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vendredi 28 février 2020

Travailleuses du sexe assassinées : Le compassionnel ne suffit pas, rompez avec la pénalisation




Le 30 novembre dernier la Mairie de Paris inaugurait des plaques commémoratives de l’action de Cleews Vellay, pédé, séropo, activiste, président d’Act Up-Paris, mort en 1994 du sida et des politiques qu’il combattait.

Lors de cette commémoration il était question des politiques qui continuent de tuer aujourd’hui.

Et j’interpellais la Mairie sur les nécessités vitales qu’elle prenne la mesure de ses propres implications dans ces politiques et qu’elle revienne sur celles-ci.

L’actualité de ces derniers jours est venu en rappeler douloureusement l’urgence.

Madame la Maire, cessez de prêter votre caution aux détournements contre les travailleurs•ses du sexe des arrêtés conjoints notamment anti-stationnement entre la préfecture de Paris et la mairie et aux répressions ciblées qui s’exercent sur eux.elles dans plusieurs quartiers du nord est parisien par exemple en s’abritant derrière des motifs de tranquillité et de sécurité publique.1


Les travailleurs•ses du sexe ont aussi droit à la sécurité.

Ce qui n’est pas le cas
« Quand la municipalité n’abroge pas des arrêtés municipaux qui conduisent les travailleuses du sexe à s’enfoncer toujours plus dans des taillis de nos bois périphériques où elles se font assassiner dans l’indifférence. Quand nombre de ses élus font la promotion de la loi de pénalisation quand il faudrait en dénoncer le fait qu’elle aggrave vulnérabilités, contaminations et violences. »2

Écoutez les travailleurs•ses du sexe, recevez leur syndicat, le STRASS comme il vous en a fait la demande.

A votre poste, vous pouvez faire une différence, soyez l’alliée des plus précarisées, lancez le signal d’un changement de paradigme, vous pouvez, à l’instar de ce que vous souhaitez mener avec Paris sans sida, être celle qui engagera une véritable co-politique menée avec les principaux•les concernées de lutte contre les répressions des plus vulnérabilisé•es.


Nous vous l’avons dit le 30 novembre dernier
« Nous ne voulons plus déposer de gerbes de fleurs au bois de Boulogne.
Nous ne voulons plus inaugurer de plaques, surtout pas mortuaires.
Nous voulons vivre. »

Vous nous avez écouté poliment,

Pourtant demain, une fois de plus, il nous faudra manifester, demander justice pour Jessyca Sarmiento, assassinée sauvagement au bois de Boulogne et honorer sa mémoire.3
Acceptess-T., association auprès de laquelle Jessyca Sarmiento avait pu trouver un accompagnement social, juridique, sanitaire et administratif qui lui était négligé ou refusé ailleurs, l’a rappelé :


« Elle était venue en France pour y travailler et y vivre. Elle y a travaillé et y a vécu un an. Et nous ne pouvons pas supporter l’idée qu’elle y soit morte pour ces raisons. »4


Au contraire du gouvernement, principal opérateur des politiques qui ont mené à ce meurtre, dont les ministres et diverses candidates aux municipales dans notre ville endeuillée par cet assassinat n’ont eu aucun mot de considération pour la victime,


Madame Hidalgo, vous vous êtes dite choquée de ce meurtre et avez adressé vos pensées «à la famille et aux proches de la victime ».5


Vous avez récemment admis partager « les constats des acteurs de la société civile quant aux effets pervers de la pénalisation »6


Vous vous dites pragmatique, alors mettez de côté votre « divergence théorique sur la prostitution » avec les activistes sida et associations d’autosupport trans et travailleur•ses du sexe, mettez vos actes en conformité à ce constat et prenez sans tarder position contre les politiques de pénalisations.

Il y a urgence, ces politiques tuent.

Refusez d’être du côté, même compassionnel, des décomptes macabres.














vendredi 12 avril 2019

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue


A l'occasion de ma participation dimanche (14 avril 2019) au Feuilleton des luttes1organisé par le Collectif Archives LGBTQI+2, puisqu'il y sera également question de mémoire, d'archives et d'Act Up-Paris - et même si la Conversationde dimanche empruntera à un autre registre - je pose iciquelques réflexions partagées l'année dernière lors d'une autre initiative du Collectif  : les « Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl »3organisés en mai 2018 au Carreau du Temple

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue

[communication reconstituée à partir de mes notes et sous réserve du prononcé lors des Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl, au Carreau du Temple, Atelier philosophie de l’archive LGBTQI+, «Le sida, la conservation de ses mémoires et l’entrée des mémoires LGBTQI dans les archives» samedi 5 mai 2018]

J'ai choisi de témoigner aujourd'hui de ma période à Act Up-Paris et de comment cette question de mémoire était pensée et intervenait dans l'action de l'association.
D'où je parle, puisque c'est une pratique actuelle : je parle de cinq ans à Act Up-Paris - période aperçue dans 120 BPM, ou pas, qui comme dans un poème de Verlaine est à la réalité « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » puisque le film relève de l'autofiction semi-collective. 
Ce qui ne va pas sans poser question quand on finit par oublier qu'il s'agit non de l'histoire mais d'un point de vue sur celle-ci. Avec des effacements, des points aveugles, des choix politiques. 
Il n'y a pas d'acteur dans ce récit ou seulement au sens cinématographique, il n'y a que des figurants, cette fois, au sens littéral.

Je pars de là, parce que ce n'est pas sans lien avec ce qui nous réunit, une forme d'entrée dans la patrimonialisation. Qui peut être autant bénéfique qu'avoir goût du formol, qui vient tout autant donner une représentation qu'acter un désarmement et une dépossession. 
Parce que les archives, si ce ne sont pas des lieux de vie, ce sont des lieux qui ne retournent que poussières.
Et les questions qui se posent avec 120 BPM interrogent aussi les archives : le deal ne peut-être soif de reconnaissance contre fossilisation, entrée dans l'Histoire pour bingo, ravalement-modernisation de l'identité nationale.

L'archive ne saurait être envisagée sous le seul angle de la conservation du passé, sinon autant convoquer Spielberg et le fameux sa place est dans un muséeou ne discuter que de côtes s'il s'agit de ne faire qu'une bibliothèque pour chercheurs autorisés. La mémoire est avant tout une production, et une production politique.

Une subjectivité et un mode d'action. Un puzzle fait de matérialité et de rapports de pouvoir. Derrière tout archivage il y a toujours un projet, une fiction d'ordre et de désordre, une lutte de pouvoir.
Une lutte avec les institutionnels, verticale, un affrontement pour imposer ou confronter et mettre à mal une réaffirmation idéologique des dominations portées par les catégories entre autres du biologique, du genre, du racisme, du capitalisme

Nous ne pourrions nous satisfaire d'archives qui seraient celles d'une homosexualité hétéropatriarcale privilégiée et blanche, récit du dominant masculin et de femmes renvoyées à la famille et au care (famille par ailleurs réduite à la revendication insatisfaite de PMA), et les trans et les racisés renvoyés à l'invisibilité.

D'autres en ont parlé et en parleront, se chargeront de baliser cet écueil, y compris dans la dimension de participation LGBT à ce projet

C'est pourquoi j'aimerais insister sur la nécessité de ne pas nous duper nous mêmes, de croire qu'il suffirait d'opposer transversalité à verticalité, une subjectivité qui serait celle des dominants à une objectivité qui serait notre.

Nos choix sont violence symbolique, fictions, fragments, et l'écart à la norme dominante ne suffit pas à ne pas reconstruire des écarts types. Et l'intracommunautaire en est marqué aussi, le serpent de mer archive également, sans quoi il n'y aurait pas bataille depuis 1990.

Mais comme je l'ai dit d'autres vont en parler, d'où j'ai choisi de consacrer la fin de mon intervention à ce que nous sommes de moins en moins à pouvoir raconter concrètement et à questionner à savoir le rapport matériel d'Act Up-Paris à la mémoire comme moyen d'opposer trace à la disparition, de construire une continuité, un socle de références constamment disponibles pour les arrivants (la gestion de l'urgence imposant un manque de temps à consacrer à répéter les formations) et de faire irruption dans l'espace public y compris les mémoires officielles.

La question des archives dans les années 90 se posait en temps réel
    en interne : 
    - textes : le journal Action, les communiqués de presse, tracts, affiches, compte-rendus, mais aussi revue de presse, photos, vidéos, courriers (par exemple quand il est extra-ordinairecomme le télégramme de condoléance de Simone Veil suivant le décès de Cleews Vellay), T-shirts, le livre ...
    - sauvegardes informatiques
    - Photos & affiches :avec leur dimension de penser le beau, de penser son environnement, sa propre valorisation et parler aussi de plaisir
    - Point aveugle le son, à quelques exceptions près, ex la K7 du répondeur dans la nuit du premier sidaction qui témoignait de la saturation des réactions après l'intervention du président à propos des prisons et des tox.

Achiver faisait donc partie intégrale de l'action
pour assurer la cohérence et le suivi
pour assurer l'autoformation, la construction d'un discours et de savoirs, l'auto ré-évaluation des pertinences

    en externe : 
Nous avions dès le départ la préoccupation de penser l'histoire.
    Cela passait notamment par le fait d'abonner la Bibliothèque Nationale à Action, afin de s'assurer d'un envoi systématique
  • mais aussi par des actions personnelles, par exemple j'ai, à titre perso, donné pas mal de tracts et de stickers à la BN

ce qui me conduit à évoquer le rôle des militants, parce que les archives ce sont aussi beaucoup d'initiatives militantes individuelles
il y a les archives personnelles évidemment. La production de documents était telle, qu'elle empruntait à une forme de saturation. Et la constitution de documentation était autoreverse. Des militants vers l'association et inversement.
Les dons à l'association ont existé, y compris en temps réel.
Ce qui n'est pas sans être source d'incertitude :
- archives non datées, non sourcées, non documentées ; ex qui a fait la photo, qui est dessus, date et contexte ?
- de nombreux documents perdus dans ces va et vient (problèmes de stockage, exiguïté du premier local, etc)

J'en viens donc au problème de la contextualisation, il n'y a pas que les documents qui se perdent, les subjectivités multiples aussi
- les compte-rendus sont les reflets de rapports de pouvoir : internes également et pas seulement avec les pouvoirs publics
- pour Act Up-Paris : les documents étaient publics, donc soumis à des stratégies. Vis à vis des pouvoirs publics, des cibles, qui peuvent être y compris communautaires : obliger une autre association à se positionner, à agir : cela dit quelque chose des rapports avec par exemple Aides, le Sidaction, etc. ; (ex de la Gay Pride 1995, ou ce qui fut communiqué et donc reste aujourd'hui n'était pas l'action prévue : la banderole Fièreshissée au-dessus de la rue de Rennes mais la menace, jamais réellement envisagée de détourner la Gay Pride mais destinée à obliger la LGP à prendre en considération les revendications sida)

En interne, ce sont aussi des rapports de forces, de prise de pouvoir, d'imposition de choix
Les compte-rendus sont aussi écrits par ceux qui sont au pouvoir, par ceux qui gagnent ou durent

- les articles de presse qui traversent le temps ne reflètent pas forcément l'action d'une association mais ce que la presse a choisi de relayer.

- les mémoires personnelle et collective, sont parfois contradictoires et mettent en jeu des amitiés, affinités, personnages publics, ambitions perso ou politiques

Il nous faut donc prendre en compte que la mémoire est ré-écriture, mais aussi d'emblée une écriture soumise aux enjeux contemporains, passés comme actuels & aux interprétations.

Il faut également analyser la prégnance des imagesgrand public ; ex de la Kpote sur l'Obélisque, érection coloniale, place de la révolution, qui alors qu'elle est atypique (notamment en terme de prestation extérieure, de symbole et de secret-délégation de l'action) devient l'incarnation des actions (mais qui se souvient qu'elle est née des campagnes controversées de Benetton autour du VIH, une association avec Benetton qui au moment où la décision est prise est risquée) 

Se rappeler aussi que l'image privilégie l'action au discours et aux nuances.

Et encore une fois qui parle ? Quel est le poids de la personnalisation, des structures, des médias, des éditeurs, qui veulent des interlocuteurs vendables selon des critères qui leur appartiennent, oubliant au passage des fonctions et des militants moins exposés.
Interrogeons nous sur à qui et quoi sert l'héroisation, et la maîtrisons-nous ?

Ces histoires, j'insiste, sont écrites par ceux qui ont laissé des traces. Ceux qui ont survécu, littéralement ou socialement.

Quelles images sontdisponibles ? Où allons-nous les chercher ?
- sur les réseaux sociaux, internet  ? cela ne va pas sans travestissement. Par exemple, on trouve sur de nombreux sites, y compris celui de l'Inter que le mot d'ordre de la Gay Pride 1991 aurait été « sida : pédés, lesbiennes réveillez-vous », or ce mot d'ordre était celui d'Act Up-Paris pas celui de la Marche. Prétendre que c'est celui de la Marche, c'est effacer que la Marche n'a jamais eu de mot d'ordre directement centré sida et que ce fut un motif d'affrontement communautaire récurrent.

- à travers l'INA ? Quels biais cela induit-il ? par exemple aux Out d'Or de l'AJL l'année dernière, une vidéo de l'INA nous fut présentée comme retraçant la représentation de l'homosexualité à la télé mais ce fut essentiellement des images des télés publiques ; quid des télés privées, quand la mémoire appartient au capitalisme ?
(notons aussi qu'avant 120 BPM, cette proposition de travail avait été refusée par l'INA, c'est l'actualité qui l'a fait ressurgir. Mais alors qui fait les choix des images et de diffusion ? Dans le cas évoqué, les images ont été choisie par une militante mais le choix de réaliser ou non le fut par son employeur)
ça nous interroge aussi sur à quel moment ce devient audible et pour quels intérêts ?
Notons également que là encore le son est le parent pauvre. Quid des archives de radio FG par exemple ? Alors que sur la période que j'évoque il y avait de façon hebdomadaire une émission sida, une émission actu gay, une émission débat & une émission de libre antenne centrée sur les jeunes gays.

Interrogeons-nous aussi sur les spécificités qui caractérisent nos mémoires
Nous sommes par exemple confrontés au fait que nous n'avons pas de mémoire familiale.
Mais aussi que nos propres institutions en ont assez peu également.  J'ai été frappée quand j'ai publié un billet à propos d'Arnaud Marty Lavauzelle du nombre de militants de Aides qui m'ont remercié et témoigné de ce qu'ils « découvraient » 
d'une certaine façon leur ancien président. Pourtant Aides est une de nos grosses machines et a plutôt des moyens.
Il y a là un paradoxe, cette période dont je parle fut plutôt super productive, nous devrions crouler sous les documents, et nous interroger sur des choix à faire entre ceux-ci, et pourtant nous sommes confrontés à une forme de rareté.

- Quel est le poids du turn over militant, dans ces ratés de la transmission, y compris a court terme ? (il y a quelques semaines j'assistais à une réunion de l'Inter sur ces questions mémoire et où l'impact de ce turn over était patent non seulement sur ce passé mais y compris sur un passé très proche, avec une méconnaissance des stratégies et actions du quinquennat précédent)

cette question du turn over en entraîne une autre : qui est dépositaire de la mémoire. Prenons l'exemple de Cleews Vellay. Est-ce l'association actuelle ? Les militants contemporains de Cleews, ceux qui étaient là, avec lui ? Ses intimes ? Une famille qui a et été renié ? Voilà par exemple un des défis qui nous est posé, les lois concernant les ayant-droits sont elles adaptées à nos mémoires et quelles propositions avons-nous à faire en la matière ?

[Il me semble quec'est là que je me suis interrompue, sous réserve que l'enregistrement rafraichisse la mémoire. Sans avoir, je crois, évoqué les questions qui devaient suivre des fausses oppositions fiction vs documentaire, militants vs chercheurs, qui ne sont pas garantie d'objectivité ; nos propres focus et invisibilisations, la représentation des lesbiennes dans la lutte contre le sida et la mémoire de la ville]

Pour conclure, je suis d'une école pragmatique qui a toujours lié action et analyse et pour qui la cartographie des mémoires et archives est un atlas politique. Avant tout des outils dépendant des rapport de force, passé au tamis des objectifs à atteindre et non des fins en soi.

mercredi 4 avril 2018

Act Up-Paris bouge encore




Le désormais ancien président d'Act Up-Paris, Remy Hamai, dénonce un "entrisme politique" de la part de nouveaux militants politiques, venus notamment du Parti des Indigènes de la République ainsi que de collectifs d'aide aux migrants qui seraient venus grossir les rangs d'Act Up-Paris.
Faisant rimer cette affirmation d'origine avec source de dissension et de détournement politique.
Passons rapidement sur la dimension risible de l'accusation d'entrisme coordonné ...
SI des militants issus de ces luttes en viennent à rejoindre la lutte contre le sida, n'y aurait pas là plutôt matière à se réjouir que la lutte contre le sida séduise au-delà des bassins plus historiquement habituels et concentrés de recrutement de cette lutte ?
Il paraît un peu paradoxal de déplorer l'élargissement des cercles de motivés plutôt que de chercher, même si ça ne va pas sans épisode conflictuels, comment cette lutte pourrait s'enrichir de cet apport de forces nouvelles et de cette confrontation de points de vue ? Surtout quand on parle d'une association moribonde, puisque l'ex-président d'Act Up-Paris le reconnaît lui-même, en dépit des efforts de l'ancienne équipe, l'association ne comptait plus qu'une dizaine de militants.
Et à l'heure où les luttes communautaires sont dépréciées de toute part, où le racisme ne cesse d'étendre son emprise sur les imaginaires et réalités politiques, où les offensives contre les migrants flambent littéralement, où le gouvernement s'apprête à faire voter une loi aggravant de façon jamais atteinte les répressions qu'ils subissent et renoue avec les expulsions de malades étrangers y compris vers des pays où ils ne pourront pas se soigner, où on voit la présidente de la région Ile de France refuser en toute illégalité d'appliquer le jugement du tribunal administratif lui ordonnant de redonner le droit à la solidarité transports aux bénéficiaires de l'Aide médicale d'Etat, il y aurait plutôt à se féliciter de voir expertise de la lutte contre le sida et expérience du racisme et des politiques anti-migrants se rapprocher les unes des autres.
De nouveaux militants ne pourraient-ils apporter un regard différent sur des problématiques actuelles, une expertise différente de concernés sur les conséquences directes et concrètes de politiques racistes ? Comme sur l'impact de la précarisation, de l'inégalité de l'accès aux soins, à la prévention, au logement, à l'université, au travail. Comme sur l'impact de la répression policière et économique. Comme sur l'impact des contrôles au faciès sur les possibilités de se déplacer, de faire valoir ses droits.
Toutes politiques qui ont des conséquences sur les vulnérabilités et les possibilités d'être acteurs de sa santé.
Et ce combien même, comme le déplore l'ancien président d'Act Up-Paris, ces militants auraient été convaincus par l'écho médiatique autour de 120BPM et seraient arrivés pour « profiter de l'héritage historique de l'association ».
Après tout, n'est ce pas un peu le lot de tout militant arrivé à Act Up-Paris que d'avoir profité d'un héritage bâti par ces prédécesseurs et des médiatisations successives de l'association ?
La question n'est donc pas là mais dans ce qui en sera fait. Et ça, ce sont les actes qui nous le diront.
Que l'arrivée de nouveaux 5 fois plus nombreux que le noyau qui avait subsisté déstabilise ses membres plus anciens est sans aucun doute inévitable, et on comprend que le changement de dimension soit moins confortable que des discussions en cercles quasi intimes mais il n'y a pas là, trahison de l'histoire d'Act Up-Paris qui fut constellée d'échanges houleux et de débats parfois plus que musclés.
La différence réside peut-être que confrontée à des arrivées massives, comme ce fut le cas par exemple au lendemain du premier sidaction, l'association pouvait même en tanguant s'accrocher à une structuration garante de pérennité. Quoi qu'on puisse se questionner par ailleurs, et à différents stades de la vie de l'association, sur la pertinence de cette pérennité.
Act Up-Paris a toujours été une association politique, et son aide aux malades a toujours été de lutter d'abord contre les causes structurelles et systémiques qui leur nuisent. Sa dimension concrète résidant moins dans la gestion des cas individuels que dans sa capacité à faire ressortir de ceux-ci leur dimension emblématique susceptible de résoudre pour tous et toutes les problèmes ainsi révélés. C'est ainsi que l'association s'est inscrite dans un tissu associatif communautaire aux savoirs-faire complémentaires.
Quand un ex-président d'Act Up-Paris se met à user du vocabulaires des détracteurs d'Act Up-Paris, parlant de victimes du sida et qualifiant de "violentes" même avec des guillemets, les actions passées de l'association, il fait des contresens qui contredisent l'histoire et l'identité de l'association.
Non, Act Up-Paris n'a jamais dit non plus "Tout le monde est séropositif », seulement tout militant d'Act Up-Paris accepte de passer pour un séropositif, la différence étant qu'il ne s'agit pas de prétendre au vécu d'un séropositif mais d'affirmer le refus du stigma.
La crédibilité d'Act Up-Paris repose certes sur son passé et son image, une marque étonnamment résistante. Mais surtout sur son expertise de l'épidémie, sa capacité à travailler et argumenter ses dossiers et la réalité de son efficacité contre cette épidémie.
Act Up-Paris saura-t-il sortir de ses propres rituels, quand le 1er décembre n'est plus qu'une institution, le jeter de sang, pseudo romantique, usé jusqu'à la corde et bien souvent sa prise de parole dans les lieux de décision, la petite critique radicale attendue de la plus turbulente des associations chère à Eric Favereau ? Adapter sa communication à l'heure des réseaux sociaux, réconcilier son efficacité verticale à l'horizontalité d'aujourd'hui ?
Mais qu'Act Up-Paris se transforme, voire survive ou pas, est-ce si grave ? Chacun aura son idée sur la question. En revanche, la lutte contre le sida et ses exigences, elles, vont au-delà d'Act Up-Paris. Et quelles que soient leurs actualisations, ce qui est certain c'est que cette lutte ne peut exister dans une opposition insensée entre minorités, entre expertise et politique, entre plaidoyer et action publique, entre antiracisme et lutte contre l'épidémie. Et en s'offrant en appui aux instrumentalisations des détracteurs de ces luttes et aux pourfendeurs des solidarités communautaires. Et ces enjeux-là dépassent le destin d'Act Up-Paris.


mardi 22 novembre 2016

Primaire, c’est le terme




François Fillon en tête au premier tour de la primaire de la droite, les réactions à la nouvelle campagne de prévention du sida s’adressant aux HSH1, mêmes symptômes.
Il n’y a là, hélas rien de très nouveau. Si ce n’est la consolidation d’un mouvement de fond. Parce que les classes dirigeantes n’ont en aucune façon le désir d’en finir avec la hiérarchisation de la société, elles s’efforcent de rendre toujours plus indiscutable le fait qu’il n’y aurait pas d’alternatives crédibles d’organisation sociale et qu’en découlerait la nécessité de faire des choix entre des catégories de population.
Du déséquilibre au désordre, en termes de ressenti, il n’y a pas loin. Il n’est donc pas très ardu, face à l’écart grandissant entre classes privilégiées et majorité de la population, de faire croire qu’il suffirait d’en revenir à l’Ordre pour réparer le sentiment d’abandon, effaçant au passage que c’est en réalité précisément cet ordre qui est à l’œuvre et à l’origine du déséquilibre.
En ce sens, les Primaires portent bien leur nom. C’est ce que les dirigeants exploitent à loisir, du primaire.
Hier midi sur France Info, Frigide Barjot, à propos de l’aggravation de la différence de traitement entre couples de même sexe et couples de sexes discordants dans l’accès à l’adoption plénière justifiait cette différence en l’adossant à celle qui serait légitime entre mensonge vraisemblable et mensonge impossible.2
Gommer l’origine biologique d’un enfant dans le cas d’adoption par un couple hétérosexuel ne serait pas mensonge parce que ça a l’air vrai.
Voilà donc ce que préconise le projet de François Fillon (pour autant, Fillon n’est pas exceptionnel, la même logique est à l’œuvre également aujourd’hui, Fillon entend seulement la pousser plus loin), mentir, du moment que ça a l’apparence de la vérité.
Préserver, à coup de mensonge vraisemblable, l’ordre établi, les hiérarchies sociales en attribuant des places a priori à chacun et s’assurer que personne ne vienne en contester la légitimité.
Car c’est ce que font les couples de même sexe en la matière. Affirmer que nous pouvons être partie prenante de nos destins.
L’alternative est là : fonder nos liens aux autres sur la responsabilité et l’engagement ou sur un ordre préétabli dont il importerait peu qu’il soit mensonger et inégalitaire du moment qu’il emprunte à une apparente sécurité.
Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Car la famille traditionnelle qu’on nous propose alors comme modèle unique dont on devrait accepter la suprématie, n’est rien d’autre que statistiquement tout autant refuge réel dans certains cas, fantasmée dans bien d’autres et lieu de violence sans rivale (féminicide, inceste, femmes et enfants battus, homophobie …)
Dans le même temps, on comprend bien l’intérêt pour les promoteurs d’une casse sociale sans limites, de nous vendre la famille et les rôles traditionnels comme moyens de protection de première intention.
Car quand il n’y aura plus de sécu, d’hôpitaux, de Maison de retraite, d’écoles que privées, qui sera en charge de s’occuper des malades, des vieux, de l’instruction des enfants qui n’auront pas accès aux cliniques de luxe, spécialistes aux honoraires exorbitants et autres institutions privilégiées ? Maman à la maison, papa pas en mesure de refuser de travailler quelles que soient les conditions de l’embauche et priés de remercier de l’aumône qui leur sera faite par quelques grandes familles de Conseils d’administrations consanguins se distribuant toujours plus de dividendes d’un ordre naturel, vous dit-on !
Il n’y a pas d’alternative, que de laisser les riches faire de l’argent, ne savent-ils pas mieux que quiconque le faire !
Dans cet ordre de la jungle, on laissera s’extraire quelques jeunes carnassiers, pour prétendre que le libéralisme fonctionne au mérite et au labeur et non à l’héritage, un peu de sang neuf, ne nuit pas (vous vous souvenez, « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »3). Le libéralisme intègre au compte-goutte à condition de nourrir la pyramide.
Le lien avec la campagne de lutte contre les contaminations chez les HSH ? Ne pensez pas qu’il s’est perdu, c’est cette fameuse nécessité de faire des choix entre des catégories de population dont les intérêts seraient supposément contradictoires.
Certains ont vu dans l’opposition à cette campagne des Poisson, Associations Familiales catholiques (c’est leur nom) et autres affidés de La Manif pour tous de l’hypocrisie, (en passant hein, je note qu’à ma connaissance il n’y a pas eu de cris d’orfraies venues d’autres religions et que les tenants d’une laïcité variable n’ont rien à dire ici sur l’incursion d’un catholicisme bon teint dans le champ politique) et ne trouvent rien de plus pertinent que de dénoncer celle-ci et l’homophobie qu’elle serait censée dissimuler.
Certes ils sont homophobes, à n’en point douter.
Mais d’une part leurs manières ont progressé dans la société, d’autre part l’homophobie (il s’agit ici de considérer que l’hétérosexualité est meilleure que l’homosexualité, pas de casser la gueule du premier pédé qui passe) est tellement partagée et structurellement intégrée à nos modes de pensée qu’il ne suffit pas de dire pour convaincre. Oui, il faut la nommer mais hélas, on en est encore aussi à devoir la démontrer.
Et si nous voulons dénoncer l’hypocrisie alors ne nous contentons pas de qualifier, démasquons-là jusqu’à son terme. Factuellement.
Ces associations, ces maires, préfèrent que des gays se contaminent plutôt que d’accepter que l’image de deux hommes s’enlaçant se banalise. Ils prétendent que deux hommes qui s'enlacent c'est indécent. Non, ce qui est indécent c'est de préférer que des contaminations se produisent.
Ne perdons pas de vue que s’ils ne disent pas ouvertement leur homophobie et ce qu'elle recouvre (à quelques exceptions près), c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Mais aussi que ce serait contre-productif d’avancer sans filtres. Car une large part de l’opinion publique n’est pas prête à assumer la réalité de son homophobie et les conséquences qui découleraient d’un tel aveu. Méfions-nous pourtant, ils gagnent du terrain. Jouer sur le registre du non-dit, de l’implicite leur sert à rallier peu à peu, ceux que trop de franchise aurait effrayés mais qui au fond n’ont pas été convaincus mais contraints à nous faire place, ceux qu’on peut persuader que l’avancée de nos droits se ferait à leur détriment et que dans ces conditions il n’y a rien de mal à être homophobe.
En croyant qu’il suffit de dire qu’ils sont hypocrites, sans dire en quoi, nous misons sur une compréhension de cette même opinion de nos points de vue et nous oublions à quoi sert cette hypocrisie.
Ils font semblant d’ignorer l’objectif de la campagne, remettent en cause son intérêt et son efficacité, prétendent même se préoccuper de notre sort en avançant qu’il y aurait d’autres vecteurs de communication plus efficaces, mais tout ça est diversion. La réalité c’est que ces forces, car c’en sont à nouveau, ne souhaitent que notre disparition, y compris physique si c’est nécessaire. Nos vies ne valent pas protection, voilà ce qu’ils disent réellement.
Comment ne pas être renvoyé dans ce contexte au slogan « Séropos, la France vous préfère morts » que rappelait Act Up-Paris il y a quelques jours dans son appel à se mobiliser le 1er décembre prochain.
A cette évocation, je me souviens m’être faite la remarque, comme en 1995 déjà (tiens, tiens, 1995, Juppé vous vous souvenez ?) que ce n’était pas le meilleur mot d’ordre que nous avions produit. Qui m’a toujours paru trop frontal et me semblait-il à l’époque aurait dû être point de départ de la réflexion et non son aboutissement. Mais avec le recul, un tel mot d’ordre ne reflétait-il pas en effet notre réalité, notre épuisement et l’apogée de l’hécatombe. Les trithérapies n’étaient pas encore arrivées. Et nous étions entourés de morts et de combattants exténués en sursis. Et face à nous, toujours ce mur d’indifférence et d’homophobie qui non seulement avait permis à l’épidémie de se développer, mais continuait à justifier de ne pas en prendre la mesure.
Toujours cette même assimilation des campagnes de prévention grand public à destination des gays à la promotion de l’homosexualité.
Toujours ce même fantasme d’une homosexualité contagieuse. Plus capitale à enrayer que la multiplication de nos morts.
Nous voici donc 20 ans plus tard ; nous attendons toujours les campagnes de lutte contre l’homophobie, il a fallu se battre pour que la campagne de 2016 ne soient pas renvoyée dans les réseaux communautaires (même si d’autres arguments ont été aussi évoqués, comme la pertinence de mettre sur le même plan préservatif, Prep, Tasp) ou accompagnée de visuels s’adressant à d’autres que des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes Comme si s’adresser à eux, spécifiquement, demeurait illégitime.
Que les pouvoirs publics aient finalement accepté de s’y résoudre, et de défendre la campagne une fois celle-ci attaquée, ne peut faire oublier qu’au fond leurs réticences n’étaient pas très éloignées des arguments qu’ils condamnent publiquement.
Car ce que nous payons aujourd’hui ce sont ces réticences, et les campagnes qui n’ont jamais vu le jour. Et ce qu’elles nous disent, en dépit des messages de soutien, c’est combien nous sommes loin de la banalité.
Parce que pour chaque pas, pour chaque mesure qui s’imposent pour assurer notre bien-être, notre santé, notre existence, les pouvoirs publics continuent de peser ce que ça pourrait leur coûter en terme d’image.
Et parce que les mesures de santé publique qui nous concernent continuent d’être évaluées non pas tant à leur efficacité qu’à leur réception réelle ou fantasmée de l’opinion publique.
C’est l’existence de cette balance, que le slogan cru de 1995 rendait visible.
Une balance qui n’a pas disparu. Seuls les rapports de force qui en font pencher les plateaux fluctuent. Indicateurs de ce que nos vies pèsent.
En 2012, la Manif pour tous a estimé qu’elle ne pouvait se permettre d’affirmer haut et fort que nos vies ne valent rien (même si quelques-unes de ses franges ne s’en sont pas privées).
Qu’elle ne pouvait revendiquer frontalement l’homophobie, comme elle ne peut pas dire ouvertement aujourd’hui qu’elle se moque totalement que des homosexuels soient contaminés. Cette crudité-là n’est aujourd’hui pas audible.
Elle n’y a pas renoncé pour autant.
Puisque l’opinion publique dans sa majorité, n’était plus prête à assumer une homophobie brutale et décomplexée, elle a décidé de contourner l’obstacle.
Plutôt que le frontal, elle a choisi le collatéral pour remettre du poids dans son plateau de la balance.
L’homophobie n’aurait rien d’idéologique, et bien sûr ne relèverait en rien d’un ordre moral, non ce serait plutôt une conséquence inévitable de choix qui s’imposent en raison de contradictions indépassables entre intérêts de différentes populations. On ne serait dès lors pas homophobes, et surtout pas par une volonté de nuire, ni même de s’opposer, mais contraints et forcés à des choix imposés par des intérêts supérieurs.
Il suffit pour cela de prétendre que les droits des uns porteraient atteintes à d’autres. Et si possible à d’autres dont la vulnérabilité fait consensus. D’où les enfants. Retour de la moralité. Qui ne veut protéger les enfants ?
L’équation est assez simple en fait : quand on ne peut pas dire l’homophobie, c’est bien, commençons par neutraliser la thèse inverse, l’homophobie c’est mal. Peu ont envie d’assumer d’incarner le mal. Ensuite, il sera bien plus facile de faire assumer des choix qui sont homophobes. Puisque ce n’est pas blâmable.
C’est une façon de procéder qui a également fait ses preuves en matière de racisme. Les violences, discriminations passent d’autant mieux qu’on prétend les expliquer par des raisons objectives, factuelles. On peut s’abriter derrière l’idée que n’est pas du racisme mais des circonstances qui ont imposé des choix. Un intérêt supérieur à la valeur des vies.
Mais une fois qu’on s’est habitué à admettre que ces vies n’ont pas de valeur et que nos choix ne sont en rien moralement condamnables, là on peut passer à nouveau à l’étape suivante. Puisque ces actes, ces discriminations homophobes ou racistes, parfois les deux d’ailleurs, sont justifiés, pourquoi ne pourrait-on pas les assumer et les revendiquer pour ce qu’ils sont.
Face à cette mécanique qui se développe à vitesse effrayante, nous continuons à sous-estimer l’ampleur des dégâts.
Bien sûr, il faut continuer à dénoncer et démasquer l’homophobie sous toutes ses formes, insidieuse, banale, structurelle, institutionnelle, politique, brutale ou policée.
Mais il faut cesser de croire que cette dénonciation, ce rendre visible suffisent. Pas plus que qu’il suffit de croire que parce que nos revendications sont justes, elles vont automatiquement susciter l’adhésion.
Nécessaire mais non suffisant.
Il faut aussi cesser de penser que parce que nous recevons des témoignages de solidarité, des soutiens et des re-tweet dans le monde des réseaux sociaux, nous avons avec nous la population.
Les messages de nos opposants ne s’adressent pas à ces soutiens, qui sont réconfortants par ailleurs et là encore nécessaires, mais à une frange de la population qui a fini par croire que l’amélioration de sa situation qu’elle ne voit matériellement pas venir, passera par des repères identitaires dont on l’aurait expropriée.
Et à qui nos opposants ne cessent de répéter qu’il ne peut y avoir de projet commun entre eux et nous.
Nous nous rassurons en pensant que la minorité qui nous combat est une minorité justement. Nous oublions, que le pouvoir d’une minorité ne se mesure pas seulement à son poids numérique (et heureusement pour nous, sinon nous n’aurions jamais fait avancer nos droits) mais plutôt à l’influence qu’elle exerce en des points stratégiques et sur sa capacité à mobiliser plus que son opposition.
Aujourd’hui, nous pouvons encore compter sur la compréhension d’une majorité de la population. Ce qui n’implique pas qu’elle se mobilisera à nos côtés. Qu’elle n’estimera pas nos combats secondaires. Potentiellement sacrifiables. D’autant plus que la situation se tend sur des fronts multiples. Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces réflexes, et ne choisissons-nous pas nos priorités ?
D’autre part, avons-nous fait l’effort que nous reprochons à la gauche en général de ne pas avoir fait, à savoir prendre le temps d’inclure nos droits dans un projet global crédible, audible, où s’articulent les droits de chacun ?
A nous adosser quasi exclusivement aux droits de l’homme, nous en négligeons la dimension politique (ou la réduisons au monde politico-médiatique et associatif) et le versant matériel.
Les classes populaires, les autres minorités ne sont pas contre nous, en revanche, elles ont d’autres urgences que de nous défendre. Et nous aurions tort de le leur reprocher.
Le sida c’est la guerre disait Act Up. L’homophobie aussi. Il est tentant de l’oublier. De la croire renvoyée au Moyen-âge. De la penser résiduelle et limitée à un groupuscule de connards, là où nous sommes confrontés à une minorité certes, mais organisée, déterminée, qui dispose de moyens incomparables et déploie des stratégies pensées qui gagnent chaque jour en influence et nocivité.
Eux sont prêts à la guerre. Et nous ?


jeudi 3 novembre 2016

Les mots justes



Les mots justes

Non seulement les gouvernements Hollande auront-ils sacrifié toute une partie de nos droits, renoncé à l'émancipation et à l'éducation populaire, mais ils auront fait reculé la lutte contre l'homophobie, transformant celle-ci en clause de conscience et (re)fait de nous des cibles.

Manifester pour refuser aux homosexuels de bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels et s'opposer à l'éducation aux stéréotypes de genre n'est donc pas une manifestation d'hostilité à l'égard des homosexuels.

En revanche estimer le contraire est visiblement, pour la cour d'appel de Paris1, pas une opinion et ne relève pas de la liberté d'expression, mais est à l'inverse donc, une manifestation d'hostilité que cette cour a qualifiée d'injure.

Cette décision revient à estimer qu'appeler à la discrimination n'est pas condamnable mais la dénonciation de ce fait, elle, l'est.

La Manif pour tous a bien compris l'importance de cet enjeu de la définition de l'homophobie. Dès sa structuration, elle s'est efforcée de déguiser sous des atours aimables, tout en ballons et colifichets régressifs, la violence de propos qui ne font qu'affirmer une hiérarchie des orientations sexuelles. Hiérarchie qui commençait à devenir socialement et culturellement condamnable.

Cette bataille est avant tout culturelle et politique, si ils et elles ne veulent pas qu'on les traite d'homophobes, ce n'est pas parce qu'ils n'assument pas leur homophobie, c'est parce que dans le moment politique que nous traversons, il est plus intéressant d'en restreindre la portée jusqu'à priver le concept de toute utilité politique.

La manœuvre fonctionne et la justice, après les politiques et les médias qui s'étaient vautrés dans ce barnum, emboite le pas. Les institutions n'ont jamais été nos alliés, et tout changement qui y est porté, l'est toujours en partie parce que nous les y avons contraints. Rien ne nous a jamais été donné, tout a été conquis.

Les plaintes2 de la Manif pour tous sont du même ressort que ses ballons. Il ne s'agit que d'appliquer à la politique les méthodes de la prestidigitation. Tu la vois la violence ? Abracadabra, psalmodions formules incantatoires qui paraissent innocentes, parons les de couleurs joyeuses, et le tour est joué, la violence, l'agression, ne seraient pas leur, mais dans le fait de s'y opposer.

Lorsque le terme homophobie a été forgé, c'était en pleine conscience qu'il y avait nécessité à nommer les mécanismes d'exclusion. Peu à peu nous avons, de haute lutte, réussi à l'imposer. Mais au fur et à mesure qu'il entrait dans le vocabulaire commun, nous avons perdu de vue que son usage, sa définition, son périmètre dépendent de rapports de force.

Imposer ses propres termes n'a rien d'anodin : c'est dicter ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ce qui peut se penser. Et dans quelles conditions.

La Manif pour tous a rapté le « pour tous », diabolisé le « genre », s'est approprié la « famille », nous parle désormais de « PMA sans père », et s'emploie à siphonner « l'homophobie ».

Parce qu'elle apparaît moins concrète que des revendications de droits, nous avons collectivement tendance à sous-estimer cette bataille qui est pourtant le cœur de la lutte.

Mais quand nous perdons sur le sens des mots, comment espérons-nous faire comprendre et entendre ce que nous avons à dire ?

samedi 22 mars 2014

Pour en finir avec blablabla l’égalité




Fin de séquence. L’ouverture de la PMA aux couples de femmes et la loi famille ont été enterrées officiellement par le gouvernement. J’ai presque envie de dire : enfin.
Evidemment c’est un coup dur. Mais puisque nos prétendus alliés ont cessé de nous faire miroiter l’accessibilité de compromis plus ou moins satisfaisants, saisissons-nous de cette occasion pour changer nos logiciels.

La PMA (telle qu’elle s’annonçait, c’est-à-dire, au mieux, réservée à des femmes pouvant se prévaloir d’une relation de couple stable) est d’ors et déjà une revendication d’arrière-garde. Elle découlera du vote de l’ouverture du mariage, exactement de la même façon que le mariage était inscrit dans l’adoption du pacs. Quand la droite pousse ses cris d’orfraies destinés à alerter une population supposée attardée sur l’inéluctabilité d’une telle réforme, nous avons raison de protester, il n’empêche que le diagnostic est exact.

La bataille de la PMA est déjà gagnée (ce qui n’en suppose pas moins de la mener), tout simplement parce qu’elle existe, avec ou sans loi. Comme les couples gays préexistaient à leur encadrement juridique et ont rendu celui-ci possible par leur affirmation.

La situation actuelle est injuste, expose à des parcours de combattantes, à des discriminations, condamne les mères au mariage pour se voir reconnues (et encore ce n’est même pas une garantie), mais elle ne changera rien à la détermination tranquille de milliers de femmes d’en recourir à cette pratique pour fonder leur famille.

Dans leur entourage, leur village, les écoles, les centres aérés et clubs sportifs de leurs enfants, cette réalité fera son chemin. Et ces enfants seront chaque jour plus nombreux.

Et le PS, la prochaine fois qu’il aura besoin de se différencier de la droite à moindre frais, ressortira sa promesse des cartons. S’affichant ainsi une fois de plus en réformateur raisonnable et s’appliquant à nous réduire aux récriminations modérées des électorats captifs. A quoi l’opposera-t-il cette fois ? à l’ouverture de la PMA aux célibataires ? à l’encadrement de la GPA ?

Comme un air de déjà vu.

Bien sûr, une dégradation pestilentielle de la situation politique n’est pas totalement à écarter qui renverrait la PMA dans les limbes. Mais alors nous n’en serions pas non plus à nous réclamer de la sécurité juridique.

Nous voici donc momentanément dans une impasse, et même obligés d’essuyer de face une contre-offensive obscurantiste dans laquelle tout ce qui compte de réacs se jette à corps perdu avec force moyens et relais, tandis que nos soutiens font au mieux preuve d’une solidarité distanciée et discrète.

Notre colère est légitime. Nos frustrations compréhensibles. Qui grossissent sur fond d’amertume et sentiments de trahison.

Mais alors que nous sommes quasi unanimes à reprocher au PS de ne plus être une force de transformation sociale, l’heure n’est-elle pas venue d’interroger notre part de responsabilité dans cette oraison ?

Il ne s’agit pas de minimiser les raisons structurelles et politiques qui nous font obstacle mais de se demander si les outils dont nous usons sont efficaces au regard de l’état de nos forces, organisations et conjoncture.

Non pas en termes individuels, ni en pointant telle ou telle association, mais plutôt en questionnant ce qui ressort majoritairement de nos expressions collectives.

Car de notre côté, quelle dynamique de transformation de la société impulsons-nous vraiment ?

En dépit de nos actions, rassemblements et argumentaires, nous peinons non seulement à nous faire entendre mais à susciter des mobilisations hors de nos cercles restreints.

Pourquoi sommes-nous incapables d’établir des ponts solides avec d’autres mouvements ? de réels rassemblements unitaires et durables ?

Les solidarités n’excédant guère les déclarations de principe, aussi vagues qu’inopérantes et la symbolique ponctuelle qui n’engage en réalité personne.

Avec une communauté en lambeaux, éparpillée en groupuscules, aux moyens comptés, s’appuyant sur des militants parfois au bord du burn out, coincés dans un courant défavorable, nous épuisons nos énergies à ériger des digues.

Il n’est de fait pas aisé de relever le nez du guidon pour nous interroger sur la pertinence de nos stratégies.

Il faudrait pourtant l’admettre, certains de nos mots d’ordre sont obsolètes. Inefficaces. Et sans doute même contre-productifs. Au premier rang desquels la revendication de l’égalité.

La force de cette demande ne s’est-elle pas évanouie, ayant produit tout ce qu’elle était en capacité de provoquer ?

Quand nous avons commencé à porter cette exigence, elle a littéralement fait irruption. Choqué les esprits. Sa puissance naissait de ce qu’elle était simplement inconcevable, insensée.

Une partie de la société était prête à nous concéder sa compassion, peut-être même se sentait-elle confusément redevable vis-à-vis de ces pédés qui avaient pris en charge la lutte contre le sida, et le pacs devait en témoigner qui suffirait à éloigner la vision culpabilisante de ces veufs jetés à la rue au lendemain du décès de leur compagnon.

Mais l’homophobie demeurait la norme. Partagée sans états d’âme. Et seul le spectre du communautarisme avait éloigné la solution d’un contrat spécifique.

En fallait-il de l’aplomb pour prétendre à l’égalité !

Y compris dans nos rangs, cette prétention avait effrayé. Une telle surenchère n’allait-elle pas nous aliéner nos soutiens au PS ? N’allait-elle pas faire échouer l’adoption du pacs ?

D’une certaine façon, ce furent les résistances exprimées au cours des débats parlementaires (absence des députés socialistes aux premières séances, application du gouvernement à nous exclure du couple – les pacsés restaient des célibataires- et de la famille et bien sûr outrances de la droite) qui soudèrent les différents courants de la communauté sur cette revendication.

Unité d’opportunité. Peu importe que les uns en aient attendu une perspective de normalisation là où d’autres imaginaient le ver dans la pomme hétéropatriarcale.

S’inscrire dans le principe d’égalité, c’était établir un parallèle entre homophobie et racisme. Car à l’époque, en terme d’affichage public (ce qui n’a rien à voir avec la réalité, car s’il était/est de bon ton de se dire antiraciste, ça n’empêchait/n’empêche en rien de conduire des politiques racistes), s’affirmer anti-raciste faisait partie du package obligatoire du militant de gauche tandis que l’homophobie se partageait sans complexe.

Ce parallèle incongru et inédit devait obliger les partis de gauche à intégrer dans leur petit panier de valeurs la nécessité de briser l’évidence bien partagée, la "normalité" implicite de l’homophobie. Pour mémoire, en 1998, un gouvernement de gauche en est encore à censurer une campagne de prévention de la Direction Générale de la Santé et du CFES (comité français pour l’éducation à la santé) qui met en scène deux garçons qui s’embrassent et l’entourage de Jospin n’hésite pas à justifier cette censure ainsi : l’argent public n’a pas à financer le prosélytisme.

Alors si certains émettaient des doutes quant à la pertinence de la stratégie égalitaire (la marche des beurs pour l’égalité était loin d’avoir produit les résultats escomptés) et mettaient en garde sur le risque de verser dans l’injonction normalisante et le corporatisme, ces objections n’atteignaient guère la majorité des militants.

Semblaient protéger de ces écueils les fondements de la lutte contre le sida qui avait posé la coalition des minorités et la déconstruction des mécanismes d’exclusion sociale comme des préalables non négociables (emblématiques de ces choix, les participations d’Act Up-Paris aux deux premières grandes messes télévisuelles du sidaction. Lors de la première édition, le président de l’association, Cleews Vellay avait enflammé la soirée en imposant aux animateurs la question de la santé des prisonniers, tandis que son successeur, Christophe Martet, deux ans plus tard quittait les plateaux de l’émission en s’insurgeant de l’expulsion des malades étrangers).

Dans un mouvement gay en pleine expansion, tout ébaubi de se découvrir chaque jour de nouvelles facettes et découvrant une énergie insoupçonnée dans l’affirmation positive de ses singularités, les éternelles oppositions et tensions entre tenants de la transmutation sociale et ceux de l’intégration paraissaient secondaires, voire dépassables. Les chantiers étaient innombrables. Et les premiers succès nous berçaient.

Les trithérapies arrivaient, des députés commençaient à plancher sur des projets de pénalisation de l’homophobie, des associations recevaient pour la première fois un agrément du ministère de la jeunesse et des sports, et l’idée de subventionner la lutte contre l’homophobie sur des crédits d’action sociale et non plus sur des fonds sida faisait peu à peu son chemin.

Mais au fil des années, le pavé dans la mare s’est transformé en lieu commun.

Tandis que se développaient associations familiales et sociabilité de loisirs, l’influence des associations sida a décliné.

De cœur associatif communautaire, la gestion du politique s’en est trouvée déplacée et déléguée à des associations ou des groupes spécialisés que ce soit au sein des partis traditionnels ou en inter-associatif.

Pour fédérer le plus grand nombre, notre discours s’est simplifié, rétréci pour finir par se polariser sur une revendication-phare phagocytant tout le reste, reléguant au second plan, l’originalité de nos pratiques, nos propositions innovantes, notre capacité à bouleverser des structures sclérosantes et sclérosées.

En positif nous essaimions, en négatif nous en sommes peu à peu revenu à une approche très institutionnelle. Et si les politiques ont intégré certaines de nos revendications, ils ont également repris la main sur la hiérarchisation et le calendrier à leur appliquer.

De choix tactiques en priorités politiques de court termes, un glissement s’est opéré qui nous a vu renoncer à la contestation de la norme en échange d’une participation à celle-ci.

Une évolution qui s’est vue favorisée par des facteurs sociétaux non spécifiques aux gays mais pas sans influence : plus d’une décennie de droite au pouvoir, vouée au libéralisme, à la consommation, l’accent mis sur des stratégies de réussite individuelle, la mise en avant de valeurs traditionnelles comme remède à la crise, l’agitation des peurs. Une sociabilité qui s’est vue impactée par le développement des réseaux sociaux (avec pour les gays une conséquence sur la viabilité des bars et autres lieux de drague physiquement localisés).

L’articulation de nos argumentaires s’est désunie, notre discours dépolitisé. Avec le recul global de l’homophobie, nous nous sommes illusionnés sur sa disparition. Nous avons perdu de vue ses ressorts idéologiques.

D’aucuns ont pu clamer l’inutilité du communautaire, stigmatiser son ringardisme. Oubliant un peu vite combien il était facile de nous réduire au silence quand nous nous privions nous-mêmes d’outils collectifs.

Les partis politiques ont bien saisi le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de ce tournant, instaurant dès lors un rapport de force visant à nous canaliser à travers des pratiques de récompense en échange de notre allégeance.

Notre faible poids médiatique, couplé à notre désertion du champ culturel, ont fini de nous réduire à des sigles abscons, désincarnés qui ne touchent plus quiconque : PMA, GPA, LGBTQI … , à des slogans trop généraux qui tendent à faire croire que tout est soluble dans tout et équivalent : égalité, pour toutes, et à des revendications qui se limitent à la reproduction sociale, renvoyant à la marge notre volonté de nous faire partie prenante d’un processus de transformation sociale[1] et rendant de fait inaudibles actions et discours alternatifs.

Quand nous ne nous sommes pas fait, plus ou moins volontairement, les complices de la reconduction d’un ordre social sexiste, raciste et classiste.
En niant être traversés nous-mêmes par ces courants. En nous excusant quasiment de nos singularités. En nous appliquant à donner des gages quant à notre respectabilité et notre homologie, à rassurer sur nos pratiques de la conjugalité.
Qui nous a entendu nous opposer vigoureusement au pinkwashing ? Aux propos de Marine Le Pen instrumentalisant l’homophobie pour stigmatiser les quartiers ? À ceux qui parmi nous ne cachent pas leur racisme ou prétendent l’habiller de masques libéraux ?

De sorte que nous avons fini par apparaître – même si c’est à tort - comme préoccupés seulement de nos propres droits. Ne luttant plus pour nous opposer aux mécanismes de l’exclusion mais seulement pour recevoir l’autorisation de nous asseoir à la table de la famille traditionnelle, ayant échangé notre force de contestation contre un droit de cité.

Où est passée notre critique des rapports de domination ? Notre opposition à leur inlassable reproduction ? quelle forme d’émancipation proposons-nous ? Quels espaces ouvrons-nous ?

Il est plus que temps, me semble-t-il de sortir des sentiers rebattus de l’égalité et de retrouver une capacité collective à politiser les enjeux de nos luttes. De nous rappeler que les rapports de domination s’inscrivent dans des logiques d’exploitation non seulement sociales mais aussi à visée économique.

Ce qui suppose, si je devais en revenir au point de départ de ce texte, à la PMA et la loi famille, d’affirmer haut et fort que nous voulons une véritable refonte générale des règles de la filiation (à détacher des références biologiques et de la dualité du couple) et non des aménagements qui prennent plus ou moins en compte les réalités de nos vies.

Sur ces questions, quelques éléments de méthode pourraient être cherchés dans une articulation, à diffuser hors de nos cercles d’initiés, des pistes de réflexion proposées par Thomas Linard[2] à travers les textes qu’il publie régulièrement et de la démarche de partage par l’association Les enfants d’Arc en Ciel[3] de témoignages concrets des effets des règles actuelles. Et à condition de ne pas refaire de la famille le titan omnivore que fut le mariage.

Mais plus largement, il me paraît urgent de nous attacher à réinventer des lieux et des moments de rencontres incarnées, (car les réseaux sociaux aussi utiles qu’ils soient sont en train de montrer leurs limites), où la parole des unes et des autres circule, où nos expériences se confrontent, se décalent et s’interpellent. Où les corps et les désirs reprennent place.

Il nous faut régénérer nos expressions collectives, réinvestir le champ culturel au sens large du terme. Nous efforcer de forger des outils contemporains.

Depuis des mois, la détermination violente de quelques-uns à nous faire taire et disparaître de l’espace public ne fait que s’amplifier. Nous pouvons y opposer plaisir, imagination et puissance collective. Ou alors continuer à psalmodier que nous voulons – légitimement – l’égalité. Rien ne nous empêche de produire du sens et du mouvement. Donnons-nous en les moyens. Ouvrons les chantiers.


[1] Il y aurait d’ailleurs, à l’aune des divisions traversant aujourd’hui les mouvements féministes, un parallèle à tracer dans les effets politiques des mots d’ordre de l’égalité et de la parité qui furent adoptés quasiment au même moment.