraient aperçus, non ?

Alors, osons dire qu’il n’y aura pas de politique de gauche sans droits pour les minorités. Toutes les minorités.

Confrontés à une société qui organise la précarité et se replie sur l’autoritarisme, sur la désignation de boucs émissaires et le racisme institutionnalisé, il est plus que temps de réaffirmer que nous n’en serons ni l’alibi, ni les faire-valoir.

vendredi 20 novembre 2015

Les Etats généraux LGBTI : d’Avignon à la Marche des Fiertés 2016



Dans un contexte extrêmement difficile, qui voyait des militants avoir à la fois la tête à Paris et à Avignon, les organisateurs ont réussi à permettre aux nombreux participants qui s’étaient réunis pour ces Etats généraux LGBTI[1] d’échanger dans une sérénité qui n’avait rien d’évidente.

Au départ, personne ne savait vraiment ce qu’il allait en être, et beaucoup sont venus avec une bonne dose de scepticisme et des attentes minimalistes. Mais sans tomber dans la naïveté ou le dithyrambe, je crois pouvoir affirmer que les participants sont repartis plutôt contents d’être venus, et ça, par les temps qui courent, ce n’est pas négligeable.

Pas de révolution, le mouvement associatif ne ressort pas de là avec une nouvelle organisation structurelle, une stratégie prête à l’emploi et une liste de revendications claires et hiérarchisées. Ça peut sembler frustrant à certains, pour ma part ça me va bien.

Dans cet esprit, il ne me paraît pas négligeable que le fait de se retrouver, physiquement, nombreux, dans un même lieu ait contribué à lutter contre le marasme et le sentiment d’isolement dans lequel la séquence mariage a plongé nombre de militants.

Il ne me semble pas anodin non plus que les oppositions, divergences et diverses tensions aient été pour une fois incarnées, portées par des personnes et non exprimées au travers de posts, textes, images ou de quelques phrases qui perdent à travers leurs supports leurs qualités charnelles et leurs failles comme leur chaleur humaine. Parfois un sourire, une bonne grosse blague en font plus pour faire avancer une idée que la plus solide des argumentations.

Sur un jour et demi, il est difficile de traiter de tous les sujets, des insatisfactions et perspectives ainsi que de se mettre d’accord. Ces Etats généraux ont donc eu beaucoup de limites, certaines thématiques ont été à peine évoquées et l’état des lieux plus facile à dessiner que l’avenir. D’où la frustration sans doute de ne pas repartir avec des éléments concrets. Et peut-être la difficulté d’expliquer à ceux qui n’étaient pas là, une certaine satisfaction.

Le parti pris des organisateurs de ne pas décider à l’avance de ce que seraient ces Etats généraux a pu déconcerter, faire craindre un barnum improductif de plus, en même temps il a offert une liberté de parole très confortable, propice à faire émerger que les oppositions et les rapports de forces ne sont pas aussi certains, simples, tranchés et absolus que parfois nous nous en persuadons. Confronter les points de vue, les expériences très tranquillement a mis en évidence que nous n’étions pas (pas toujours du moins) si éloignés les uns des autres, que les lignes de fracture n’étaient pas toujours où elles semblaient être mais également mis en lumière le défaut de connaissance mutuel du travail des autres acteurs de la communauté.
De quoi nous rappeler notre peu d’impact et la nécessité non seulement de nous adresser dans nos actions à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de cette fluctuante communauté et au-delà de nos périmètres de confort.

Ces Etats généraux se sont conclus sur la nécessité de prolonger les rencontres, essentiellement sous 4 formes :

- la bonification au quotidien des prises de contact et échanges de coordonnées entre interlocuteurs qui désormais se connaissent ; l’information réciproque, l’identification des ressources, le dialogue, le partage de savoir faire doivent trouver à se poursuivre à tous les étages : interassociatifs comme interpersonnels.

- l’organisation d’étapes régionales doit continuer. Afin de permettre l’invention de mutualisations adaptées aux situations locales, d’amplifier la portée de nos voix sur tous les territoires, les aider à se faire écho d’une région à l’autre mais aussi de cultiver l’état d’esprit de ces Etats généraux et participer pleinement à la préparation d’une seconde édition à l’échelon national.

- les rencontres d’Avignon se sont terminées sur un constat unanime de la nécessité d’une deuxième session, qui après, la phase de l’initiation d’un dialogue, doit entrer dans le cœur des débats. Certains de ces débats pourront trouver des traductions concrètes, d’autres seront plus ardus à mener mais ces Etats généraux ont montré qu’il était possible de mettre les désaccords sur la table et que les positions n’étaient pas aussi figées qu’elles le semblent.
Qu’en partie au moins, certains de ces désaccords reposent sur la méconnaissance de ce qui fait la réalité des unes et des autres.
Quoi qu’il en soit, une majorité s’est dégagée pour en finir avec le fait d’enterrer les débats par avance au prétexte qu’il y aurait divergences.
Et à plusieurs reprises, ont été pointées les conséquences de la recherche systématique d’une position consensuelle qui s’affirme au détriment des plus exposés d’entre nous aux violences.
D’où la nécessité de re-trouver des modes de fonctionnements non seulement plus respectueux des minorités en notre sein mais qui prennent en compte aussi les dimensions d’urgence et de vulnérabilité.

- enfin, compte-tenu du contexte politique, du contexte électoral, de notre peu de poids dans le débat public, du coup d’arrêt qui a été porté à nos revendications, la question de la coordination des différentes marches des Fiertés se pose.

Tout naturellement aussi la question de la représentativité et de l’efficacité de la Marche des Fiertés parisienne de juin prochain s’est retrouvée au cœur des préoccupations.

De fait le centralisme républicain politique, administratif et médiatique français pèse sur nos organisations.

De fait, la marche de Paris ne peut pas être la marche d’une ville ; les Parisiens bénéficient d’un éclairage privilégié et national, de cette situation leur incombent des devoirs vis-à-vis de leurs pairs en régions.

La marche des Fiertés de Paris n’appartient ni à ses organisateurs, ni même aux Parisiens, elle est notre patrimoine commun.

Elle est notre outil principal de visibilité. Et nous ne pouvons nous permettre de mettre des centaines de milliers de personnes dans la rue sans nous interroger collectivement sur le message qu’elle doit porter et sur la façon de maximiser son efficacité.

L’enjeu est d’autant plus sérieux, que cette marche sera la dernière avant les élections présidentielles. Si nous ne parvenons pas à nous saisir de ce levier pour nous affirmer acteurs des débats, d’autres n’hésiteront pas soit à nous réduire au silence soit à produire en nos lieux et place le bilan du quinquennat écoulé et à nous imposer leurs priorités et calendriers.

L’Inter-LGBT a été invitée à se dépasser elle-même et à prendre en compte qu’elle ne peut se contenter ni de sa dimension parisienne ni de sa propre légitimité.

Comme souvent dans ce type d’événements, cette discussion initiée par la plénière de restitution du travail des ateliers s’est poursuivie dans les coursives. Et il a été demandé à l’Inter-LGBT de se mettre au service de la dynamique des États Généraux et d’organiser à court terme (d’ici deux mois, le temps d’en assurer une large communication communautaire et de s’organiser pour ceux qui devront faire le voyage), une réunion publique conviant à la fois des représentants de toutes les associations et collectifs qui ont participé à cette première session, mais aussi toutes celles et ceux qui n’ont pu faire le voyage en Avignon, ou qui souhaitent se joindre (individus compris) à cette énergie manifestée, afin que nous puissions le plus collectivement possible définir ensemble ce que nous souhaitons faire de ce patrimoine commun qu’est donc la Marche des Fiertés.

La situation est exceptionnelle et demande une réponse qui ne l’est pas moins. Face aux militants qui l’interrogeaient, Jérôme Beaugé, président de l’inter-LGBT s’est engagé publiquement à répondre à cette demande sous réserve que ses adhérents l’approuvent.

La question qui leur est posée est relativement simple, les Etats généraux ont montré une volonté commune dans le respect de nos spécificités de redonner un élan collectif à nos expressions et de permettre aux plus vulnérables d’entre nous d’être entendus et défendus.

Pendant 3 jours à Avignon, une centaine d’associations, plus de deux cents participants se sont efforcés d’ouvrir espaces et perspectives à la constellation LGBTI au-delà de leurs chapelles respectives. L’Inter-LGBT doit se saisir de cette responsabilité pour, en lien et en coopération avec les organisateurs des Etats Généraux, faire perdurer l’ouverture dont ces derniers ont été moteur et peuvent être garants. Ensemble ils doivent travailler à une première traduction immédiate et concrète de cette mobilisation réaffimée.


[1]Les Etats généraux LGBTI se sont déroulés les 13, 14 et 15 novembre 2015 à Avignon.
http://www.etatsgenerauxlgbti.fr/

samedi 31 janvier 2015

Charlie White : un ordre de plus en plus straight






Il n’aura pas fallu bien longtemps aux politiques pour s’exonérer de toute responsabilité dans la survenue des événements de janvier 2015. Et transformer le soutien à la liberté d’expression en injonction de sujétion à l’expression majoritaire.
Alors je suis effrayée. Oui. Par la rapidité avec laquelle, sous le règne de l’émotion, nous abdiquons en son nom pourtant, notre liberté critique.
Beaucoup s’étaient gaussé des Américains, bien prompts, selon nous, à se laisser embarquer dans les croisades bushiennes adossées à une vision manichéenne d’un occident pourfendeur du Mal. Mais nous voici à notre tour invités à nous draper dans nos certitudes morales et politiques d’incarner l’absolu démocratique.
Bien sûr notre liturgie est différente. Qui puise ses accents mythologiques dans notre conviction historique d’entraîner le monde vers les lumières. Voilà donc, la république en danger, qui nous appelle à rejouer Valmy, à retrouver dans les accents lyriques de Michelet la mobilisation d’un peuple qui refuse de se laisser dominer.
La très grande majorité de celles et ceux qui se sont proclamés et affichés Charlie l’ont fait, ce n’est pas discutable, en se réclamant de la solidarité, de l’ouverture à la différence et du refus de l’anathème.
Et le Je suis Charlie fut pensé à n’en pas douter comme une main tendue, un témoin viral assez flou pour se propager à grande vitesse et répondre au besoin immédiat de lien. De ces gestes qui relèvent de l’émotion pure, et ne visent qu’à apaiser une douleur. A conjurer la menace. Un geste simple. Universel. Mais précisément là, le bât blesse. L’assimilation en un seul terme de l’objet, des meurtres et de leur condamnation a entraîné mécaniquement une sanctuarisation de l’objet, se transformant en sommation à n’être qu’un et interdisant toute réflexion sur ce un.
Les mouvements sociaux ont ceci de particulier que leur sens ne se forme pas de l’agrégation des messages qu’entendent porter les participants. Il arrive souvent qu’ils servent à justifier exactement l’inverse.
Il ne s’agit pas ici de venir redoubler les textes qui ici où là s’efforcent de dénoncer et déconstruire en détail la tonalité des réponses gouvernementales, inscrites quasi unilatéralement dans le registre de l’autoritaire et du sécuritaire : répression judiciaire, militarisation de l’ordre public, renforcement des mesures d’exception et de la surveillance administrative de l’expression, etc., mais plutôt de m’étonner du silence relatif des associations gays et lesbiennes dans l’opération de récupération et de contrôle social qui est à l’œuvre.
Pour mieux effacer les conditions politiques et économiques qui produisent des soldats perdus et l’intérêt qu’il trouve à voir perdurer ces conditions, le gouvernement a choisi de prétendre que nous ferions face à un défaut d’autorité morale.
Sans aucune vergogne, il s’efforce d’organiser une focalisation sur l’école pour mieux faire accepter l’idée qu’il n’y aurait aucun facteur social à la fabrication de la violence. Avec dans ce mauvais remake des classes dangereuses, un premier rôle attribué aux enfants de l’immigration posés à priori en sauvages dépourvu de morale qu’il conviendrait de civiliser. Quoi de mieux que de faire porter la responsabilité de la violence de notre société sur ceux qui en pâtissent en premier lieu ? Et on n’est prié de ne voir là aucun amalgame, bien sûr. Peut-on se montrer plus cynique encore ?
Car il n’est pas question de s’intéresser aux conditions, moyens ou qualité de l’enseignement. Non, on nous annonce seulement le sacrifice de l’instruction au profit de la morale et du conditionnement, la confusion de l’éducation avec la rééducation. Ce que la responsable politique de la rédaction de France 2 a traduit sans artifice par la nécessité de « traiter » ceux qui ne s’y prêtaient pas de leur plein gré[1].
Donc plutôt que de traiter des causes, de s’interroger sur la faillite collective qui a conduit à ces meurtres odieux et des enfants français à s’imaginer un destin en assassins, on préfère occulter toute forme de dimension systémique. Et pour s’assurer de cette occultation, tant pis s’il faut traquer jusque dans les écoles primaires de potentielles mauvaises graines qu’on pourra désigner (mais toujours sans faire d’amalgame comme il se doit) à la majorité de la population qui elle, se veut exempte de toute responsabilité. Ajoutant ainsi aux discriminations, une nouvelle dose d’humiliation. Banalisant et autorisant un peu plus encore les stigmatisations à priori. Et justifiant à l’avance la surenchère de surveillance et de contrôle social à venir. Tout comme les violences islamophobes. Dont on s’accommodera comme de conséquences collatérales et inévitables. Justifiées par le deuil national !
Alors que nous ayons choisi de nous dire Charlie ou pas, nous sommes en train de nous faire enfler.
Où sont passés les messages d’amour, de bienveillance, d’écoute et de partage que souhaitaient opposer les manifestants au terrorisme ? la volonté de vivre ensemble ? Le refus de l’injustice ? et la célébration de la liberté d’expression ? On ne fabrique pas l’adhésion par la contrainte. Par la surenchère de contrôle. Par le refus de la différence.
Que ne résonnent notre colère et notre indignation devant cette dénaturation ?
L’union nationale est orchestrée politiquement pour n’autoriser qu’une seule partition.
Qui interdit l’analyse de nos politiques extérieures. Du racisme structurel et institutionnalisé. Qui s’exonère de lutter contre les discriminations. La différence est aujourd’hui suspecte. Le communautaire discrédité, accusé de dérive identitaire. Le savoir-faire associatif dédaigné. Quand il faudrait faire l’inverse, se tourner vers ces ressources vives.
Un seul message est toléré qui veut que pas une tête ne dépasse. Qui nous condamne au binaire du pour ou contre. Interdit le débat contradictoire et l’expression des désaccords. Désigne des hérétiques à la vindicte.
En tant que gouines et pédés, nous connaissons bien la violence de l’assignation à l’universel. Du refus de la singularité. De l’invisibilité imposée. Nous devrions être au premier rang du refus de cette offensive de la conformité.
Encore une fois il nous est asséné qu’il n’y aurait pas d’alternative. Ce serait la république autoritaire ou le terrorisme. Encore une fois nous sommes sommés de nous fondre dans un seul moule sous la menace. De nous plier à un seul modèle. Revoilà les bons français ! #NotInMyName.


« C'est justement ceux qui ne sont pas "Charlie" qu'il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui "balancent" sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. »
Nathalie Saint-Cricq (responsable du service politique de France 2), lundi 12 janvier 2015, France 2, journal de 13h.