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mercredi 17 octobre 2018

Les acculés



Au rythme des agressions, répondre encore et encore, à des tweets à l'emporte pièce, être dans la réplique systématiquement, parce qu'on ne peut pas laisser passer comme si chaque pierre ne comptait pas, au détriment des réflexions que nous ne menons pas.

Quelles références avons-nous produit sur l'outing dans le contexte d'aujourd'hui qui ne date pas de celui de Mathusalem @TheStoneWallAge ?

Des pédés militent ouvertement au FN, à La Manif Pour Tous, d'autres se font les commis voyageurs d'un libéralisme raciste, homoLesboTransphobe et sexiste, qui écrase méthodiquement les émancipations (et c'est une conséquence logique de nos luttes et conquêtes) mais nous continuons à recycler en boucle des appels polis au coming out comme de vieux DJ égarés sur la RadioNostalgie d'une visibilité qui fut émergente. 
Propulser en représentativité des participants du mensonge d'état d'une lutte contre les discriminations qui n'existe pas - ou seulement en toilettage cosmétique - nous aide-t-il réellement ?
La visibilité de gays et lesbiennes qui s'arrangent de la discrimination systémique (homolesbotransphobe mais aussi classiste et raciste) parce qu'ils et elles peuvent (espèrent) s'en tirer dans leurs niches, non seulement ne me représente pas, mais elle s'inscrit dans des dynamiques qui contribuent aussi à la reconduction de nos oppressions.
Qu'on se comprenne bien, lutter contre l'homophobie, y compris qui les oppresse, j'en suis ; mais on ne lutte pas contre l'homophobie en ne combattant pas les ressorts de la domination, lutter contre l'homophobie, ce n'est pas aménager des ilots de préservation liés au statut social, de race et aux conditions matérielles d'existence.
S'en tenir à une dénonciation ciblée de certaines matérialisations de l'homophobie couplée au déni de celles exercées par les classes dominantes à travers leur politique libérale a également des conséquences directes sur la vie des LGBT et en ça elle participe de la pérennité de l'homophobie.
Des pédés, des gouines, des trans paient de leurs corps et de leurs vies la construction d'une mythologie mixte et contradictoire de victimes faciles et de protégés du pouvoir dont les aspirations à exister seraient source d'humiliation d'un tout aussi mythologique peuple originel à l'intégrité fantasmée qu'il faudrait purger de ses altérités, mais sonnés de coups nous ne parvenons pas à desserrer l'étreinte en spirale mortifère d'un imaginaire qui se nourrit aussi de la propagation d'images nous ramenant à nos tuméfactions et d'appels à s'en remettre à une aide extérieure et à une dépendance à celle-ci qui solidifient tout autant qu'ils les dénoncent la cible chaque jour plus solidement accrochée.

Les jours sombres se nourrissent aussi de cet épuisement qui nous accule.






samedi 13 décembre 2014

Outing, le bal des hypocrites


En décembre 2013, la Cour d'appel de Paris a ouvert une brèche en rompant avec une jurisprudence qui interdisait la pratique de l’outing en France. Dans une affaire qui opposait des cadres du Front National (déjà !) et un jeune auteur[1], elle a considéré que le public est en droit de connaître l'homosexualité d'un responsable politique lorsque cette information est «de nature à apporter une contribution à un débat d'intérêt général»[2]. Jusque-là rendre publique l’orientation sexuelle d’une personne sans son autorisation relevait d’une atteinte à la vie privée, celle-ci étant protégée par l'article 9 du code civil[3].


Dans cette brèche, le magazine Closer a vu miroiter un filon inexploité. En révélant au grand public l’orientation sexuelle du vice-président du Front National, Florian Philippot, le magazine savait s’offrir un succès commercial sur fond de buzz garanti. Peut-être aussi l’opportunité d’élargir cette brèche juridique susceptible d’enrichir son fond de commerce. L’argumentation de sa rédactrice en chef n’étonnera donc pas qui voudrait inscrire le droit à la peopolisation dans le débat d'intérêt général.
Plus amusant, ce positionnement affirme se placer au-dessus de la mêlée homophobe en n’établissant aucune distinction entre hétérosexuels et homosexuels. Y renvoyant ainsi ses seuls détracteurs et feignant de ne pas chercher soi-même, précisément, le maximum de publicité sur l’existence même de cette distinction.
Evidemment, personne n’imaginera sérieusement que Closer s’est découvert soudainement une vocation de défenseur des droits des gays ! Ce n’est pas son affaire. Closer vend du papier et du scandale. Et ce n’est pas à Closer de se substituer au travail militant.
D’ailleurs, cet affichage grand public de l’orientation sexuelle de Florian Philippot ne s’inscrit pas dans une définition politique de l’outing qui consiste à révéler délibérément l’homosexualité d’une personnalité publique qui par son silence ou par son action fait le jeu de l’homophobie[4].
Mais au contraire dans sa définition la plus large et la plus commune de révélation par un tiers de l’homosexualité (réelle ou supposée) d’une personne sans son accord préalable
En effet, peu importe au magazine que Philippot en tant que cadre de premier plan du FN, défende des politiques homophobes.
Il y a même fort à parier que, si argumentation politique il devait y avoir, cette nécessité de rendre publique l’homosexualité du vice-président du Front National serait justifiée (comme l’année dernière à propos de Steeve Briois) par un raisonnement exactement inverse : il faudrait expliquer la relative retenue de Marine Le Pen contre le mariage pour tous par l’homosexualité de ses lieutenants.
Est-ce parce que ceux-ci sont homosexuels qu’on n’hésite pas à réduire leurs choix politiques à leur orientation sexuelle ? Pourquoi pas ? mais alors ne devrait-on pas entendre dire ailleurs que le refus de l’ouverture du mariage exprimé par d’autres responsables politiques se fonderait, plutôt que sur des convictions et avant toute autre considération, sur leur seule hétérosexualité ?
Etrange manière de ne faire aucune distinction entre hétérosexuels et homosexuels ! un homo est toujours présumé lobbyiste en puissance des droits de ses pairs quand l’hétéro se voit attribué un pseudo détachement universel de sa condition !
Quoi qu’il en soit, nous assistons peu à peu à un effacement de la définition de l’outing au sens que lui avaient donné les activistes gays (sans doute parce que les militants français ne l’ont en fait jamais pratiqué) au profit d’une autre qui vise à l’autoriser non pas, en réalité, au nom des droits des gays mais du droit à l’information du grand public.
Il est d’ailleurs quelque peu ironique de constater que la justice qui s’était toujours refusée à considérer l’orientation sexuelle comme un élément d’information de nature politique quand il s’agissait de dénoncer l’homophobie, n’a trouvé l’élément recevable que le jour où il devait démontrer que l’homosexuel visé ne serait pas assez homophobe !
Dans cette zone d’entre-deux, où n’est entrée dans l’espace public à côté de l’hétérosexualité que l’homosexualité de celles et ceux qui ont choisi qu’il en soit ainsi, soit de par le mariage, soit de par leur visibilité, il y a désormais les pédés du FN qui ne se sont pas assez opposés au mariage pour tous !
Car l’arbitrage judiciaire a, à l’heure actuelle, décidé de ne s’en tenir qu’au personnel politique et même qu’aux responsables politiques de premier plan (en-soi, ça laisse bien de la place à d’autres outing possibles, y compris au sein d’autres formations que le FN !)[5].
Cela montre bien que nous sommes encore loin de la banalisation. On peut révéler l’orientation sexuelle de Florian Philippot mais pas l’identité de son compagnon. Closer ne s’y est d’ailleurs pas risqué ! Le parallèle avec un couple hétéro que certains développent ne tient pas. Pas encore du moins. Quel sens aurait un article de Closer nous annonçant l’hétérosexualité de Hollande illustré d’une photo le montrant en compagnie d’une actrice floutée !
Et si ce parallèle ne tient pas, c’est bien par ce qu’il n’y a toujours pas d’équivalence entre le fait de dire d’une personne qu’elle est hétérosexuelle ou homosexuelle. Le personnel politique qui s’indigne, à grands renforts de tweets scandalisés contre la violation de la vie privée de leur collègue FN, n’en est pas le moins responsable qui se refuse à mettre en œuvre une politique indubitable contre l’homophobie à tous les étages. Mais il est tellement plus simple d’exprimer une solidarité de classe (car même homo, même Front National, Philippot n’en appartient pas moins à cette classe privilégiée de dirigeants politiques professionnels) que de prendre ses responsabilités.
C’est aussi pourquoi contrairement à ce que prétend la rédactrice en chef de Closer, il demeure non anodin de révéler l’homosexualité d’une personne. Parce que quelles que soient les avancées, la société française reste homophobe. Et c’est là qu’est le scandale (pas dans une violation de la vie privée qui n’existe pas). Un scandale qui ne suscite pas d’indignation généralisée.
Suite à cet outing, Florian Philippot subira certainement, conséquences aussi des options politiques qu’il défend, des attaques, sur la base de son orientation sexuelle. Je ne doute pas non plus qu’il trouvera le moyen de les retourner à son profit, et hélas à celui de son parti. Mais en raison de son statut social privilégié, les risques qu’il encourt n’ont rien à voir avec les multiples agressions quotidiennes que vivent des pédés et des gouines anonymes. Ces pédés et ces gouines, elles et eux, ne bénéficieront pas d’un tel élan de solidarité politique.
L’outing est à la fois symptôme et thermomètre. Et la seule chose qu’il traduit en fait, c’est le degré d’homophobie environnementale.



[1] Deux cadres du Front National souhaitaient interdire à Octave Nitkovski de mentionner leur orientation sexuelle dans son livre, Le Front national des villes et le Front national des champs, (éditions Jacob-Duvernet). A propos de cette affaire, on pourra lire l’un de mes posts précédents : http://gwenfauchois.blogspot.fr/2013/12/ce-nest-toujours-pas-de-louting.html, 
[3]« Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »
[4] Sur cette question, on pourra se reporter à un de mes précédents textes: http://gwenfauchois.blogspot.fr/2013/06/louting-une-plaisanterie.html
[5] Ainsi la Cour d'appel de Paris a estimé que le droit à l’information du public devait l’emporter sur « l’atteinte à la vie privée » dans le cas de Steeve Briois, compte tenu de son statut de «personnalité politique de premier plan» mais pas dans le cas du second cadre FN qui était mentionné dans le livre de Nitkovski.

vendredi 20 décembre 2013

Ce n’est toujours pas de l’outing !




La Cour d'appel de Paris a considéré ce jeudi 19 décembre 2013 que le public est en droit de connaître l'homosexualité d'un responsable politique lorsque cette information est «de nature à apporter une contribution à un débat d'intérêt général».

Deux cadres du Front National avaient obtenu, la semaine dernière du tribunal de grande instance de Paris qu’il interdise aux éditions Jacob-Duvernet de publier en l'état le livre d’Octave Nitkovski, Le Front national des villes et le Front national des champs, au motif qu’il y était fait mention de leur orientation sexuelle. La Cour d'appel de Paris a pour sa part estimé que le droit à l’information du public devait l’emporter sur « l’atteinte à la vie privée » dans le cas de Steeve Briois, compte tenu de son statut de «personnalité politique de premier plan».

Jusqu’à ce jour, en France, du point de vue juridique, rendre publique l’orientation sexuelle d’une personne sans son autorisation relevait d’une atteinte à la vie privée, celle-ci étant protégée par l'article 9 du code civil[1]. La décision de la Cour d’appel n’est donc pas anodine.

Elle ouvre la voie à de futurs outing tout autant qu’à la volonté de disqualifier des homosexuels.

Mais dans le cas présent, il ne s’agit toujours pas selon moi, d’outing : acte politique qui consiste à révéler délibérément l’homosexualité d’une personnalité publique qui par son silence ou par son action fait le jeu de l’homophobie.[2]

En effet, Octave Nitkovski ne prétend pas mentionner l’homosexualité de ces cadres au prétexte qu’ils contribuent à l’homophobie mais à l’inverse parce qu’il lui semble que leur orientation sexuelle explique que Marine Le Pen n’ait pas associé le Front National aux manifestations contre le Mariage pour tous.

Je ne dis pas qu’il  n’y aurait pas matière – bien au contraire - à développer un argumentaire sur leur appartenance à un parti qui entretient l’homophobie, quels que soient ses clins d’oeils aux gays, mais ce n’est pas ce que Nitkovski a choisi de faire.

Non, ce que Nitkovski affirme, c’est que l’orientation sexuelle de ces deux cadres permettrait de comprendre le positionnement politique de Marine Le Pen, rejoignant ainsi le discours de Minute dans son dossier sur le «lobby gay» au FN[3] quand il titrait « Les Gays de la Marine ». Posant ainsi leur homosexualité en élément constitutif de leurs choix stratégiques. Pose-t-on ce préalable de l’hétérosexualité pour expliquer les idées défendues par d’autres ?

L’avocate de la maison d’édition a beau regretter qu’il n’y ait pas d’équivalence entre le fait de dire d’une personne qu’elle est hétérosexuelle ou homosexuelle[4] et espérer que dans dix ans, ce soit devenu anodin, ajoutant « Quand l'évocation de l'homosexualité suscitera aussi peu de passion que l'hétérosexualité, il y aura une véritable égalité. Mais cela veut dire qu'il faut sortir des positionnements archaïques »[5], ses propos montrent bien qu’à l’heure actuelle, il n’en est rien.

Un hétérosexuel n’encourt aucun danger à afficher son orientation sexuelle. Ce n’est pas aux hétéros de décider pour nous quand et comment nous devrions assumer. De choisir à notre place, les risques que nous sommes prêts à affronter.
L’homophobie n’est pas un fantasme, et même les pédés du FN le savent qui en viennent à en recourir à la justice pour se protéger de cette homophobie qu’ils prétendent nier par ailleurs.

L’outing est une arme. C’est bien pourquoi, toutes les associations et groupes qui ont défendu l’outing ne l’ont jamais fait que sur cette base de ne l’utiliser que contre des personnalités publiques et des personnalités publiques explicitement homophobes.

L’outing pointe une contradiction entre comportement privé et politique servie, il figure la violence de l’aliénation produite par l’homophobie institutionnalisée. L’outing ne renvoie pas l’homosexualité à la honte. Ne sert pas à déconsidérer ou affaiblir une personne.
L’outing ne dénigre pas l’homosexualité mais l’homophobie.

Si Steeve Briois (ou tout autre pédé FN) devait disparaître de la scène politique, éliminé uniquement par l’homophobie, je n’y verrais aucune raison de me réjouir. Même s’appliquant à un pédé d’extrême droite, l’homophobie est nuisible.

Maintenant, je trouve particulièrement ironique que des cadres du Front National aient dû fait appel à la justice pour empêcher la divulgation de leur homosexualité au motif que cette révélation pourrait être problématique dans une circonscription de province alors qu’ils s’efforcent de nous vendre l’homophobie comme une caractéristique de quartiers et de populations qu’ils aiment à désigner à la vindicte populaire.

Néanmoins, cela ne doit pas masquer qu’il demeure une cohérence dans le discours du Front National qui même quand il présente des candidats ouvertement homos, comme dans le 3ème arrondissement de Paris, persiste à ne reconnaître l’homosexualité que comme une affaire privée et personnelle. Différenciant ainsi nettement la visibilité de la revendication politique. Après les pédés de la Manif pour tous, ceux du FN vont défendre à visage découvert des politiques anti-gays en prétendant que leur homosexualité les dédouane de toute homophobie.

D’autre part, pour en revenir à la décision de la Cour d'appel de Paris. Elle représente par certains aspects un progrès par rapport à la situation antérieure, normative, où la seule homosexualité relevait du privé.

Néanmoins, nous pénétrons dans une zone de turbulence où les frontières ne sont plus claires. Entrent dans le champ public, à côté de l’hétérosexualité, l’homosexualité de pédés ou de gouines mariés (de par la publications des bans et du statut marital en de nombreuses occasions), l’homosexualité de ceux et celles qui ont choisi la visibilité publique et désormais, celles de personnalité politique de premier plan, lorsque la justice estime que cette information est «de nature à apporter une contribution à un débat d'intérêt général».

Dans l’idéal, hétéros et homos devraient bénéficier des mêmes protections de leurs vies privées et ce quelle que soit leur orientation sexuelle et l’on cesserait de nous renvoyer au privé dès qu’il est question d’homosexualité.

Vers cet état de fait, il n’existe pas d’autres voies que celle de la visibilité, au quotidien bien sûr, mais surtout de ceux et celles qui jouissent de conditions de vies privilégiées.

Pourtant la visibilité aujourd’hui, ce sont des milliers d’anonymes qui la portent (et pour certains se font casser la gueule dans la rue, chasser de chez leurs parents, perdent leurs amis, voient un boulot s’échapper …) tandis que d’autres qui sont en fait ceux qui ont le moins à perdre attendent dans le confort de leurs placards dorés, de bénéficier des droits arrachés par la mobilisation de ces anonymes.

Tous ces peoples, ces sportifs, ces journalistes, ces dirigeants d’entreprises, ces politiques, qui simplement en ne cachant plus qui ils sont changeraient la vie de gamins en mal de perspectives.

Evidemment, il faudrait aussi et surtout une vraie politique de lutte contre l’homophobie. Le mariage n’en tient pas lieu. A défaut, ce seront les juges qui continueront de décider au cas par cas où se situent les frontières entre privé et public.

Mais sur quels critères ? Il n’est pas question dans la décision de la Cour d'appel de Paris de favoriser le bien vivre des homos mais du droit à l’info. Des hétéros ?

Steeve Briois, homosexuel, aurait convaincu Marine Le Pen de ne pas s’opposer à l’ouverture du Mariage ? La belle affaire ! Le Front National continue d’affirmer qu’il reviendra sur le droit des homosexuels à se marier s’il parvenait au pouvoir. Steeve Briois, personnalité publique de premier plan, défend des politiques homophobes. Qu’en dit la justice ? Est-ce de nature à contribuer au  débat d'intérêt général ? Parce qu’il y en a d’autres, qui se cachent dans des partis plus présentables, alors, allons-y, contribuons au débat !




[1]« Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »
[2]Pour un historique sur cette question, on pourra se reporter à un de mes précédents articles : http://gwenfauchois.blogspot.fr/2013/06/louting-une-plaisanterie.html

lundi 17 juin 2013

L’outing, une plaisanterie ?





Mort, sans jamais avoir été pratiqué, voilà qui pourrait être la réalité de l’outing en France.

Depuis le 1er juin (2013), c’est une boutade selon Stéphane Bern, qui a déclaré dans une émission de télé, à propos de Geoffroy Didier, cofondateur à l'UMP du mouvement de la Droite forte, «Tout le monde sait qu'il est homo, mais il dit qu'il est hétéro »[1]. Une affirmation non démentie sur l’instant par l’intéressé qui a préféré s’ériger en victime quelques jours plus tard par tweet interposé.

Mais qu’est-ce que l’outing exactement ? Car selon qu’on invoque sa définition politique, sa dimension juridique, ou le langage commun, l’outing ne recouvre pas exactement les mêmes réalités.

Si on se réfère à la définition la plus large, l’outing serait la révélation par un tiers de l’homosexualité (réelle ou supposée) d’une personne sans son accord préalable. Dans ce cadre, il est susceptible de concerner tout un chacun.

A ce jour, du point de vue juridique, rendre publique l’orientation sexuelle d’une personne sans son autorisation relève d’une atteinte à la vie privée. Et celle-ci est protégée par l'article 9 du code civil[2].

En fait, la plupart du temps, quand on parle d’outing, on fait référence à sa définition politique, et c’est à cet outing-là que je m’intéresserais ici. En commençant par circonscrire de quoi il s’agit : d’un acte politique qui consiste à révéler délibérément l’homosexualité d’une personnalité publique qui par son silence ou par son action fait le jeu de l’homophobie.

Et si on s’en tient strictement à cette définition, il me semble qu’on peut affirmer qu’il n’y a jamais eu d’outing en France.

En effet, si l’association de lutte contre le sida, Act Up-Paris est très souvent associée à cette idée, il est bon de rappeler que contrairement à une idée largement répandue, elle n’est jamais passée à l’acte.

Petit rappel des faits.

En mars 1991, le principe de l’outing est voté et adopté par l’association.

Après la manifestation des anti-Pacs du 31 janvier 1999 lors de laquelle fleurissent des slogans homophobes du type "les pédés au bûcher", Act Up-Paris menace d’outer un député de droite qui y avait participé.

S’en suit un tollé médiatique. Politiques et journalistes sont unanimes pour dénoncer le procédé. Position partagée par une large frange de la communauté gay. On notera cependant que dans le même temps les mêmes cherchent par tous les moyens à décrypter les indices donnés par l’association quant à l’identité du député visé.

Conséquence non négligeable de la menace brandie par Act Up-Paris, la dimension homophobe des manifestations anti-Pacs s’impose enfin sur la place publique et les dérapages sont dénoncés.

Act Up peut dès lors tranquillement renoncer au passage à l’acte (et s’épargner les poursuites judiciaires qui s’en suivraient), l’association a atteint son but sans coup férir.

Pour finir, c’est, le journaliste et essayiste, Guy Birenbaum qui se chargera, en 2003, d’outer Renaud Donnedieu de Vabres dans son livre Nos délits d’initiés. « Ce qui m’intéressait confie-t-il aux Inrockuptibles, c’était d’abord de pointer les contradictions de personnalités publiques entre leur discours et leurs actes au niveau personnel. »[3] Renaud Donnedieu de Vabres n’a jamais porté plainte.

Avec cette publication, Guy Birenbaum rompt le gentleman agrement qui régit les relations internes de la communauté politico-médiatique. Une communauté où les frontières entre vie privée et vie publique sont poreuses mais relèvent de l’entre soi.

Des pratiques qui sont justement à l’origine de ce qui fut appelé l’outing de Jean-Luc Romero.

Si les faits furent condamnés[4] par la 17e chambre civile du tribunal de Paris, dans un jugement qui statuait que « l’orientation sexuelle relève de la sphère privée », les qualifier d’outing me paraît néanmoins politiquement discutable.

Car la mention, en octobre 2000, de l’homosexualité de Jean-Luc Romero au détour d’un édito[5] du journaliste Alain Royer dans le magazine gratuit gay e-m@le ne visait en aucun cas à dénoncer une quelconque homophobie de Jean-Luc Romero et relevait du malentendu. Pas un instant, le journaliste ou sa rédaction n’avaient pensé possible que le conseiller régional d'Ile-de-France ne soit pas encore officiellement sorti du placard. Ce qui n’a pas empêché Romero de porter plainte.

En juillet 2011, c’est au tour de David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP d’annoncer qu’il poursuit Le Canard enchaîné[6] pour outing. Mais là encore, si on ne s’en tient qu’à une définition strictement politique, la qualification ne tient pas.

Ni l’homophobie, ni l’homosexualité de David-Xavier Weiss ne sont les véritables sujets de l’article incriminé. L’hebdomadaire qui s’intéresse à Roger Karoutchi rapporte que celui-ci, entendu par la police, dans une affaire de diffamation sur internet liée aux élections régionales de 2010, a dans sa défense, fait référence à son compagnon, David-Xavier Weiss.

Nous en revenons donc à Stéphane Bern. Outing ou pas ? La révélation est délibérée et Bern l’associe immédiatement dans un sourire aux orientations idéologiques défendues par l’homme public Geoffroy Didier : « Je comprends que, vu vos positions politiques, ça peut vous embarrasser ».

S’en suit cependant la semaine suivante, une séquence de rétropédalage. Et Stéphane Bern d’expliquer qu’il ne sait rien de la vie privée de Geoffroy Didier et s’en moque.

« Ce n'est pas de l'outing ! L'outing, c'est de dire un tel est comme ça ! Je me serais bien gardé de parler de la vie privée de Geoffroy Didier ou de Guillaume Peltier, […] Ce n'est pas honnête de faire de l'outing. En revanche, mettre les gens face à leurs contradictions, c'est pas mal »[7]

Volonté de calmer le jeu, d’échapper à des poursuites éventuelles ? Bern patauge, semble revenir sur ses propos mais dans le même temps, s’empresse d’entretenir le doute.

De l’épisode, je retiens quelques éléments.

A l’heure actuelle, Geoffroy Didier a préféré s’en remettre à Twitter plutôt qu’à la justice.

En 2013, on s’émeut moins des affirmations d’un Stéphane Bern qu’en 1999 à l’idée d’un outing potentiel.

Sans doute peut-on minimiser la portée du constat en opposant l’inscription de cet outing dans un mélange tout à fait contemporain de divertissement, de people et de politique.

Objecter que les classes dirigeantes avaient bien plus à craindre de la décision d’une association politiquement structurée d’ajouter désormais l’outing à son arsenal militant plutôt que du mouvement d’humeur d’une personnalité publique.

Certes ; il m’apparaît cependant significatif qu’une telle personnalité choisisse aujourd’hui de révéler publiquement des conversations qui jusque-là ne se partageaient que dans la confidence de ces dîners où politiques, journalistes, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs de nos grandes entreprises se rencontrent en toute discrétion. Rompant ainsi précisément un pacte tacite qui veut que ce qui se sait dans ces cercles du pouvoir ne se partage pas au-delà.

Que s’est-il donc passé pour qu’un Stéphane Bern (qui lui-même, il y a quelques années n’hésitait pas à attaquer des média coupables d’avoir évoqué son orientation sexuelle) en arrive à balancer ceux-là même avec qui il dîne ?

La réponse tient sans doute dans les regrets qu’il exprime quant au peu de réactions suscitées par la révélation d’un Jean-François Copé favorable en privé à l’ouverture du mariage homosexuel mais s’agitant publiquement de toutes ses forces pour organiser et incarner l’opposition au texte de loi.

Il semble que les quelques pédés out, pourvus d’une plus ou moins grande audience médiatique, n’étaient pas les plus préparés au déferlement d’homophobie de ces derniers mois. On en prendra pour preuve, les revirements de nombre d’entre eux au sujet du mariage.

Si au mois de novembre, certains pensaient ne pas être concernés par le débat au prétexte que le mariage ne les intéressait pas à titre privé (jugeant pour eux-mêmes la reconnaissance légale superflue), les opposants se sont rapidement chargés de leur rappeler que, de leur côté, ils ne distinguaient pas entre homosexuels aisés ou non, célèbres ou non, avant de leur refuser droit de cité au nom même de leur homosexualité.

Et même si la très grande majorité de la population était et est demeurée favorable à l’ouverture du mariage, le mythe d’une société française non homophobe a violemment volé en éclats. Et sans doute plus violemment encore pour ceux qui souhaitaient se bercer de l’illusion que l’homophobie aurait été le fait de classes sociales populaires ou de populations issues de l’immigration.

Car ce ne sont pas de Barbès ou de Belleville, ni des quartiers ou des banlieues les plus économiquement défavorisées que sont venus les fidèles, roses et bleus, de la manif pour tous, et c’est à Saint Cloud ou Versailles qu’une affiche où deux hommes s’embrassent est censurée.

Confrontés à ce festival au long cours d’expression homophobe, nos people gays ont soudain pris conscience que ces manifestants et leurs soutiens les renvoyaient eux aussi à un statut de seconde zone.

Et voilà notre Stéphane Bern, horrifié par l’hypocrisie de responsables politiques, maniant un outil auparavant honni.

Malheureusement, la situation politique ne l’a pas attendu. La Manif pour tous, ne s’est pas contenté de libérer l’homophobie rampante.

En hissant au rôle de porte-voix, des homosexuels prêts à lutter contre leurs propres droits et se faisant les hérauts d’une hiérarchisation des orientations sexuelles, elle a réussi à désamorcer l’un des ressorts de l’outing : montrer que la violence de la contrainte homophobe est telle qu’elle conduit des homosexuels non seulement à se cacher mais aussi à défendre les idées qui précisément les enferment dans cette dissimulation obligatoire.

Et peu importe que ceux-ci viennent maintenant pleurnicher sur les réseaux sociaux que le monstre qu’ils ont aidé à créer se retourne contre eux.

De la même manière qu’une femme peut défendre des positions sexistes, il n’est plus choquant d’entendre un homosexuel défendre des idées homophobes.

Or une part de l’efficacité de l’outing reposait sur ce principe de rendre visible la contradiction entre l’identité et les pratiques personnelles d’un individu et les idées qu’il prône.

C’est une arme contre le mensonge et l’hypocrisie de privilégiés. Mais voilà, il semble y avoir une exception française ! Dans ce pays, personne ne s’émeut plus des tricheries, des fraudes, du népotisme et autres escroqueries du personnel politique. Il n’y a qu’à faire l’inventaire des élus, pris la main dans le sac et aussitôt réélus. Au moment de voter, l’honnêteté ne vient pas en tête de liste de nos critères de choix.

Pour un temps, la droite réactionnaire fait semblant d’accepter dans ses rangs des homosexuels, tous des hommes soit dit en passant. Comme l’église prétend condamner l’homosexualité mais pas l’homosexuel. A défaut de pouvoir (mais ça vient) revendiquer ouvertement notre disparition, elle entend réinventer une figure homosexuelle qui lui convienne. Son homo affiche les attributs de l’hétérosexualité, voire fait des enfants à une femme comme le suggérait leur égérie et accepte son "infériorité naturelle". S’il reste à cette place, on le tolèrera. Un temps.


L’outing trouve son efficacité en appuyant sur deux ressorts :

- la dénonciation de la contradiction entre comportement privé et morale publique. Or aujourd’hui tout le monde s’en fout !

- le dévoilement par sa propre brutalité de la violence systémique qui mène des individus à se faire les auxiliaires consentants de leur propre aliénation. Or aujourd’hui personne ne s’émeut plus que des homosexuels se fassent ouvertement les défenseurs de l’homophobie.

Alors l’outing est-il impraticable à l’heure actuelle ? Il me semble qu’une des manières de lui redonner une certaine efficacité serait de recourir à l’outing multiple, comme ont pu le pratiquer OutRage ou des militants italiens, c’est-à-dire non pas l'outing d'une personne mais de dix, quinze à la fois afin de se concentrer sur la dimension structurelle d’une homophobie institutionnalisée et la complicité objective de ceux qui par leur silence cautionnent ce fonctionnement.

Mais quels groupes LGBT auraient aujourd’hui la volonté et les ressources de porter une telle action ?

L’ouverture du mariage était censée améliorer la vie des pédés et des gouines dans ce pays, pour le moment les opposants ont perdu la bataille juridique mais ils ont marqué des points dans la bataille idéologique.

Non seulement, ils nous contraignent à défendre des projets minimalistes mais ils nous privent des outils que nous avions inventés pour nous faire entendre.

Si nous voulons peser dans le débat public, y faire vivre nos idées, nous n’avons pas d’autre choix que de nous atteler à renouveler nos modes d’actions. Fêter le mariage à la Gay Pride n’y suffira pas.

A la vitesse où l’expression homophobe regagne sa légitimité, ce n’est plus au sujet de l’outing que nous devrons nous interroger mais à comment faire face à la délation.

Car bientôt, il ne sera plus question de dévoiler l’homosexualité des uns ou des autres pour démontrer combien il est violent que des homos croient encore de leur intérêt de se faire discrets mais pour mieux encore leur nier tout droit à l’existence.



[1] Dans "Salut les Terriens !", de Thierry Ardisson sur Canal+, samedi 1er juin 2013
[2] « Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »
[3] les Inrockuptibles, 15 janvier 2012
[4] Le journaliste et le magazine ont été condamnés à verser à Jean-Luc Romero 3.000 euros de dommages et intérêts.
[5] Edito consacré à la campagne municipale d’un Philippe Seguin tentant de conquérir de Paris, et à sa recherche du candidat idoine pour le 4ème arrondissement.
[6] Le Canard enchaîné, 6 juillet 2011
[7] "C à vous" sur France 5, 5 juin 2013