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vendredi 12 avril 2019

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue


A l'occasion de ma participation dimanche (14 avril 2019) au Feuilleton des luttes1organisé par le Collectif Archives LGBTQI+2, puisqu'il y sera également question de mémoire, d'archives et d'Act Up-Paris - et même si la Conversationde dimanche empruntera à un autre registre - je pose iciquelques réflexions partagées l'année dernière lors d'une autre initiative du Collectif  : les « Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl »3organisés en mai 2018 au Carreau du Temple

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue

[communication reconstituée à partir de mes notes et sous réserve du prononcé lors des Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl, au Carreau du Temple, Atelier philosophie de l’archive LGBTQI+, «Le sida, la conservation de ses mémoires et l’entrée des mémoires LGBTQI dans les archives» samedi 5 mai 2018]

J'ai choisi de témoigner aujourd'hui de ma période à Act Up-Paris et de comment cette question de mémoire était pensée et intervenait dans l'action de l'association.
D'où je parle, puisque c'est une pratique actuelle : je parle de cinq ans à Act Up-Paris - période aperçue dans 120 BPM, ou pas, qui comme dans un poème de Verlaine est à la réalité « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » puisque le film relève de l'autofiction semi-collective. 
Ce qui ne va pas sans poser question quand on finit par oublier qu'il s'agit non de l'histoire mais d'un point de vue sur celle-ci. Avec des effacements, des points aveugles, des choix politiques. 
Il n'y a pas d'acteur dans ce récit ou seulement au sens cinématographique, il n'y a que des figurants, cette fois, au sens littéral.

Je pars de là, parce que ce n'est pas sans lien avec ce qui nous réunit, une forme d'entrée dans la patrimonialisation. Qui peut être autant bénéfique qu'avoir goût du formol, qui vient tout autant donner une représentation qu'acter un désarmement et une dépossession. 
Parce que les archives, si ce ne sont pas des lieux de vie, ce sont des lieux qui ne retournent que poussières.
Et les questions qui se posent avec 120 BPM interrogent aussi les archives : le deal ne peut-être soif de reconnaissance contre fossilisation, entrée dans l'Histoire pour bingo, ravalement-modernisation de l'identité nationale.

L'archive ne saurait être envisagée sous le seul angle de la conservation du passé, sinon autant convoquer Spielberg et le fameux sa place est dans un muséeou ne discuter que de côtes s'il s'agit de ne faire qu'une bibliothèque pour chercheurs autorisés. La mémoire est avant tout une production, et une production politique.

Une subjectivité et un mode d'action. Un puzzle fait de matérialité et de rapports de pouvoir. Derrière tout archivage il y a toujours un projet, une fiction d'ordre et de désordre, une lutte de pouvoir.
Une lutte avec les institutionnels, verticale, un affrontement pour imposer ou confronter et mettre à mal une réaffirmation idéologique des dominations portées par les catégories entre autres du biologique, du genre, du racisme, du capitalisme

Nous ne pourrions nous satisfaire d'archives qui seraient celles d'une homosexualité hétéropatriarcale privilégiée et blanche, récit du dominant masculin et de femmes renvoyées à la famille et au care (famille par ailleurs réduite à la revendication insatisfaite de PMA), et les trans et les racisés renvoyés à l'invisibilité.

D'autres en ont parlé et en parleront, se chargeront de baliser cet écueil, y compris dans la dimension de participation LGBT à ce projet

C'est pourquoi j'aimerais insister sur la nécessité de ne pas nous duper nous mêmes, de croire qu'il suffirait d'opposer transversalité à verticalité, une subjectivité qui serait celle des dominants à une objectivité qui serait notre.

Nos choix sont violence symbolique, fictions, fragments, et l'écart à la norme dominante ne suffit pas à ne pas reconstruire des écarts types. Et l'intracommunautaire en est marqué aussi, le serpent de mer archive également, sans quoi il n'y aurait pas bataille depuis 1990.

Mais comme je l'ai dit d'autres vont en parler, d'où j'ai choisi de consacrer la fin de mon intervention à ce que nous sommes de moins en moins à pouvoir raconter concrètement et à questionner à savoir le rapport matériel d'Act Up-Paris à la mémoire comme moyen d'opposer trace à la disparition, de construire une continuité, un socle de références constamment disponibles pour les arrivants (la gestion de l'urgence imposant un manque de temps à consacrer à répéter les formations) et de faire irruption dans l'espace public y compris les mémoires officielles.

La question des archives dans les années 90 se posait en temps réel
    en interne : 
    - textes : le journal Action, les communiqués de presse, tracts, affiches, compte-rendus, mais aussi revue de presse, photos, vidéos, courriers (par exemple quand il est extra-ordinairecomme le télégramme de condoléance de Simone Veil suivant le décès de Cleews Vellay), T-shirts, le livre ...
    - sauvegardes informatiques
    - Photos & affiches :avec leur dimension de penser le beau, de penser son environnement, sa propre valorisation et parler aussi de plaisir
    - Point aveugle le son, à quelques exceptions près, ex la K7 du répondeur dans la nuit du premier sidaction qui témoignait de la saturation des réactions après l'intervention du président à propos des prisons et des tox.

Achiver faisait donc partie intégrale de l'action
pour assurer la cohérence et le suivi
pour assurer l'autoformation, la construction d'un discours et de savoirs, l'auto ré-évaluation des pertinences

    en externe : 
Nous avions dès le départ la préoccupation de penser l'histoire.
    Cela passait notamment par le fait d'abonner la Bibliothèque Nationale à Action, afin de s'assurer d'un envoi systématique
  • mais aussi par des actions personnelles, par exemple j'ai, à titre perso, donné pas mal de tracts et de stickers à la BN

ce qui me conduit à évoquer le rôle des militants, parce que les archives ce sont aussi beaucoup d'initiatives militantes individuelles
il y a les archives personnelles évidemment. La production de documents était telle, qu'elle empruntait à une forme de saturation. Et la constitution de documentation était autoreverse. Des militants vers l'association et inversement.
Les dons à l'association ont existé, y compris en temps réel.
Ce qui n'est pas sans être source d'incertitude :
- archives non datées, non sourcées, non documentées ; ex qui a fait la photo, qui est dessus, date et contexte ?
- de nombreux documents perdus dans ces va et vient (problèmes de stockage, exiguïté du premier local, etc)

J'en viens donc au problème de la contextualisation, il n'y a pas que les documents qui se perdent, les subjectivités multiples aussi
- les compte-rendus sont les reflets de rapports de pouvoir : internes également et pas seulement avec les pouvoirs publics
- pour Act Up-Paris : les documents étaient publics, donc soumis à des stratégies. Vis à vis des pouvoirs publics, des cibles, qui peuvent être y compris communautaires : obliger une autre association à se positionner, à agir : cela dit quelque chose des rapports avec par exemple Aides, le Sidaction, etc. ; (ex de la Gay Pride 1995, ou ce qui fut communiqué et donc reste aujourd'hui n'était pas l'action prévue : la banderole Fièreshissée au-dessus de la rue de Rennes mais la menace, jamais réellement envisagée de détourner la Gay Pride mais destinée à obliger la LGP à prendre en considération les revendications sida)

En interne, ce sont aussi des rapports de forces, de prise de pouvoir, d'imposition de choix
Les compte-rendus sont aussi écrits par ceux qui sont au pouvoir, par ceux qui gagnent ou durent

- les articles de presse qui traversent le temps ne reflètent pas forcément l'action d'une association mais ce que la presse a choisi de relayer.

- les mémoires personnelle et collective, sont parfois contradictoires et mettent en jeu des amitiés, affinités, personnages publics, ambitions perso ou politiques

Il nous faut donc prendre en compte que la mémoire est ré-écriture, mais aussi d'emblée une écriture soumise aux enjeux contemporains, passés comme actuels & aux interprétations.

Il faut également analyser la prégnance des imagesgrand public ; ex de la Kpote sur l'Obélisque, érection coloniale, place de la révolution, qui alors qu'elle est atypique (notamment en terme de prestation extérieure, de symbole et de secret-délégation de l'action) devient l'incarnation des actions (mais qui se souvient qu'elle est née des campagnes controversées de Benetton autour du VIH, une association avec Benetton qui au moment où la décision est prise est risquée) 

Se rappeler aussi que l'image privilégie l'action au discours et aux nuances.

Et encore une fois qui parle ? Quel est le poids de la personnalisation, des structures, des médias, des éditeurs, qui veulent des interlocuteurs vendables selon des critères qui leur appartiennent, oubliant au passage des fonctions et des militants moins exposés.
Interrogeons nous sur à qui et quoi sert l'héroisation, et la maîtrisons-nous ?

Ces histoires, j'insiste, sont écrites par ceux qui ont laissé des traces. Ceux qui ont survécu, littéralement ou socialement.

Quelles images sontdisponibles ? Où allons-nous les chercher ?
- sur les réseaux sociaux, internet  ? cela ne va pas sans travestissement. Par exemple, on trouve sur de nombreux sites, y compris celui de l'Inter que le mot d'ordre de la Gay Pride 1991 aurait été « sida : pédés, lesbiennes réveillez-vous », or ce mot d'ordre était celui d'Act Up-Paris pas celui de la Marche. Prétendre que c'est celui de la Marche, c'est effacer que la Marche n'a jamais eu de mot d'ordre directement centré sida et que ce fut un motif d'affrontement communautaire récurrent.

- à travers l'INA ? Quels biais cela induit-il ? par exemple aux Out d'Or de l'AJL l'année dernière, une vidéo de l'INA nous fut présentée comme retraçant la représentation de l'homosexualité à la télé mais ce fut essentiellement des images des télés publiques ; quid des télés privées, quand la mémoire appartient au capitalisme ?
(notons aussi qu'avant 120 BPM, cette proposition de travail avait été refusée par l'INA, c'est l'actualité qui l'a fait ressurgir. Mais alors qui fait les choix des images et de diffusion ? Dans le cas évoqué, les images ont été choisie par une militante mais le choix de réaliser ou non le fut par son employeur)
ça nous interroge aussi sur à quel moment ce devient audible et pour quels intérêts ?
Notons également que là encore le son est le parent pauvre. Quid des archives de radio FG par exemple ? Alors que sur la période que j'évoque il y avait de façon hebdomadaire une émission sida, une émission actu gay, une émission débat & une émission de libre antenne centrée sur les jeunes gays.

Interrogeons-nous aussi sur les spécificités qui caractérisent nos mémoires
Nous sommes par exemple confrontés au fait que nous n'avons pas de mémoire familiale.
Mais aussi que nos propres institutions en ont assez peu également.  J'ai été frappée quand j'ai publié un billet à propos d'Arnaud Marty Lavauzelle du nombre de militants de Aides qui m'ont remercié et témoigné de ce qu'ils « découvraient » 
d'une certaine façon leur ancien président. Pourtant Aides est une de nos grosses machines et a plutôt des moyens.
Il y a là un paradoxe, cette période dont je parle fut plutôt super productive, nous devrions crouler sous les documents, et nous interroger sur des choix à faire entre ceux-ci, et pourtant nous sommes confrontés à une forme de rareté.

- Quel est le poids du turn over militant, dans ces ratés de la transmission, y compris a court terme ? (il y a quelques semaines j'assistais à une réunion de l'Inter sur ces questions mémoire et où l'impact de ce turn over était patent non seulement sur ce passé mais y compris sur un passé très proche, avec une méconnaissance des stratégies et actions du quinquennat précédent)

cette question du turn over en entraîne une autre : qui est dépositaire de la mémoire. Prenons l'exemple de Cleews Vellay. Est-ce l'association actuelle ? Les militants contemporains de Cleews, ceux qui étaient là, avec lui ? Ses intimes ? Une famille qui a et été renié ? Voilà par exemple un des défis qui nous est posé, les lois concernant les ayant-droits sont elles adaptées à nos mémoires et quelles propositions avons-nous à faire en la matière ?

[Il me semble quec'est là que je me suis interrompue, sous réserve que l'enregistrement rafraichisse la mémoire. Sans avoir, je crois, évoqué les questions qui devaient suivre des fausses oppositions fiction vs documentaire, militants vs chercheurs, qui ne sont pas garantie d'objectivité ; nos propres focus et invisibilisations, la représentation des lesbiennes dans la lutte contre le sida et la mémoire de la ville]

Pour conclure, je suis d'une école pragmatique qui a toujours lié action et analyse et pour qui la cartographie des mémoires et archives est un atlas politique. Avant tout des outils dépendant des rapport de force, passé au tamis des objectifs à atteindre et non des fins en soi.

lundi 13 février 2017

Se souvenir d'Arnaud Marty-Lavauzelle






Penser à Arnaud et c'est aussitôt son sourire et sa chaleur qui me reviennent. C’est un souvenir charnel, une sensation physique.
Arnaud rayonnait, dégageait par sa seule présence une solidité et une détermination rassurantes. Evidemment sa stature n’y était pas pour rien.
Ce côté grand ours bienveillant et serein avait un aspect enveloppant et celles et ceux qui en ont cru qu’ils en avaient trouvé un partenaire accommodant, se sont vite heurté à son exigence tranquille.
Trompés par l’aisance avec laquelle il portait les attributs d’une classe au pouvoir, ils sous-estimaient l’acuité de sa colère et la fermeté de ses engagements.
Arnaud avait compris très vite l’intérêt stratégique pour nos luttes qu’il y avait à jouer avec les codes, les présupposés, les interprétations trop rapides et faciles de nos interlocuteurs. A jouer de la symbolique du pouvoir et à retourner contre celui-là sa propre imagination,
Il savait, quand il le jugeait nécessaire, laisser Act Up monter en première ligne, placer la barre le plus haut possible et faire passer ensuite la demande formulée par Aides comme raisonnable et fruit de compromis, pour arracher bien plus que ce que le gouvernement avait initialement compté accorder.
Il savait aussi déstabiliser des négociateurs, n’être pas à la place qu’ils lui assignaient et dont ils imaginaient qu’il se contenterait. Intervertir les figures du gentil et du méchant dont les institutions pensaient avoir fait une arme contrôlable pour la leur faire péter à la figure.
Mener une guerre, c’est aussi cela, faire preuve de sens tactique et Arnaud n’en manquait pas. C’est savoir s’instrumentaliser soi-même. Faire des craintes de l’adversaire, un levier puissant. J’ai vu Arnaud arracher des avancées simplement en prenant la parole le premier. Brandissant en non-dit menaçant la seule présence d’Act Up et Act Up intelligemment le laisser faire, se prêter au bluff et laisser supposer par le silence, une surenchère à venir.
J’ai négocié à plusieurs reprises avec Arnaud, dans des ministères ou face à une armada de journalistes et de producteurs télés. Il faut essayer de visualiser la déstabilisation d’un haut fonctionnaire, d’un ministre ou de ses conseillers qui soudain prennent conscience de l’inimaginable pour eux : un mur qui se dresse bâti sur l’inconcevable alliance indéfectible entre une lesbienne séronégative jouant de tous les clichés que le pouvoir attribue à la sphère gauchiste et un pédé séropo s’habillant de tous ceux des bourgeoises institutions conventionnelles.
L’association du Bombers et de mes Docs vertes pomme et des élégants gilets d’Arnaud dans les salons du septième arrondissement en avertissement de l’armée résolue de militants d’Act Up et des volontaires de Aides envahissant les rues ensemble.
Contre cette incompréhension institutionnelle d’une complicité et d’une communauté en pleine expansion et se soudant, nous avons collectivement su faire ciment et force.
Et n’en déplaisent à celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, y compris au sein de nos mouvements, n’ont eu de cesse d’essayer d’effacer l’épidémie de nos mobilisations ou de tenter de nous déposséder de notre rôle dans notre propre histoire, la lutte contre le sida fut bien le cœur de notre communauté. Une communauté politique qui menait ses combats par, pour et au-delà d’elle-même.
Bien souvent nous allons chercher nos héros aux States. Parce que les américains mieux que nous ont su raconter. Pour des raisons culturelles. Aussi parce qu’ils disposent de plus de ressources. Et qu’ils ont l’échelle d’un continent. Nos amis ne manquent pas seulement comme nos amants, nos frères et nos soeurs, ils manquent aussi à nos forces. « Nous aurions pu être 14 000 de plus » n’est pas que le slogan de veuves en colère. Décimés, nous avons été. Décimés, nous sommes encore. A la douleur de l’absence, s’ajoute la mémoire amputée.
Mais manquent aussi la singularité de leur présence, la force de leur amour. La puissance de leurs engagements.
Certains d’entre nous sont, à des degrés différents, des survivants. Et parfois pour nous, le chemin est étroit.
Il ne s’agit pas de faire pleurer dans les chaumières, parce que croyez-nous, nous avons eu plus que notre part de larmes.
Et si nous ne savons pas toujours transmettre, c’est que survivre c’est aussi se débattre avec des injonctions contradictoires : aller de l’avant, ne pas réveiller la douleur, la contenir dans des recoins intimes de nos vulnérabilités, respecter nos pudeurs réciproques, ne pas jeter de sel sur les plaies jamais refermées de nos compagnons de lutte et en même temps face à l’effacement, dépositaires à nos corps et cœurs dépendants de ces hommes et femmes dont les vies et luttes traversent qui nous sommes.
Ils et elles se sont battus pour leur peau, pour que le héros cesse de mourir à la fin, pour que nous puissions vous épargner et que vous ne connaissiez jamais ces vies.
C’est tout le paradoxe de la généalogie de nos luttes.
Il ne doit pas y avoir d’ombre du commandeur sur nos mouvements. Dont la dimension collective est l’une de nos principales directions.
Elle a pourtant des figures. Arnaud Marty-Lavauzelle était l’une d’entre elles.

Arnaud Marty-Lavauzelle, Président de l’association AIDES de 1991 à 1998, est mort du sida dans la nuit du 12 au 13 février 2007.



lundi 14 octobre 2013

La mémoire, une arme au présent





Récemment le Centre gai et lesbien a sollicité mon témoignage quant à ses 20 ans, un appel à voyager dans ma mémoire, quasi concomitant à la lecture d’un article de Minorités[1] consacré à une exposition sur les cinq premières années du sida à New York.

Se souvenir !

Pour beaucoup de pédés et de gouines, l’interminable séquence mariage pour tous fut pénible en raison notamment du déversement massif de boues homophobes qui l’accompagna. Brutal ou larvé, il fut quasi quotidien sur près d’une année. Qu’il nous ait pris par surprise ou confirmé nos pires intuitions, peu d’entre nous peuvent prétendre ne pas en avoir été affectés.

Et le mardi 23 avril, tandis que l’Assemblée votait ce fameux texte au sujet duquel il y a tant à redire, une partie de la pédalerie française un œil sur ses écrans, l’autre sur les réseaux sociaux, échangeait en direct ses sentiments.

Soulagement, satisfaction, émotion. Larmes pour certains. Et pas toujours de bonheur. Dans l’ombre de cet instant, se tenaient de nombreux témoins disparus. Cette victoire, car à n’en pas douter, c’en était une, ses opposants l’ont voulu ainsi, n’aurait jamais été possible sans leur courage, leur volonté de se battre et leur refus du silence. Je veux parler des premiers militants contre le sida. Je veux parler de nos morts.

Leur absence nous déchire toujours le cœur. Et le silence qui entoure leurs combats est une insulte à la bravoure dont ils ont fait preuve. Aux souffrances endurées. Aux victoires qu’ils ont remportées. Aux droits qu’ils ont conquis.

Il y avait ce 23 avril, dans ces échanges pudiques de souvenirs, une dimension intime bien sûr, personnelle, mais aussi la conscience d’une douleur commune. Si difficile à extérioriser. Au point d’en négliger parfois que nous n’avons pas le droit de laisser le voile de l’oubli ensevelir ces hommes et ces femmes qui de leur vivant ont refusé qu’on les emmure dans la dissimulation.

Une exposition comme celle de New York ? A Paris ? Silence. Delanoë n’a rien vu à Paris. Rien.

Si nos dirigeants ne font preuve d’aucune volonté d’honorer la mémoire de ces combattants, s’ils ne souhaitent pas exposer combien l’engagement des réprouvés a permis de changer la nature de la bataille et afficher que c’est dans la lutte que se sont arrachés les progrès, thérapeutiques, sociaux, et juridiques, c’est parce qu’ils souhaitent nous raconter une autre histoire.

Une histoire où nous devrions nos droits à leur grande mansuétude, une histoire verticale où du haut de leur position, les politiques accordent et les citoyens expriment leur gratitude, tandis que des capitaines d’industrie s’enrichissent sans autre devoir que les profits de leurs pairs.

Une histoire dans laquelle, ils imposent leurs experts, verrouillent les cadres de discussion et dictent leur agenda. Font passer l’orthodoxie pour l’unique possible.

C’est à cette pratique du pouvoir, conservatrice et confiscatoire que s’est opposée une conception de la politique à la première personne, liant émancipation individuelle et émancipation collective, coalition des minorités pour lutter contre les discriminations et les inégalités structurelles.

C’est à ce jeu de rôles bien rodé que les malades et leurs proches se sont attaqués. Exigeant une redistribution des responsabilités et des engagements.

Refusant un système de valorisation du bénévolat contingenté à l’accompagnement des malades. Un système de classe, sexué, racisé, où des hommes hétérosexuels, blancs et riches s’accaparent le pouvoir tandis que femmes et exclus travaillent gratuitement à compenser le coût de leurs décisions.

Le sida, de fait, a amplifié le mouvement d’émancipation politique des gays. Confrontés à une épidémie dont l’Etat (et ce quelle que soit la couleur politique des gouvernements) ne prenait pas la mesure, confrontés à des enjeux qui les dépassaient individuellement et dont les conséquences étaient directement mortelles, les gays ont dû s’unir et se politiser. Pour lutter contre la maladie et sa propagation, ils n’avaient pas d’autre choix que de combattre les hiérarchies héritées du système politique, du pouvoir médical, et de l’ordre hétéropatriarcal.

Cette mobilisation ne s’est pas contentée d’apporter une réponse identitaire. Elle a également fait preuve de solidarité et s’est efforcée de répondre à l’échec patent d’un universalisme d’apparence par des stratégies concrètes d’alliances opposant à une prétendue fatalité et à la démission des responsables de la santé publique, la dénonciation de causes structurelles et une volonté transformatrice.

D’aucuns aujourd’hui souhaiteraient, jusque dans nos rangs se démarquer de cette histoire, ou du moins la relativiser, comme si désormais elle les encombrait.

J’ai en mémoire par exemple un Stéphane Martinet, aujourd’hui conseiller de Paris et adjoint au Maire du 11ème arrondissement, écrivant sur le site de Yagg ce printemps, qu’Act Up n’avait historiquement pas apporté grand chose tout compte fait.

La seule accélération de la mise à disposition des malades des antiprotéases en 1996 suffirait à lui répondre, sans laquelle nombre de mariage qu’il entend célébrer aujourd’hui n’aurait jamais eu lieu, les futurs mariés morts en ces funestes années.

N’en déplaise à ceux qui souhaitent s’en distancier, s’il est important de ne pas confondre lutte contre le sida et revendications LGBT, ne pas nier leur articulation ne l’est pas moins.

Politiquement, se souvenir de l’histoire de la lutte contre l’épidémie dans ce pays, c’est aussi se souvenir que nous avons déjà dû batailler très durement contre des gouvernements de gauche pour qu’ils prennent les mesures qui s’imposaient.

Se souvenir de cette lutte, c’est se revendiquer acteur d’un processus de transformation sociale et non, en récipiendaire de quelques privilèges accordés au compte-goutte.

Se souvenir de cette lutte, c’est refuser les excuses circonstanciées pour justifier de l’exclusion de populations désignées comme responsables par essence de leur statut d’exception.

En traitant de nos revendications en autant de sujets indépendants les uns des autres, le Parti socialiste, entend se dispenser de réformes en profondeur des mécanismes d’exclusion qui structurent la société. Il entend ne traiter que de symptômes, sans jamais s’attaquer à la source.

Et peu importent les privilèges dont on pense pouvoir profiter individuellement, accepter de surseoir à nos revendications revient à affirmer qu’il nous est acceptable que des droits ouverts à d’autres nous soient refusés au prétexte de notre orientation sexuelle. Quand nous sommes les premiers à accepter l’homophobie, il n’est pas très étonnant que d’autres la trouvent légitime, y compris dans des versions plus brutales.

En agissant ainsi, non seulement nous nous portons préjudice à nous-mêmes, mais nous nous désolidarisons de tous ceux qui ne renoncent pas à exiger des politiques une véritable volonté réformatrice.

Les associations de lutte contre le sida ont toujours posé la solidarité entre exclus et l’articulation de leurs revendications au cœur de leur mobilisation, elles n’y ont souvent réussi que partiellement, mais elles n’ont jamais dévié de cette certitude : c’est dans le respect et la fierté de nos identités respectives que nous pouvions agir au profit de tous.

Alors commençons par respecter notre propre histoire.

Ne nous en laissons pas déposséder par ceux qui voudraient l’effacer ou la réécrire pour justifier leurs désengagements.

Il ne s’agit pas de nous inventer des héros. Encore moins de bâtir des mythes, ce qui reviendrait à enfermer ces hommes et ces femmes qui se sont battus dans les placards de l’histoire. Des placards dorés mais des placards quand même.

Il s’agit simplement de nous saisir des outils qu’ils nous ont légués, eux qui avaient choisi de ne pas se taire, pour à notre tour, refuser que d’autres décident à notre place de nos vies.

A l’heure où l’état revoit à la baisse les crédits de lutte contre le sida en se servant des compétences acquises par les associations pour leur faire porter la charge de la lutte,

A l’heure où le Parti socialiste entend honorer ses engagements de campagne non en se référant à des principes mais au gré de son évaluation climatologique des rapports de forces politiques,

A l’heure où un ministre de l’intérieur qui se prétend de gauche, à l’exemple de ses prédécesseurs fait expulser sans vergogne des malades étrangers et assigne des vocations à des populations en fonction de leur origine,

Ne pas oublier les combats antérieurs aux nôtres, c’est aussi nous permettre d’en évaluer les apports comme les limites, nous permettre d’inventer les ressources nécessaires aux combats d’aujourd’hui.



[1] http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1505-aids-in-new-york-lexposition-inesperee.html