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mardi 22 novembre 2016

Primaire, c’est le terme




François Fillon en tête au premier tour de la primaire de la droite, les réactions à la nouvelle campagne de prévention du sida s’adressant aux HSH1, mêmes symptômes.
Il n’y a là, hélas rien de très nouveau. Si ce n’est la consolidation d’un mouvement de fond. Parce que les classes dirigeantes n’ont en aucune façon le désir d’en finir avec la hiérarchisation de la société, elles s’efforcent de rendre toujours plus indiscutable le fait qu’il n’y aurait pas d’alternatives crédibles d’organisation sociale et qu’en découlerait la nécessité de faire des choix entre des catégories de population.
Du déséquilibre au désordre, en termes de ressenti, il n’y a pas loin. Il n’est donc pas très ardu, face à l’écart grandissant entre classes privilégiées et majorité de la population, de faire croire qu’il suffirait d’en revenir à l’Ordre pour réparer le sentiment d’abandon, effaçant au passage que c’est en réalité précisément cet ordre qui est à l’œuvre et à l’origine du déséquilibre.
En ce sens, les Primaires portent bien leur nom. C’est ce que les dirigeants exploitent à loisir, du primaire.
Hier midi sur France Info, Frigide Barjot, à propos de l’aggravation de la différence de traitement entre couples de même sexe et couples de sexes discordants dans l’accès à l’adoption plénière justifiait cette différence en l’adossant à celle qui serait légitime entre mensonge vraisemblable et mensonge impossible.2
Gommer l’origine biologique d’un enfant dans le cas d’adoption par un couple hétérosexuel ne serait pas mensonge parce que ça a l’air vrai.
Voilà donc ce que préconise le projet de François Fillon (pour autant, Fillon n’est pas exceptionnel, la même logique est à l’œuvre également aujourd’hui, Fillon entend seulement la pousser plus loin), mentir, du moment que ça a l’apparence de la vérité.
Préserver, à coup de mensonge vraisemblable, l’ordre établi, les hiérarchies sociales en attribuant des places a priori à chacun et s’assurer que personne ne vienne en contester la légitimité.
Car c’est ce que font les couples de même sexe en la matière. Affirmer que nous pouvons être partie prenante de nos destins.
L’alternative est là : fonder nos liens aux autres sur la responsabilité et l’engagement ou sur un ordre préétabli dont il importerait peu qu’il soit mensonger et inégalitaire du moment qu’il emprunte à une apparente sécurité.
Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Car la famille traditionnelle qu’on nous propose alors comme modèle unique dont on devrait accepter la suprématie, n’est rien d’autre que statistiquement tout autant refuge réel dans certains cas, fantasmée dans bien d’autres et lieu de violence sans rivale (féminicide, inceste, femmes et enfants battus, homophobie …)
Dans le même temps, on comprend bien l’intérêt pour les promoteurs d’une casse sociale sans limites, de nous vendre la famille et les rôles traditionnels comme moyens de protection de première intention.
Car quand il n’y aura plus de sécu, d’hôpitaux, de Maison de retraite, d’écoles que privées, qui sera en charge de s’occuper des malades, des vieux, de l’instruction des enfants qui n’auront pas accès aux cliniques de luxe, spécialistes aux honoraires exorbitants et autres institutions privilégiées ? Maman à la maison, papa pas en mesure de refuser de travailler quelles que soient les conditions de l’embauche et priés de remercier de l’aumône qui leur sera faite par quelques grandes familles de Conseils d’administrations consanguins se distribuant toujours plus de dividendes d’un ordre naturel, vous dit-on !
Il n’y a pas d’alternative, que de laisser les riches faire de l’argent, ne savent-ils pas mieux que quiconque le faire !
Dans cet ordre de la jungle, on laissera s’extraire quelques jeunes carnassiers, pour prétendre que le libéralisme fonctionne au mérite et au labeur et non à l’héritage, un peu de sang neuf, ne nuit pas (vous vous souvenez, « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »3). Le libéralisme intègre au compte-goutte à condition de nourrir la pyramide.
Le lien avec la campagne de lutte contre les contaminations chez les HSH ? Ne pensez pas qu’il s’est perdu, c’est cette fameuse nécessité de faire des choix entre des catégories de population dont les intérêts seraient supposément contradictoires.
Certains ont vu dans l’opposition à cette campagne des Poisson, Associations Familiales catholiques (c’est leur nom) et autres affidés de La Manif pour tous de l’hypocrisie, (en passant hein, je note qu’à ma connaissance il n’y a pas eu de cris d’orfraies venues d’autres religions et que les tenants d’une laïcité variable n’ont rien à dire ici sur l’incursion d’un catholicisme bon teint dans le champ politique) et ne trouvent rien de plus pertinent que de dénoncer celle-ci et l’homophobie qu’elle serait censée dissimuler.
Certes ils sont homophobes, à n’en point douter.
Mais d’une part leurs manières ont progressé dans la société, d’autre part l’homophobie (il s’agit ici de considérer que l’hétérosexualité est meilleure que l’homosexualité, pas de casser la gueule du premier pédé qui passe) est tellement partagée et structurellement intégrée à nos modes de pensée qu’il ne suffit pas de dire pour convaincre. Oui, il faut la nommer mais hélas, on en est encore aussi à devoir la démontrer.
Et si nous voulons dénoncer l’hypocrisie alors ne nous contentons pas de qualifier, démasquons-là jusqu’à son terme. Factuellement.
Ces associations, ces maires, préfèrent que des gays se contaminent plutôt que d’accepter que l’image de deux hommes s’enlaçant se banalise. Ils prétendent que deux hommes qui s'enlacent c'est indécent. Non, ce qui est indécent c'est de préférer que des contaminations se produisent.
Ne perdons pas de vue que s’ils ne disent pas ouvertement leur homophobie et ce qu'elle recouvre (à quelques exceptions près), c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Mais aussi que ce serait contre-productif d’avancer sans filtres. Car une large part de l’opinion publique n’est pas prête à assumer la réalité de son homophobie et les conséquences qui découleraient d’un tel aveu. Méfions-nous pourtant, ils gagnent du terrain. Jouer sur le registre du non-dit, de l’implicite leur sert à rallier peu à peu, ceux que trop de franchise aurait effrayés mais qui au fond n’ont pas été convaincus mais contraints à nous faire place, ceux qu’on peut persuader que l’avancée de nos droits se ferait à leur détriment et que dans ces conditions il n’y a rien de mal à être homophobe.
En croyant qu’il suffit de dire qu’ils sont hypocrites, sans dire en quoi, nous misons sur une compréhension de cette même opinion de nos points de vue et nous oublions à quoi sert cette hypocrisie.
Ils font semblant d’ignorer l’objectif de la campagne, remettent en cause son intérêt et son efficacité, prétendent même se préoccuper de notre sort en avançant qu’il y aurait d’autres vecteurs de communication plus efficaces, mais tout ça est diversion. La réalité c’est que ces forces, car c’en sont à nouveau, ne souhaitent que notre disparition, y compris physique si c’est nécessaire. Nos vies ne valent pas protection, voilà ce qu’ils disent réellement.
Comment ne pas être renvoyé dans ce contexte au slogan « Séropos, la France vous préfère morts » que rappelait Act Up-Paris il y a quelques jours dans son appel à se mobiliser le 1er décembre prochain.
A cette évocation, je me souviens m’être faite la remarque, comme en 1995 déjà (tiens, tiens, 1995, Juppé vous vous souvenez ?) que ce n’était pas le meilleur mot d’ordre que nous avions produit. Qui m’a toujours paru trop frontal et me semblait-il à l’époque aurait dû être point de départ de la réflexion et non son aboutissement. Mais avec le recul, un tel mot d’ordre ne reflétait-il pas en effet notre réalité, notre épuisement et l’apogée de l’hécatombe. Les trithérapies n’étaient pas encore arrivées. Et nous étions entourés de morts et de combattants exténués en sursis. Et face à nous, toujours ce mur d’indifférence et d’homophobie qui non seulement avait permis à l’épidémie de se développer, mais continuait à justifier de ne pas en prendre la mesure.
Toujours cette même assimilation des campagnes de prévention grand public à destination des gays à la promotion de l’homosexualité.
Toujours ce même fantasme d’une homosexualité contagieuse. Plus capitale à enrayer que la multiplication de nos morts.
Nous voici donc 20 ans plus tard ; nous attendons toujours les campagnes de lutte contre l’homophobie, il a fallu se battre pour que la campagne de 2016 ne soient pas renvoyée dans les réseaux communautaires (même si d’autres arguments ont été aussi évoqués, comme la pertinence de mettre sur le même plan préservatif, Prep, Tasp) ou accompagnée de visuels s’adressant à d’autres que des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes Comme si s’adresser à eux, spécifiquement, demeurait illégitime.
Que les pouvoirs publics aient finalement accepté de s’y résoudre, et de défendre la campagne une fois celle-ci attaquée, ne peut faire oublier qu’au fond leurs réticences n’étaient pas très éloignées des arguments qu’ils condamnent publiquement.
Car ce que nous payons aujourd’hui ce sont ces réticences, et les campagnes qui n’ont jamais vu le jour. Et ce qu’elles nous disent, en dépit des messages de soutien, c’est combien nous sommes loin de la banalité.
Parce que pour chaque pas, pour chaque mesure qui s’imposent pour assurer notre bien-être, notre santé, notre existence, les pouvoirs publics continuent de peser ce que ça pourrait leur coûter en terme d’image.
Et parce que les mesures de santé publique qui nous concernent continuent d’être évaluées non pas tant à leur efficacité qu’à leur réception réelle ou fantasmée de l’opinion publique.
C’est l’existence de cette balance, que le slogan cru de 1995 rendait visible.
Une balance qui n’a pas disparu. Seuls les rapports de force qui en font pencher les plateaux fluctuent. Indicateurs de ce que nos vies pèsent.
En 2012, la Manif pour tous a estimé qu’elle ne pouvait se permettre d’affirmer haut et fort que nos vies ne valent rien (même si quelques-unes de ses franges ne s’en sont pas privées).
Qu’elle ne pouvait revendiquer frontalement l’homophobie, comme elle ne peut pas dire ouvertement aujourd’hui qu’elle se moque totalement que des homosexuels soient contaminés. Cette crudité-là n’est aujourd’hui pas audible.
Elle n’y a pas renoncé pour autant.
Puisque l’opinion publique dans sa majorité, n’était plus prête à assumer une homophobie brutale et décomplexée, elle a décidé de contourner l’obstacle.
Plutôt que le frontal, elle a choisi le collatéral pour remettre du poids dans son plateau de la balance.
L’homophobie n’aurait rien d’idéologique, et bien sûr ne relèverait en rien d’un ordre moral, non ce serait plutôt une conséquence inévitable de choix qui s’imposent en raison de contradictions indépassables entre intérêts de différentes populations. On ne serait dès lors pas homophobes, et surtout pas par une volonté de nuire, ni même de s’opposer, mais contraints et forcés à des choix imposés par des intérêts supérieurs.
Il suffit pour cela de prétendre que les droits des uns porteraient atteintes à d’autres. Et si possible à d’autres dont la vulnérabilité fait consensus. D’où les enfants. Retour de la moralité. Qui ne veut protéger les enfants ?
L’équation est assez simple en fait : quand on ne peut pas dire l’homophobie, c’est bien, commençons par neutraliser la thèse inverse, l’homophobie c’est mal. Peu ont envie d’assumer d’incarner le mal. Ensuite, il sera bien plus facile de faire assumer des choix qui sont homophobes. Puisque ce n’est pas blâmable.
C’est une façon de procéder qui a également fait ses preuves en matière de racisme. Les violences, discriminations passent d’autant mieux qu’on prétend les expliquer par des raisons objectives, factuelles. On peut s’abriter derrière l’idée que n’est pas du racisme mais des circonstances qui ont imposé des choix. Un intérêt supérieur à la valeur des vies.
Mais une fois qu’on s’est habitué à admettre que ces vies n’ont pas de valeur et que nos choix ne sont en rien moralement condamnables, là on peut passer à nouveau à l’étape suivante. Puisque ces actes, ces discriminations homophobes ou racistes, parfois les deux d’ailleurs, sont justifiés, pourquoi ne pourrait-on pas les assumer et les revendiquer pour ce qu’ils sont.
Face à cette mécanique qui se développe à vitesse effrayante, nous continuons à sous-estimer l’ampleur des dégâts.
Bien sûr, il faut continuer à dénoncer et démasquer l’homophobie sous toutes ses formes, insidieuse, banale, structurelle, institutionnelle, politique, brutale ou policée.
Mais il faut cesser de croire que cette dénonciation, ce rendre visible suffisent. Pas plus que qu’il suffit de croire que parce que nos revendications sont justes, elles vont automatiquement susciter l’adhésion.
Nécessaire mais non suffisant.
Il faut aussi cesser de penser que parce que nous recevons des témoignages de solidarité, des soutiens et des re-tweet dans le monde des réseaux sociaux, nous avons avec nous la population.
Les messages de nos opposants ne s’adressent pas à ces soutiens, qui sont réconfortants par ailleurs et là encore nécessaires, mais à une frange de la population qui a fini par croire que l’amélioration de sa situation qu’elle ne voit matériellement pas venir, passera par des repères identitaires dont on l’aurait expropriée.
Et à qui nos opposants ne cessent de répéter qu’il ne peut y avoir de projet commun entre eux et nous.
Nous nous rassurons en pensant que la minorité qui nous combat est une minorité justement. Nous oublions, que le pouvoir d’une minorité ne se mesure pas seulement à son poids numérique (et heureusement pour nous, sinon nous n’aurions jamais fait avancer nos droits) mais plutôt à l’influence qu’elle exerce en des points stratégiques et sur sa capacité à mobiliser plus que son opposition.
Aujourd’hui, nous pouvons encore compter sur la compréhension d’une majorité de la population. Ce qui n’implique pas qu’elle se mobilisera à nos côtés. Qu’elle n’estimera pas nos combats secondaires. Potentiellement sacrifiables. D’autant plus que la situation se tend sur des fronts multiples. Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces réflexes, et ne choisissons-nous pas nos priorités ?
D’autre part, avons-nous fait l’effort que nous reprochons à la gauche en général de ne pas avoir fait, à savoir prendre le temps d’inclure nos droits dans un projet global crédible, audible, où s’articulent les droits de chacun ?
A nous adosser quasi exclusivement aux droits de l’homme, nous en négligeons la dimension politique (ou la réduisons au monde politico-médiatique et associatif) et le versant matériel.
Les classes populaires, les autres minorités ne sont pas contre nous, en revanche, elles ont d’autres urgences que de nous défendre. Et nous aurions tort de le leur reprocher.
Le sida c’est la guerre disait Act Up. L’homophobie aussi. Il est tentant de l’oublier. De la croire renvoyée au Moyen-âge. De la penser résiduelle et limitée à un groupuscule de connards, là où nous sommes confrontés à une minorité certes, mais organisée, déterminée, qui dispose de moyens incomparables et déploie des stratégies pensées qui gagnent chaque jour en influence et nocivité.
Eux sont prêts à la guerre. Et nous ?


jeudi 3 novembre 2016

Les mots justes



Les mots justes

Non seulement les gouvernements Hollande auront-ils sacrifié toute une partie de nos droits, renoncé à l'émancipation et à l'éducation populaire, mais ils auront fait reculé la lutte contre l'homophobie, transformant celle-ci en clause de conscience et (re)fait de nous des cibles.

Manifester pour refuser aux homosexuels de bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels et s'opposer à l'éducation aux stéréotypes de genre n'est donc pas une manifestation d'hostilité à l'égard des homosexuels.

En revanche estimer le contraire est visiblement, pour la cour d'appel de Paris1, pas une opinion et ne relève pas de la liberté d'expression, mais est à l'inverse donc, une manifestation d'hostilité que cette cour a qualifiée d'injure.

Cette décision revient à estimer qu'appeler à la discrimination n'est pas condamnable mais la dénonciation de ce fait, elle, l'est.

La Manif pour tous a bien compris l'importance de cet enjeu de la définition de l'homophobie. Dès sa structuration, elle s'est efforcée de déguiser sous des atours aimables, tout en ballons et colifichets régressifs, la violence de propos qui ne font qu'affirmer une hiérarchie des orientations sexuelles. Hiérarchie qui commençait à devenir socialement et culturellement condamnable.

Cette bataille est avant tout culturelle et politique, si ils et elles ne veulent pas qu'on les traite d'homophobes, ce n'est pas parce qu'ils n'assument pas leur homophobie, c'est parce que dans le moment politique que nous traversons, il est plus intéressant d'en restreindre la portée jusqu'à priver le concept de toute utilité politique.

La manœuvre fonctionne et la justice, après les politiques et les médias qui s'étaient vautrés dans ce barnum, emboite le pas. Les institutions n'ont jamais été nos alliés, et tout changement qui y est porté, l'est toujours en partie parce que nous les y avons contraints. Rien ne nous a jamais été donné, tout a été conquis.

Les plaintes2 de la Manif pour tous sont du même ressort que ses ballons. Il ne s'agit que d'appliquer à la politique les méthodes de la prestidigitation. Tu la vois la violence ? Abracadabra, psalmodions formules incantatoires qui paraissent innocentes, parons les de couleurs joyeuses, et le tour est joué, la violence, l'agression, ne seraient pas leur, mais dans le fait de s'y opposer.

Lorsque le terme homophobie a été forgé, c'était en pleine conscience qu'il y avait nécessité à nommer les mécanismes d'exclusion. Peu à peu nous avons, de haute lutte, réussi à l'imposer. Mais au fur et à mesure qu'il entrait dans le vocabulaire commun, nous avons perdu de vue que son usage, sa définition, son périmètre dépendent de rapports de force.

Imposer ses propres termes n'a rien d'anodin : c'est dicter ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ce qui peut se penser. Et dans quelles conditions.

La Manif pour tous a rapté le « pour tous », diabolisé le « genre », s'est approprié la « famille », nous parle désormais de « PMA sans père », et s'emploie à siphonner « l'homophobie ».

Parce qu'elle apparaît moins concrète que des revendications de droits, nous avons collectivement tendance à sous-estimer cette bataille qui est pourtant le cœur de la lutte.

Mais quand nous perdons sur le sens des mots, comment espérons-nous faire comprendre et entendre ce que nous avons à dire ?

mardi 8 avril 2014

SOS Fantômes





Des homosexuels se font salement démonter la gueule parce qu’ils sont homosexuels, des badauds et riverains regardent, un conducteur de bus ferme les portes de son véhicule et repart sans intervenir[1], mais il ne faudrait pas voir là d’homophobie.

Un responsable politique (l'ancien député du Nord, Christian Vanneste) peut récuser aux homosexuels toute légitimité politique au prétexte que, selon lui, leur vie différente les disqualifierait[2] mais le tribunal correctionnel de Paris n’y voit pas d’homophobie[3]. Seulement une succession de poncifs et d’idées reçues dont il ne faudrait pas s’alarmer puisque que leur auteur avait lui-même ponctué ses propos de rires satisfaits.
Les principaux responsables religieux, politiques et syndicaux[4] de ce pays s’associent pour dénoncer un climat de haine et lancent un appel au vivre ensemble[5] en oubliant soigneusement de mentionner l’orientation sexuelle parmi les différences à admettre, comprendre et respecter.
Faut-il s’en étonner quand parmi eux certains ont contribué à entretenir le climat malsain qu’ils entendent aujourd’hui dénoncer ? Mais là encore, il n’y aurait pas d’homophobie dans cet oubli, certainement malencontreux.

Le nouveau Premier ministre, à peine nommé, dans son discours de politique générale[6], plaidant l’apaisement à son tour, appelle aussitôt après à éviter les surenchères qui profitent aux extrêmes, au nom du consensus. Un consensus qui justifie d’accepter les inégalités de traitement entre hétérosexuels et homosexuels. Mais il n’y aurait rien d’homophobe là-dedans !

Je ne sais pourquoi, c’est une image en fait assez comique qui me vient à l’esprit. Quelque chose du dessin animé. Les homosexuels transformés en Caspers qui n’impriment plus la pellicule, essayant d’interpeller l’opinion publique, et les différents représentants de celle-ci persistant à ignorer leurs appels en toute bonne conscience dans le meilleur des cas.

Hé, ho, il n’y aurait pas comme un problème ? Quelqu’un nous voit, nous entends ? Aurait une toute petite idée de ce que nous vivons ?

Nos opposants voulaient nous faire disparaître, il semble qu’ils sont en bonne voie d’y parvenir, nous voici à l’évidence transparents, inaudibles, invisibles.

Homophobie dîtes-vous ? Quelle homophobie ? Rien que des Français inquiets qu’il faut rassurer, unir, apaiser.



[1] http://yagg.com/2014/03/21/homophobie-un-couple-dhommes-agresse-a-paris-2/
[2] «Il y en a de plus en plus à droite, d’ailleurs je remarque qu’ils se font la courte échelle. C’est bien mais je ne pense pas que c’est en ayant une vie différente de celle de la plupart des gens que l’on peut les diriger…» libertepolitique.com 10 février 2012
[3] 3 avril 2014
[4] Mgr André Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris, Dalil Boubakeur, président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), François Clavairoly, président de la Fédération Protestante de France, Michel Gugenheim, Grand Rabbin de France par intérim, Marie-Stella Boussemart, présidente de l’Union Bouddhiste de France, Harlem Désir, premier secrétaire du Parti Socialiste, Jean-François Copé, président de l’UMP, Rama Yade, vice-Présidente de l’UDI, François Bayrou président du MODEM, Jean-Vincent Placé président du Groupe Écologiste au Sénat, Laurent Berger, secrétaire Général de la CFDT et Philippe Louis, président confédéral de la CFTC.
[5] http://www.rtl.fr/actualites/info/article/religieux-gauche-et-droite-lancent-un-appel-au-vivre-ensemble-7770975461
[6] http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5281.seance-unique--declaration-de-politique-generale-du-gouvernement-8-avril-2014

jeudi 27 juin 2013

Couples imaginaires, homophobie réelle





Si l'exposition de photographies réalisées par Olivier Ciappa m’intéresse, ce n’est pas tant pour elle-même que par ce qu’elle révèle en creux.

Olivier Ciappa n'est pas un militant. Il le dit lui-même. Mieux, il fait partie des homosexuels qui, jusqu'au mois de novembre dernier, pensait que l'homophobie n'existait plus. Ou seulement de façon résiduelle.

Ces photos sont nées, il l’explique, en réaction aux manifestations d’hostilité à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels.

Et si, pour mener à bien son projet, il s'est adossé à deux associations, Aides et SOS homophobie, cette exposition n'en reste pas moins le fruit d'une initiative individuelle.

Les clichés, dans un second temps, devront être vendus et les sommes récoltées reversées au profit du Refuge, une association qui vient en aide aux jeunes homosexuels rejetés par leurs parents.

S’il me semble important de souligner ces éléments, c’est parce qu’ils permettent de comprendre comment des trajectoires personnelles, au-delà de l’expérience singulière, ont été impactées de façon semblable par l’homophobie ces derniers mois.

Ces quatre points forment un schéma éclairant de la façon dont nombre d’homosexuels à priori non militants ont répondu à l’agressivité qui soudain les atteignait :

- Découverte brutale de la persistance d’une homophobie haineuse dans une frange non négligeable de la société.

- Réaction au travers d’initiatives individuelles, basée sur la créativité et les vecteurs modernes d’expression (photo, graphisme, réseaux sociaux).

- Recours aux associations existantes comme ressources structurelles permettant une mise à disposition au plus grand nombre.

- Soutien accru aux associations assumant concrètement les dégâts consécutifs aux manifestations de l’homophobie.

Si cette dimension individuelle de la réaction s’est avérée si évidente, c’est notamment parce qu’elle est venue occuper un terrain laissé vacant par les structures associatives.

Pourquoi une telle discrétion des associations ?

Pour les unes, leur vocation n’est pas l’intervention dans le débat public. Leur objet relève de la convivialité ou du loisir, et ce sont désormais celles dont les adhérents sont les plus nombreux.

Pour les autres, leurs effectifs ont fondu. Ce d’autant plus sûrement que de nombreux homosexuels partageaient avec Olivier Ciappa l’idée que l’homophobie n’était plus qu’un lointain souvenir.

De ce fait, leurs forces vives, déjà mobilisées sur le terrain quotidien de l’homophobie, ont eu beaucoup de mal à mener de front les deux batailles de la prise en charge concrète et de la réponse idéologique.

Enfin, la délégation depuis des années à une seule grosse structure, de type interassociative (qui par sa nature même a tendance à favoriser l’expression du plus petit dénominateur commun), coincée par sa conception traditionnelle de la politique et sa proximité quasi incestueuse avec le Parti socialiste a, une de fois de plus, montré ses limites.

Mon intérêt pour « les couples imaginaires » ne relève ni de leur aspect artistique, ni de leur caractère singulier mais au contraire de ce que l’objet nous révèle du substrat politique.

A ce titre, la mise en lumière de l’aspect réactif (plutôt que prescriptif) et la forte dimension d’engagement individuel ne sont pas les seules caractéristiques "climatiques" que cette exposition permet de dégager.

En effet, en élaborant son projet, le photographe s’est éloigné de son cliché initial qui le mettait en scène avec son compagnon pour privilégier les représentations de couples imaginaires. Fictifs dit-il. Et de fait, les homosexuels réels n’apparaissent plus qu’à titre d’exception dans cette exposition.

Il est évident que le même regard ne peut pas être porté sur un travail artistique personnel, même s’il se revendique d’une portée politique (Olivier Ciappa entend participer à « apaiser une société en tension avec ses minorités après les débats difficiles »[1]) que celui qui pourrait être posé sur un projet associatif.

Néanmoins, il me paraît significatif, que ce soit à cette expression que les médias aient accordé une exposition conséquente quant ils ignoraient la plupart des autres messages.

Car au-delà du fait qu’ils préfèrent éclairer de leurs projecteurs l’initiative individuelle et artistique plutôt qu’un discours politique supposé rébarbatif, le people plutôt que le militant, il est assez symptomatique que ce soit une représentation fantasmée de l’homosexualité qui ait leur faveur. Comme s'il n’y avait de place sur leurs écrans que pour une homosexualité qui, justement, n’en est pas.

Pourrait-on en déduire que pour bénéficier d’une exposition médiatique, l’homosexualité devait être hétérosexuelle ? On peut se souvenir, dans le même ordre d’idée du succès qu’avait rencontré le baiser de Marseille[2], quand deux jeunes hétérosexuelles, choquées par une manifestation anti-mariage avaient décidé de s’embrasser face aux opposants.

En mettant en scène quasi exclusivement des hétéros solidaires, l’exposition révèle un autre point, l’absence d’investissement dans ce débat des personnalités publiques ouvertement homosexuelles. Presque absentes sur ces clichés, on ne peut pas vraiment retenir qu’elles aient manifesté leur soutien ailleurs ! et les quelques prises de paroles dont on peut se souvenir n’ont pas été d’un engagement remarquable.
Quant à ceux qui espéraient des coming-out, ils en ont été pour leurs illusions.

Le dernier enseignement que je tire de cette exposition ressort au vandalisme qui s’est exercé dès lors qu’elle s’est installée dans la rue.

Je ne reviendrais pas sur la dimension totalitaire de toute destruction et/ou censure d’une œuvre artistique, beaucoup s’en sont déjà chargés.

Les dégradations infligées à ces photographies ont modifié la nature même de l’exposition. C’est ce qu’a bien compris le photographe quand il a pris la décision de ne pas les remplacer mais au contraire de les exposer en l’état accompagnés de nouveaux tirages.

Ceux qui s’en sont pris à ces photos voulaient signifier leur volonté de s’opposer à la possibilité d’afficher des couples homosexuels, même fictifs, dans l’espace public. Ces couples devaient disparaître. Ne pas exister.

Afficher ces clichés lacérés, c’est non seulement refuser cet effacement mais aussi montrer, telles qu’ils les ont exprimées, la volonté de destruction qui anime les homophobes et leur violence.

Durant des mois, il a été répété qu’il n’y avait pas d’homophobie à s’opposer à la reconnaissance égale des couples homosexuels.

Depuis quelques semaines, le président de la République (mais aussi le Premier ministre et son gouvernement) tente de justifier l’enterrement de ses promesses de campagne (ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes, droit des trans) au nom de la nécessité d’apaiser les tensions nées de sa gestion du dossier mariage.

Cette volonté d’apaisement, Olivier Ciappa s’est efforcé de lui donner des visages. Les homophobes n’en ont cure.



[2] http://blogs.afp.com/makingof/?post/2012/10/24/Le-baiser-de-Marseille

mercredi 10 avril 2013

Homophobie : le bon, la brute et le truand




On peut considérer comme un progrès l’énergie avec laquelle une grande majorité des opposants à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe tiennent à se défendre de toute homophobie.

Évidemment, ce positionnement doit beaucoup à la pénalisation de l’homophobie, mais il tient surtout à mon sens, à deux dynamiques.
L’une relève de l’impensé, l’autre de la construction politique. Et les deux ne sont pas sans se répondre.

On n’est pas homophobe, comme on n’est pas raciste ou sexiste ! Le processus tient de la difficulté à appréhender les mécanismes d’invisibilisation des rapports sociaux de classe, de sexe ou de genre et d’assignation à des rôles. Cette invisibilité des systèmes de domination et de la violence de l’organisation sociale conduit tout un chacun, qu’il en soit victime ou bénéficiaire, à les nier ou les minorer et à renvoyer au privé ou aux choix individuels ce qui relève en fait de la construction idéologique.


Le second processus, lui est politiquement organisé et consciemment exploité. Il relève de la volonté de refuser la remise en question de l’ordre établi et de consolider les positions hégémoniques des classes dominantes.

Quelle meilleure façon de protéger son pouvoir qu’en neutralisant les outils de ses opposants ?

Une partie importante du travail des militants homosexuels avait constitué à rendre visible ces rapports de domination et à les rendre socialement condamnables.

Il fallait donc pour ceux qui s’opposent à ces changements, dans un rapport de force qui ne leur était plus favorable, travailler à rendre inopérante la condamnation avant d’espérer inverser ce rapport de force.

Dès lors, la stratégie mise en place par Barjot et ses alliés est simple : feindre l’adhésion au principe mais contester son champ d’application.

Ici interviennent la nature et le bon sens. Qui n’auraient pas à être pensé pour s’imposer. Et ne pourraient donc être contesté.

Façon de soutenir ne pas se situer dans l’idéologie mais d’y renvoyer son opposant, aussitôt soupçonnable d’arrière-pensées, de calculs politiques et de velléités manipulatrices.

Une stratégie discursive bien comprise par l’extrême droite qui l’utilise depuis des années afin d’imposer peu à peu ses valeurs en prisme dominant.

Les forces réactionnaires se coalisent et dans le même temps, s’efforcent de diviser les minorités et d’empêcher l’articulation de leurs luttes.

Ne nous laissons pas abuser par les prétendues dissensions qui opposeraient les homophobes modérés et leurs acolytes radicaux. Ils ne font que se partager le travail.

Ainsi aujourd’hui, se démarquer des expressions les plus évidentes de l’homophobie (Civitas et le Printemps français faisant office d’idiots utiles – mais pas pour autant inoffensifs) permet de prétendre la circonscrire, pour mieux en nier les manifestations structurelles et institutionnelles.

Il n’y aurait d’homophobie que brutale. Et tout ce qui n’emprunterait pas à ce registre de la crudité n’en serait donc pas.

Voilà comment d’une pirouette, les opposants à l’extension du droit au mariage, tout en feignant de s’offusquer, ont redonné une légitimité à l’expression polie de l’homophobie.