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samedi 31 janvier 2015

Charlie White : un ordre de plus en plus straight






Il n’aura pas fallu bien longtemps aux politiques pour s’exonérer de toute responsabilité dans la survenue des événements de janvier 2015. Et transformer le soutien à la liberté d’expression en injonction de sujétion à l’expression majoritaire.
Alors je suis effrayée. Oui. Par la rapidité avec laquelle, sous le règne de l’émotion, nous abdiquons en son nom pourtant, notre liberté critique.
Beaucoup s’étaient gaussé des Américains, bien prompts, selon nous, à se laisser embarquer dans les croisades bushiennes adossées à une vision manichéenne d’un occident pourfendeur du Mal. Mais nous voici à notre tour invités à nous draper dans nos certitudes morales et politiques d’incarner l’absolu démocratique.
Bien sûr notre liturgie est différente. Qui puise ses accents mythologiques dans notre conviction historique d’entraîner le monde vers les lumières. Voilà donc, la république en danger, qui nous appelle à rejouer Valmy, à retrouver dans les accents lyriques de Michelet la mobilisation d’un peuple qui refuse de se laisser dominer.
La très grande majorité de celles et ceux qui se sont proclamés et affichés Charlie l’ont fait, ce n’est pas discutable, en se réclamant de la solidarité, de l’ouverture à la différence et du refus de l’anathème.
Et le Je suis Charlie fut pensé à n’en pas douter comme une main tendue, un témoin viral assez flou pour se propager à grande vitesse et répondre au besoin immédiat de lien. De ces gestes qui relèvent de l’émotion pure, et ne visent qu’à apaiser une douleur. A conjurer la menace. Un geste simple. Universel. Mais précisément là, le bât blesse. L’assimilation en un seul terme de l’objet, des meurtres et de leur condamnation a entraîné mécaniquement une sanctuarisation de l’objet, se transformant en sommation à n’être qu’un et interdisant toute réflexion sur ce un.
Les mouvements sociaux ont ceci de particulier que leur sens ne se forme pas de l’agrégation des messages qu’entendent porter les participants. Il arrive souvent qu’ils servent à justifier exactement l’inverse.
Il ne s’agit pas ici de venir redoubler les textes qui ici où là s’efforcent de dénoncer et déconstruire en détail la tonalité des réponses gouvernementales, inscrites quasi unilatéralement dans le registre de l’autoritaire et du sécuritaire : répression judiciaire, militarisation de l’ordre public, renforcement des mesures d’exception et de la surveillance administrative de l’expression, etc., mais plutôt de m’étonner du silence relatif des associations gays et lesbiennes dans l’opération de récupération et de contrôle social qui est à l’œuvre.
Pour mieux effacer les conditions politiques et économiques qui produisent des soldats perdus et l’intérêt qu’il trouve à voir perdurer ces conditions, le gouvernement a choisi de prétendre que nous ferions face à un défaut d’autorité morale.
Sans aucune vergogne, il s’efforce d’organiser une focalisation sur l’école pour mieux faire accepter l’idée qu’il n’y aurait aucun facteur social à la fabrication de la violence. Avec dans ce mauvais remake des classes dangereuses, un premier rôle attribué aux enfants de l’immigration posés à priori en sauvages dépourvu de morale qu’il conviendrait de civiliser. Quoi de mieux que de faire porter la responsabilité de la violence de notre société sur ceux qui en pâtissent en premier lieu ? Et on n’est prié de ne voir là aucun amalgame, bien sûr. Peut-on se montrer plus cynique encore ?
Car il n’est pas question de s’intéresser aux conditions, moyens ou qualité de l’enseignement. Non, on nous annonce seulement le sacrifice de l’instruction au profit de la morale et du conditionnement, la confusion de l’éducation avec la rééducation. Ce que la responsable politique de la rédaction de France 2 a traduit sans artifice par la nécessité de « traiter » ceux qui ne s’y prêtaient pas de leur plein gré[1].
Donc plutôt que de traiter des causes, de s’interroger sur la faillite collective qui a conduit à ces meurtres odieux et des enfants français à s’imaginer un destin en assassins, on préfère occulter toute forme de dimension systémique. Et pour s’assurer de cette occultation, tant pis s’il faut traquer jusque dans les écoles primaires de potentielles mauvaises graines qu’on pourra désigner (mais toujours sans faire d’amalgame comme il se doit) à la majorité de la population qui elle, se veut exempte de toute responsabilité. Ajoutant ainsi aux discriminations, une nouvelle dose d’humiliation. Banalisant et autorisant un peu plus encore les stigmatisations à priori. Et justifiant à l’avance la surenchère de surveillance et de contrôle social à venir. Tout comme les violences islamophobes. Dont on s’accommodera comme de conséquences collatérales et inévitables. Justifiées par le deuil national !
Alors que nous ayons choisi de nous dire Charlie ou pas, nous sommes en train de nous faire enfler.
Où sont passés les messages d’amour, de bienveillance, d’écoute et de partage que souhaitaient opposer les manifestants au terrorisme ? la volonté de vivre ensemble ? Le refus de l’injustice ? et la célébration de la liberté d’expression ? On ne fabrique pas l’adhésion par la contrainte. Par la surenchère de contrôle. Par le refus de la différence.
Que ne résonnent notre colère et notre indignation devant cette dénaturation ?
L’union nationale est orchestrée politiquement pour n’autoriser qu’une seule partition.
Qui interdit l’analyse de nos politiques extérieures. Du racisme structurel et institutionnalisé. Qui s’exonère de lutter contre les discriminations. La différence est aujourd’hui suspecte. Le communautaire discrédité, accusé de dérive identitaire. Le savoir-faire associatif dédaigné. Quand il faudrait faire l’inverse, se tourner vers ces ressources vives.
Un seul message est toléré qui veut que pas une tête ne dépasse. Qui nous condamne au binaire du pour ou contre. Interdit le débat contradictoire et l’expression des désaccords. Désigne des hérétiques à la vindicte.
En tant que gouines et pédés, nous connaissons bien la violence de l’assignation à l’universel. Du refus de la singularité. De l’invisibilité imposée. Nous devrions être au premier rang du refus de cette offensive de la conformité.
Encore une fois il nous est asséné qu’il n’y aurait pas d’alternative. Ce serait la république autoritaire ou le terrorisme. Encore une fois nous sommes sommés de nous fondre dans un seul moule sous la menace. De nous plier à un seul modèle. Revoilà les bons français ! #NotInMyName.


« C'est justement ceux qui ne sont pas "Charlie" qu'il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui "balancent" sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. »
Nathalie Saint-Cricq (responsable du service politique de France 2), lundi 12 janvier 2015, France 2, journal de 13h.

mardi 25 février 2014

Les faits sont têtus : le mariage ce n’est pas l’égalité






Au lendemain du vote de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, le PS s’est gargarisé d’avoir réalisé l’égalité[1]. Cette égalité que scandaient les députés dans l’enceinte de l’Assemblée dans les minutes qui ont suivi le scrutin validant la loi.
Dans le contexte houleux qui accompagnait cette ouverture du mariage, les quelques voix qui saluaient l’adoption du texte mais contestaient cette analyse se sont révélées inaudibles.
Il y avait pourtant quelque chose d’indécent à prétendre que la question de l’égalité dans notre pays aurait pu se résoudre par la seule extension de l’accès à certains droits aux couples homosexuels.
En outre, comment peut-on parler d’égalité entre les couples, quand ceux de même sexe sont mis dans l’obligation d’en passer par le mariage pour bénéficier de droits dont les couples hétérosexuels jouissent indépendamment de leur statut conjugal ?
Enfin, le gouvernement prétend avoir sécurisé la situation des enfants qui ne bénéficiaient que d’un seul parent légalement reconnu, alors que dans les faits, il n’en a ouvert que la possibilité. C’est ce que vient de rappeler un article[2] du journal Le Monde, qui confirme ce que dénonçaient les associations gays et lesbiennes, à savoir que la reconnaissance d’une double filiation de ces enfants (et notamment pour des enfants conçus par PMA) demeure soumise à l’arbitraire de la justice.
Aujourd’hui, des couples de femmes qui ne se sont mariées que dans le but d’offrir à leurs enfants conçus par insémination artificielle une sécurisation de leurs liens familiaux pourraient se voir notifier par un juge un refus d’adoption.
En effet, s’il est prévu qu’au sein du couple marié, l’épouse ou l’époux peut adopter l'enfant de son conjoint, certains parquets entendent s’opposer à cette possibilité en instrumentalisant les conditions de conception des enfants.
Quand des procureurs prétendent, pour refuser des adoptions, invoquer la fraude à la loi, de façon abusive certes (la loi française n’interdit pas le recours à la PMA, elle se contente d’en encadrer l’accès sur le territoire français), ce sont les insuffisances et incohérences du gouvernement qu’ils exploitent.
En évacuant la question de la PMA, le gouvernement a délibérément choisi d’entretenir une différence entre parents (en cas de recours à la PMA y compris avec donneur anonyme par un couple hétérosexuel, nul besoin d’en passer par l’adoption pour faire établir la filiation) mais aussi entre enfants.
Dans un cadre hétérosexuel, le projet parental justifie l’établissement de la filiation sans préjuger du lien biologique, dans un cadre homosexuel cette absence de lien biologique redeviendrait soudain problématique au point d’en nécessiter l’approbation de la justice.
Si à technique médicale et statut marital rigoureusement similaires, la filiation est de droit dans certains cas et incertaine dans d’autres, où est l’égalité dont se prévalent les socialistes ?
Cette procédure d’adoption à posteriori est une épreuve, au sens littéral du terme. Car il n’est pas demandé de démontrer une capacité potentielle (comme dans les enquêtes classiques d’agrément) mais de justifier de sa parentalité.
Cette suspicion jetée sur sa qualité de parent est discriminatoire mais aussi d’une grande violence. Et cette violence d’état affecte les mères comme les enfants. Car quels que soient les efforts des parents concernés pour les protéger des effets délétères de ces procédures, ils ne pourront jamais en être totalement abrités.
En obligeant les mères à partir, en fonction de leur domiciliation, à la pêche aux attestations de parents, amis, voisins, médecins, instituteurs certifiant de leur implication, à se soumettre à des enquêtes sociales, à l’accord des grands-parents, à en passer par des visites de la police ou des convocations au commissariat, que dit-on aux enfants de la considération portée à leurs parents ? Quel cas fait-on de leur sécurité, en ne reconnaissant qu’ils ont deux parents que de longs mois après leur naissance, le temps que les dossiers soient montés et examinés ?
En réaction aux réquisitions défavorables de différents parquets, certains en appellent à la Chancellerie pour qu’elle émette une directive rappelant l’esprit de la loi Taubira. D’un point de vue concret, ce serait un moindre mal. Mais ça ne changerait rien à la violence intrinsèque de ces procédures. Ni à leur dimension lesbophobe. Une dimension inscrite dans les choix politiques voulus, validés et mis en œuvre par ce gouvernement.
Aux tartufferies du PS qui prétend brandir l’égalité pour mieux oublier ces PMA qu’il ne saurait voir, les témoignages des familles opposent des réalités têtues. Il est plus que temps, non seulement de permettre à tous et toutes d’accéder aux techniques de procréation médicalement assistées mais de s’attaquer à une vraie réforme de la filiation pour l’inscrire sur l’engagement parental plutôt que sur la biologie, et ce quels que soient le statut matrimonial, le genre et l’orientation sexuelle des parents.

lundi 16 décembre 2013

PMA : 100 députés socialistes portés disparus !






Le 27 novembre 2012, ils étaient 100 (députés socialistes) à s’engager fièrement pour l’égalité des droits et soutenir l’ouverture de la PMA à toutes les femmes. Ils nous parlaient hauteur de débat, égalité, respect des engagements et moquaient une droite archaïque.

Dans leur tribune publiée sur le site de Mediapart[1], ils prétendaient ne pas se satisfaire de l’hypocrisie de la situation actuelle, ne plus vouloir « fermer les yeux sur les prises de risque et sur les inégalités provoquées par les tarifs pratiquées par les cliniques étrangères ». Ils affirmaient adresser un message au monde, rien que ça, en faveur des libertés et de l’égalité des droits.

A l’époque déjà, j’émettais des doutes quant à leur détermination et leur capacité à ne pas céder face aux capitulations prévisibles de l’exécutif[2].

D’autant que dès le lendemain, sans doute effrayés par leur propre audace, certains des signataires, tancés par Matignon, ne nous vendaient plus qu’une promesse de calendrier à accrocher sur nos frigos[3]. C’était de saison.

L’espace d’une journée, ils s’étaient rêvés parlementaires !

Cette année, je leur propose, plutôt que d’écrire une tribune, de s’adresser au Père Noël[4], peut-être dans sa hotte demeure-t-il quelque chose comme du courage, des convictions ? ou tout bêtement un costume de député de gauche ?

En attendant, on s’embrassera sous le gui !



[2] http://gwenfauchois.blogspot.fr/2012/12/mariage-les-deputes-socialistes-se.html : Mariage : les députés socialistes se réveillent enfin. Merci François Hollande ?
[3] http://gwenfauchois.blogspot.fr/2012/12/ils-partirent-100-engages-pour-un.html : Ils partirent 100 … engagés pour un calendrier !
[4]Pour être certain(e) d'obtenir une réponse en retour, les lettres doivent être envoyées avant le 20 décembre. Passé ce délai, la Poste ne garantit pas la réception de cette réponse avant le 25 décembre. On peut aussi préférer envoyer un mail à partir du site : http://www.laposte.fr/pere-noel/

mardi 24 septembre 2013

Pourquoi nous devons mener la bataille de la PMA, épisode 1


PROCRASTINATION, subst. fém. Littér. Tendance à différer, à remettre au lendemain une décision ou l'exécution de quelque chose. Synon. ajournement, atermoiement.



Il y a maintenant un peu moins d’un an, le 21 novembre 2012, l’invraisemblable clause de conscience inventée par François Hollande à propos de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, poussaient quelques centaines de pédés et de gouines à manifester leur indignation rue de Solferino, devant le siège du PS.

Au sortir de cette manifestation, je décidai d’ouvrir un blog pour m’opposer à ma façon aux concerts d’énormités qui accompagnaient la présentation du projet de loi. J’en étais persuadée, l’ouverture du mariage serait une bataille idéologique ; elle serait longue, rude, et les gays devraient compter sur leurs propres forces pour y faire entendre leur parole.

Il me paraissait en outre évident que la tonalité de ces débats conditionnerait la suite du quinquennat. Accepter sans réagir le refus de ce gouvernement d’assumer son propre programme ne pouvait conduire qu’à l’assurance de reculs à venir dans tous les autres domaines (PMA, droit des trans, droit de vote des étrangers, droits des putes, mais aussi droit à la retraite, droits des malades …).

C’est pourquoi, en dépit des insuffisances du texte présenté, sa défense s’imposait. Il devenait au-delà de droits futurs, le thermomètre d’un rapport de force politique. Le symbole de la résistance aux diktats d’une morale conservatrice visant à défendre un ordre hétéropatriarcal, blanc et biologisant.

Les tergiversations du gouvernement sur l’ouverture de la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes relèvent du même registre. Avec ses dérobades successives, il montre une bien pauvre conception de la politique : loin de défendre une volonté de transformation éthique de la société, il ne cesse de céder aux pressions des réactionnaires, les encourageant dans leurs tentatives de contester les droits des minorités.

Avec la PMA, les socialistes nous promettent, comme pour le Mariage, une bataille de longue haleine. Parions que cette promesse-là (la durée), ils la tiendront. Et puisqu’il faudra y revenir, j’ai décidé d’aborder la question par son versant le plus simple, l’égalité des couples.

Concrètement, la PMA recouvre les pratiques d’insémination artificielle et de fécondation in-vitro. Chaque année en France, des dizaines de milliers de couples ont recours à ces techniques et donnent naissance à près de 20 000 enfants.

Concrètement, notre pays, à ce jour, a décidé que seuls les couples hétérosexuels mariés (ou en couple depuis 2 ans) pouvaient accéder à ces pratiques, à condition d’infertilité ou pour éviter la transmission d’une maladie grave.

Cette condition d’infertilité concerne bien le couple et non les individus pris séparément. Il ne s’agit pas de savoir si chacun des membres de ce couple pourrait, en s’associant à un autre partenaire retrouver une fertilité naturelle.

La PMA devrait donc, à tout le moins, être accessible à tout couple infertile, quels que soient le sexe, le genre et l’orientation sexuelle des membres de ce couple ou la cause de l’infertilité.

Décider d’interroger l’orientation sexuelle ou le genre des individus avant de définir les droits auxquels ils ont accès relève purement et simplement de la discrimination.

Et s’il s’agit d’objecter, que dans le cas des couples composés de femmes, il sera nécessaire d’en appeler à une tierce personne, là encore, le seul principe d’égalité doit prévaloir. Soit nous interdisons toute technique de PMA ayant recours à une tierce personne, soit nous l’autorisons pour tous les couples.

Or, même de cette minimale et stricte application du principe d’égalité entre les couples, le gouvernement Ayrault aujourd’hui se défausse.

Pire, il prétend en faire une question de bioéthique. Mais quand la PMA en elle-même est autorisée, la seule question qui est alors posée au CCNE (Comité consultatif national d'éthique), c’est celle de la légitimité des couples non-hétérosexuels et non-cisgenre à y recourir.

Le gouvernement Ayrault a sans doute fait voter l’ouverture du mariage aux couples de même sexe mais il continue d’affirmer que tous les couples ne se valent pas !

Il y a ceux qu’il faut aider dans la construction de leurs familles et ceux qu’on peut condamner au pouvoir de l’argent et à la précarité de la clandestinité aux seuls motifs de ce qu’ils sont.

Face à ce simple constat, la question nous est posée, allons-nous comme le gouvernement, contribuer longtemps par notre silence et notre discrétion, à légitimer cette infériorisation de nos couples ? Cette infériorisation de nos vies ? Notre infériorisation tout simplement.

Rassemblement à l’appel du Collectif Oui Oui Oui
Pas d’égalité, sans la PMA. PS, tiens tes promesses !
Mercredi 25 septembre, 19h : Siège du PS, Paris, rue de Solferino
http://www.ouiouioui.org/



jeudi 27 juin 2013

Couples imaginaires, homophobie réelle





Si l'exposition de photographies réalisées par Olivier Ciappa m’intéresse, ce n’est pas tant pour elle-même que par ce qu’elle révèle en creux.

Olivier Ciappa n'est pas un militant. Il le dit lui-même. Mieux, il fait partie des homosexuels qui, jusqu'au mois de novembre dernier, pensait que l'homophobie n'existait plus. Ou seulement de façon résiduelle.

Ces photos sont nées, il l’explique, en réaction aux manifestations d’hostilité à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels.

Et si, pour mener à bien son projet, il s'est adossé à deux associations, Aides et SOS homophobie, cette exposition n'en reste pas moins le fruit d'une initiative individuelle.

Les clichés, dans un second temps, devront être vendus et les sommes récoltées reversées au profit du Refuge, une association qui vient en aide aux jeunes homosexuels rejetés par leurs parents.

S’il me semble important de souligner ces éléments, c’est parce qu’ils permettent de comprendre comment des trajectoires personnelles, au-delà de l’expérience singulière, ont été impactées de façon semblable par l’homophobie ces derniers mois.

Ces quatre points forment un schéma éclairant de la façon dont nombre d’homosexuels à priori non militants ont répondu à l’agressivité qui soudain les atteignait :

- Découverte brutale de la persistance d’une homophobie haineuse dans une frange non négligeable de la société.

- Réaction au travers d’initiatives individuelles, basée sur la créativité et les vecteurs modernes d’expression (photo, graphisme, réseaux sociaux).

- Recours aux associations existantes comme ressources structurelles permettant une mise à disposition au plus grand nombre.

- Soutien accru aux associations assumant concrètement les dégâts consécutifs aux manifestations de l’homophobie.

Si cette dimension individuelle de la réaction s’est avérée si évidente, c’est notamment parce qu’elle est venue occuper un terrain laissé vacant par les structures associatives.

Pourquoi une telle discrétion des associations ?

Pour les unes, leur vocation n’est pas l’intervention dans le débat public. Leur objet relève de la convivialité ou du loisir, et ce sont désormais celles dont les adhérents sont les plus nombreux.

Pour les autres, leurs effectifs ont fondu. Ce d’autant plus sûrement que de nombreux homosexuels partageaient avec Olivier Ciappa l’idée que l’homophobie n’était plus qu’un lointain souvenir.

De ce fait, leurs forces vives, déjà mobilisées sur le terrain quotidien de l’homophobie, ont eu beaucoup de mal à mener de front les deux batailles de la prise en charge concrète et de la réponse idéologique.

Enfin, la délégation depuis des années à une seule grosse structure, de type interassociative (qui par sa nature même a tendance à favoriser l’expression du plus petit dénominateur commun), coincée par sa conception traditionnelle de la politique et sa proximité quasi incestueuse avec le Parti socialiste a, une de fois de plus, montré ses limites.

Mon intérêt pour « les couples imaginaires » ne relève ni de leur aspect artistique, ni de leur caractère singulier mais au contraire de ce que l’objet nous révèle du substrat politique.

A ce titre, la mise en lumière de l’aspect réactif (plutôt que prescriptif) et la forte dimension d’engagement individuel ne sont pas les seules caractéristiques "climatiques" que cette exposition permet de dégager.

En effet, en élaborant son projet, le photographe s’est éloigné de son cliché initial qui le mettait en scène avec son compagnon pour privilégier les représentations de couples imaginaires. Fictifs dit-il. Et de fait, les homosexuels réels n’apparaissent plus qu’à titre d’exception dans cette exposition.

Il est évident que le même regard ne peut pas être porté sur un travail artistique personnel, même s’il se revendique d’une portée politique (Olivier Ciappa entend participer à « apaiser une société en tension avec ses minorités après les débats difficiles »[1]) que celui qui pourrait être posé sur un projet associatif.

Néanmoins, il me paraît significatif, que ce soit à cette expression que les médias aient accordé une exposition conséquente quant ils ignoraient la plupart des autres messages.

Car au-delà du fait qu’ils préfèrent éclairer de leurs projecteurs l’initiative individuelle et artistique plutôt qu’un discours politique supposé rébarbatif, le people plutôt que le militant, il est assez symptomatique que ce soit une représentation fantasmée de l’homosexualité qui ait leur faveur. Comme s'il n’y avait de place sur leurs écrans que pour une homosexualité qui, justement, n’en est pas.

Pourrait-on en déduire que pour bénéficier d’une exposition médiatique, l’homosexualité devait être hétérosexuelle ? On peut se souvenir, dans le même ordre d’idée du succès qu’avait rencontré le baiser de Marseille[2], quand deux jeunes hétérosexuelles, choquées par une manifestation anti-mariage avaient décidé de s’embrasser face aux opposants.

En mettant en scène quasi exclusivement des hétéros solidaires, l’exposition révèle un autre point, l’absence d’investissement dans ce débat des personnalités publiques ouvertement homosexuelles. Presque absentes sur ces clichés, on ne peut pas vraiment retenir qu’elles aient manifesté leur soutien ailleurs ! et les quelques prises de paroles dont on peut se souvenir n’ont pas été d’un engagement remarquable.
Quant à ceux qui espéraient des coming-out, ils en ont été pour leurs illusions.

Le dernier enseignement que je tire de cette exposition ressort au vandalisme qui s’est exercé dès lors qu’elle s’est installée dans la rue.

Je ne reviendrais pas sur la dimension totalitaire de toute destruction et/ou censure d’une œuvre artistique, beaucoup s’en sont déjà chargés.

Les dégradations infligées à ces photographies ont modifié la nature même de l’exposition. C’est ce qu’a bien compris le photographe quand il a pris la décision de ne pas les remplacer mais au contraire de les exposer en l’état accompagnés de nouveaux tirages.

Ceux qui s’en sont pris à ces photos voulaient signifier leur volonté de s’opposer à la possibilité d’afficher des couples homosexuels, même fictifs, dans l’espace public. Ces couples devaient disparaître. Ne pas exister.

Afficher ces clichés lacérés, c’est non seulement refuser cet effacement mais aussi montrer, telles qu’ils les ont exprimées, la volonté de destruction qui anime les homophobes et leur violence.

Durant des mois, il a été répété qu’il n’y avait pas d’homophobie à s’opposer à la reconnaissance égale des couples homosexuels.

Depuis quelques semaines, le président de la République (mais aussi le Premier ministre et son gouvernement) tente de justifier l’enterrement de ses promesses de campagne (ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes, droit des trans) au nom de la nécessité d’apaiser les tensions nées de sa gestion du dossier mariage.

Cette volonté d’apaisement, Olivier Ciappa s’est efforcé de lui donner des visages. Les homophobes n’en ont cure.



[2] http://blogs.afp.com/makingof/?post/2012/10/24/Le-baiser-de-Marseille

jeudi 23 mai 2013

Fierté 2013 : des mariages et un enterrement ?





C’est beau des députés qui scandent "égalité, égalité" dans une enceinte parlementaire. On verse une larme, puis on s’offre des fleurs, on s’auto-congratule en versant le champagne, et après tout on l’a bien mérité, cet instant de bonheur, ce droit d’associer le printemps à des parfums de joie plutôt qu’à des remontées nauséabondes.

Mais sous les clameurs, en fond, persiste une petite note discordante, que d’aucuns voudraient étouffer. Elle prend la couleur de trois lettres, PMA, qui s’affichent sur des pancartes et deviennent emblématiques de renoncements qui la dépassent.

Il ne faut guère patienter longtemps pour entendre le Président de la République, le Premier Ministre, la ministre de la Famille et même le président de l’Assemblée Nationale - rien que ça ! – reprendre en chœur le nouvel hymne officiel : fermez le ban, l’heure est désormais à l’apaisement.

Passage en force contre cohésion sociale, opposition des réformes sociétales aux réformes économiques, les logiques et les mots sont ceux du refus de nos unions, et nous voilà priés de nous concentrer sur nos listes de mariage plutôt qu’à celles de nos revendications.

Quand la droite arrive au pouvoir, elle n’a aucun complexe à appliquer la politique pour laquelle son électorat l’a choisie. Tandis que les socialistes semblent toujours vouloir donner des gages à leurs opposants. Accepter et se mesurer aux règles et références de ces derniers. Comme s’il n’y avait de consensus possible que dans leur cadre, le cadre d’une économie libérale et d’une morale conservatrice.

Ce faisant, ils ne font qu’encourager la droite à instruire un incessant procès en illégitimité. Et nous perdons sur tous les tableaux, non seulement les réformes sont, à plus ou moins court terme, abandonnées ou amputées mais qui plus est, la droite même battue, peut continuer à imposer ses valeurs en référence.

Or si nos idées cessent d’être portées. Comment les faire avancer ?

François Hollande a choisi sa posture présidentielle ; naguère il se voulait l’homme de la synthèse au parti socialiste, aujourd’hui il prétend incarner le compromis raisonnable. Comme si s’affrontaient des forces équivalentes qu’il lui revenait d’arbitrer, incarnant ainsi le seul équilibre possible.

Dès lors, le système présidentiel fait ses ravages. Le parti socialiste enfermé dans sa position de parti du Président ne peut que s’incliner, les Verts et le Front de Gauche quasi inexistants au Parlement sont renvoyés au chimérique et la gauche n’est plus politiquement représentée.

Comment s’étonner alors que le système politique ne cesse de se déporter vers la droite. Quand le candidat élu par la gauche pour porter une alternative n’a pour seule ambition que d’offrir au néolibéralisme un visage plus humain.

Sans grandes illusions sur les perspectives de changements réels sur le plan économique qu’ouvrait l’élection d’un François Hollande, pouvait-on vraiment espérer que celui-ci se montre plus audacieux sur le plan sociétal et s’oppose au moins dans ce domaine aux résistances du conservatisme ? Là encore, il faudra se contenter du plus petit des dénominateurs.

Alors, allons-nous nous montrer raisonnables ? comme le Président pour qui le déferlement d’homophobie de ces derniers mois participe d’un débat légitime où « toutes les opinions doivent être respectées, toutes les sensibilités »[1]

Allons-nous accepter de brader nos droits au nom d’une conception de la paix sociale qui admet qu’on nous violente institutionnellement, verbalement et physiquement ? Allons-nous nous contenter de protester avec une vigueur désormais toute socialiste ?

Et puisqu’il n’est plus question d’égalité, quelle petite musique va entonner la marche des fiertés ?
Que vont faire nos lobbyistes patentés ? Adopter l’agenda gouvernemental et son analyse de la situation ? Cette nécessité d’apaisement ?
Nous assurer qu’ils travaillent, discutent, déploient force convictions dans les corridors et antichambres des ministères. Et qu’en attendant que ce travail de fourmi paie, il faut être réaliste, ne pas faire de vagues.

Ce message-là ne devrait pas être difficile à mettre en musique, entre ceux qui n’ont qu’une envie de fête et ceux qui ont désespérément besoin de souffler, de se refaire une santé …

Pour le principe, on placera l’égalité sur nos banderoles. On glissera la PMA dans nos communiqués. On n’oubliera pas le T, dans nos signatures.

Et pour entretenir le moral des troupes, on organisera un concert, reléguant les revendications dans l’ombre de la célébration. Un couple à succès ! Vedette prévisible de la marche de juin.

Une Pride dont le mot d’ordre aurait pu être les droits des trans, grands oubliés de cette longue route vers le mariage. Tous, pédés, bi, lesbiennes & trans, unis derrière ce seul mot d’ordre, ça aurait eu de la gueule. Voilà qui aurait donné un peu de corps, un peu de crédibilité à la marque LGBT. Ne serait-il pas temps d’afficher un peu de solidarité entre communautés ? D’honorer une dette historique envers les trans qui furent les premiers à se lever dans un mouvement dont nous touchons aujourd’hui des dividendes ?

Ou bien ne pourrait-on imaginer et réaliser une gigantesque banderole inaugurale n’affichant que 3 lettres, PMA, et des centaines de lesbiennes aux premiers rangs de la manifestation ? Pour signifier irréfutablement notre refus d’une égalité tronquée.

Parions plutôt sur l’orthodoxie du cortège de tête. Avec une banderole se réclamant de l’égalité portée par ceux-là mêmes qui nous demandent d’y surseoir. Et que nous retrouverons sur les photos des premiers mariages (réussis ou perturbés), ces noces que les chaînes d’informations, après avoir multidiffusé ceux qui s’y opposaient, trouveront pour un temps tout à fait télévisuelles et divertissantes.

En acceptant de nous réjouir avec les représentants du gouvernement, en adoptant la stratégie du compagnonnage (une conception de la politique qui a tellement bien réussi à SOS Racisme), nous admettons nous en remettre à leur gestion du calendrier et renonçons à essayer de développer les conditions nécessaires à l’aboutissement de nos revendications.

Quand le chef de l’état entend gérer la politique comme un arbitrage entre différentes formes de pression de la société, en renonçant à la fois à installer les conditions de cette pression de notre part dans la sphère du débat public et à faire de la politique ailleurs que dans les structures et logiques traditionnelles, nous abdiquons toute autonomie pour nous en remettre à la bonne volonté de ceux qui nous gouvernent. Charge à eux de déterminer le moment où ils jugeront que l’équilibre politique serait devenu plus favorable.

Mais quels moyens nous donnons-nous pour travailler à modifier cet équilibre ?

Les politiques ne peuvent être les seuls acteurs de la politique. Et la droite la seule à faire entendre ses exigences. Comment le silence pourrait-il contribuer à faire évoluer les perceptions des uns et des autres sur des revendications devenues invisibles ? Comment faire valoir nos arguments s’ils demeurent confidentiels ?

Si les Gay Pride ont toujours été festives, c’est parce que le sens même de cette détermination joyeuse est politique, c’est parce que nous y avons toujours partagé le refus de nous taire, le refus de l’ombre et de l’invisible. Y compris dans les périodes les plus sombres, nous avons toujours opposé la force de nos vies aux volontés de nous enterrer. Notre émancipation ne tient qu’au fil de notre expression.

Quand nos opposants ont obtenu du gouvernement qu’il recule sur la PMA et réussi à instaurer un climat d’homophobie délétère, nous n’aurions rien d’autre à proposer que de nous faire discrets ?

Et l’égalité, on en fait quoi pendant ce temps-là ? On négocie avec la SNCF, quoi ? un geste ? des tarifs spéciaux sur les Thalys ? On les baptisera abonnements égalité !

En attendant, ah oui, le mariage ! ce ne sont quand même pas quelques gouines qui vont gâcher la fête !



[1] François Hollande, conférence de presse du 16 mai 2013

mercredi 3 avril 2013

Coming in : la politique des garçons très discrets




Où sont passés les représentants du mouvement gay ? Pour quel mouvement d’ailleurs ? Quelle action ? Quelle parole ? Quelle dynamique ? Quelle présence ?

Tandis que le long processus d’adoption du mariage des couples de même sexe ressemble de plus en plus à un jour sans fin cauchemardesque, gays et lesbiennes subissent de plein fouet la violence du débat sans même le filtre du support communautaire. Chacun et chacune livré(e) à sa propre capacité à encaisser, à riposter ou à la solitude.

Individuellement ou par petits groupes, sur les réseaux sociaux, les uns et les autres se mobilisent, tentent de s’organiser et fort heureusement de nouvelles solidarités s’inventent. La base s’active, échange, riposte. Fait preuve d’inventivité. De ressources individuelles inestimables.

Dispersée cependant, elle peine à exister face à une opposition restreinte mais dangereusement structurée. Disposant de moyens considérables, celle-ci occupe tous les terrains : les media, la rue, les murs. Allant jusqu’à emprunter au mouvement gay ses modes d’actions.

Face à cette omniprésente visibilité, cet activisme de tous les instants, que nous répond l’Inter LGBT ? Elle refuse l’instrumentalisation du débat, exprime son malaise (son impuissance, son incompétence ?) et prépare la gay pride ! d’ici là, débrouillez-vous !

Non contente de s’être laissée enfermer dans une stratégie monolithique et minimaliste (un objectif le droit de la famille, un champ d’action le législatif, un leitmotiv l’égalité), elle ne parvient pas à imposer sa parole, ni même un agenda et renvoie les gays à l’invisible du silence.

Pire, elle se voit contrainte de revoir ses ambitions à la baisse au gré des frileuses volte-face du gouvernement, mais n’en continue pas moins de s’enferrer, comme si de rien n’était, dans sa politique pusillanime.

L’Inter LGBT semble se satisfaire à demi mot de l’adoption d’une loi minimale sur le mariage des couples de même sexe. Une loi qui ne respecte même pas les droits des trans. Une loi qui n’ouvrira pas le droit à la PMA pour les couples de lesbiennes. PMA que le Président de la République en personne ne cesse d’essayer d’enterrer.

Ce faisant, il dément de facto toute inscription de la loi sur le mariage dans le principe d’égalité.

Cet échec devrait démontrer à nos associations qu’elles ne peuvent étayer nos luttes sur le seul argument de l’égalité, aussi utile et légitime soit-il.

Alors réaction, colère de l’Inter LGBT ? Non, silence ! Tire-t-elle des enseignements de ces signaux ? Non plus. Tout juste, communique-t-elle d’un faible communiqué de presse, son trouble et sa volonté de pédagogie ou annonce-t-elle, imperturbable, le mot d’ordre de la prochaine marche des fiertés : « LGBT : allons au bout de l’égalité ».

Quand elle devrait être à la pointe de la mobilisation, l’entraîner ou à tout le moins lui donner les moyens de s’exprimer, l’inter LGBT donne de plus en plus l’impression de la suivre, voire de la subir. Comme si elle avait intégré l’idée que le regain d’homophobie et l’abandon de toute autre revendication étaient le prix à payer pour obtenir le mariage.

Elle oublie que sans expression, nous n’existons pas. Et que laisser nos adversaires regagner du terrain dans la bataille idéologique et culturelle pourrait laisser des traces douloureuses mais aussi durables.

Nombre de gays et de lesbiennes ne se battent pour l’ouverture du mariage qu’en raison de la charge symbolique d’une telle loi et par solidarité avec ceux qui en ont besoin pour sécuriser leurs familles.

Or une égalité juridique qui ne serait pas assortie d’un travail sur les mentalités ne profiterait qu’à une minorité de privilégiés. Si ne peuvent se marier que ceux qui n’ont rien à craindre d’une homophobie qui n’a plus de honte à se manifester, est-ce vraiment le mariage pour tous ?

jeudi 31 janvier 2013

L’étrange conception de l’égalité des enfants des opposants à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels




Rompus à l’exercice médiatique, les leaders du front du refus du mariage des couples homosexuels n’étaient pas sans savoir qu’il leur fallait pour se faire entendre habiller leur combat de valeurs positives.

Ils n’ignoraient pas la difficulté de contester frontalement l’exigence d’égalité qui soutenait le projet de loi, il leur fallait donc trouver le moyen de la déconsidérer. A ce jeu, il n’existe rien de mieux que de s’emparer des arguments de ses adversaires pour tenter de les faire siens.

Si, on pouvait ajouter une dimension émotionnelle à cette stratégie, un élément qui en appellerait aux tripes plutôt qu’à la raison, on ne serait pas loin du ticket gagnant.

Soumis à l’aigreur, à la frustration, par l’inéluctable de la défaite, comment auraient-ils pu résister à la tentation d’instrumentaliser les enfants ? Arme ultime, dont rien ne peut égaler la capacité à susciter l’empathie. Qu’y a-t-il de plus noble, de plus partagé et de plus instinctif que la défense de l’enfant ?

Ce serait donc l’égalité des adultes contre l’égalité des enfants, et on sommerait de choisir. Une injonction qu’on nous servirait noyée dans les lieux communs et des formules plus régressives les unes que les autres, empruntant, pour mieux marquer les esprits, au registre enfantin jusqu’à leur énoncé.

Dès lors, on peut exhiber un kit de l’opposant fabriqué dans les standards de la publicité, un décor de fête d’anniversaire pour tout petit, avec des couleurs, des ballons, et même un clown. Prêt à être multidiffusé en boucle par un système audiovisuel qui ne se cache pas de n’avoir pour seule et unique vocation que de préparer les cerveaux à avaler de la réclame.

Les ressorts utilisés ont été mille fois testés par les journaux télévisés. Immédiateté, affect, agitation de peurs primaires, défense d’une cellule familiale prétendument menacée qui se trouve être précisément celle que les agences de communication s’évertuent à mettre en scène à longueur de publicité comme s’il s’agissait du seul modèle possible.

Comment s’étonner dans ces conditions de la complicité objective des écrans où se déversent sans aucune interrogation ni contradiction des contre-vérités simplistes tant il est naturel dans l’audiovisuel français (au contraire de ce qui se passe chez les anglo-saxons ou les scandinaves) de ne pas s’embarrasser d’argumentation ou de vérifications.

Place alors à l’homophobie joviale, souriante, prémâchée et banale.

Au nom de l’égalité des enfants. Mais pas de tous les enfants !

Il est des enfants dont les opposants au mariage des couples homosexuels se moquent éperdument.

Ces enfants à qui, ils refusent la sécurité juridique d’une famille reconnue par la loi. Au nom des droits de l’enfant.

Ceux à qui, ils assènent jour après jour qu’il aurait, selon eux, mieux valu qu’ils aient d’autres parents que les leurs. Que leurs parents ne sont pas légitimes, ne sont pas de "vrais" parents. Au nom des droits de l’enfant.

Ceux à qui, ils voudraient interdire de devenir parents en raison de leur orientation sexuelle et à qui, ils ne cessent de répéter qu’ils ne devraient pas bénéficier une fois adultes des mêmes droits que les autres. Et peu importe si, soumis à ces discours stigmatisants, ils adoptent des conduites à risques, voire se suicident avant même d’atteindre l’âge d’adulte. Au nom des droits de l’enfant.

Ces enfants que leurs parents jetteront à la rue, n’ayant retenu de ces dernières semaines qu’une hiérarchisation des orientations sexuelles. Au nom des droits de l’enfant.

Ceux qui élevés, par des parents célibataires, ne cessent d’entendre que seuls, un papa et une maman, sont à même d’assurer l’équilibre d’un enfant. Au nom des droits de l’enfant.

Ceux à qui leurs parents adoptifs devront expliquer que, contrairement à ce qu’ils entendent à la télé, le lien qui les unit n’a pas moins de valeur qu’une filiation biologique. Au nom des droits de l’enfant.

Ceux qui nés d’une PMA avec don d’un tiers se voient renvoyé à la figure leur filiation non naturelle. Au nom des droits de l’enfant.

Dans un pays où des enfants sont encore placés en centre de rétention, où la police vient parfois arrêter des parents à la sortie des écoles, les raisons de se mobiliser en masse en faveur des droits des enfants ne manquent hélas pas.

Les manifestants du 13 janvier dernier se sont enorgueillis d’avoir organisé une des plus importantes mobilisations des trente dernières années en France. Au nom de l’égalité des enfants.

Combien, on aurait aimé, voir pareille mobilisation s’offusquer du mal-logement dont sont victimes nombre d’enfants. Se scandaliser que des enfants ne mangent pas tous les jours à leur faim. S’assurer que tous les enfants bénéficient d’un égal accès aux soins.

Combien on aimerait voir une telle marche s’organiser pour réclamer une redistribution des aides sociales plus favorable aux familles à revenus modestes.

Au nom de l’égalité des enfants, ces manifestants ne devraient-ils pas demander que davantage de moyens soient attribués en priorité aux écoles des quartiers défavorisés, exiger qu’on y redéploie les meilleurs professeurs ?

Des enfants dorment dans la rue mais ces grands défenseurs de l’égalité des enfants ont préféré marcher contre un projet de loi qui ne prive aucun enfant de ses droits et en sécurisera des milliers d’autres.

Alors non, ils ne défendent pas l’égalité des enfants, ce ne sont pas seulement des hypocrites mais des imposteurs.

L’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels ne modifie en rien les règles de filiation qui s’appliquent aux hétérosexuels.

En revanche, un homosexuel marié pourra adopter l’enfant de son conjoint. Comme peuvent le faire les hétérosexuels. Et d’autre part, les homosexuels qui ont d’ors et déjà le droit d’adopter en tant que célibataires pourront désormais le faire en tant que couple.

Dans certains cas : adoption plénière d’un enfant abandonné ou adoption par une des deux conjointes de l’enfant conçu par son épouse par une PMA avec donneur anonyme (pour les hétéros, le mari est automatiquement considéré comme le père), un enfant pourra donc, en droit avoir deux pères ou deux mères.

En fait, deux aspects du texte indisposent les adversaires du projet :
- la reconnaissance d’une filiation sociale différente de la filiation biologique, ce qui existe déjà dans les cas d’hétérosexuels adoptant ou faisant appel à la PMA (les plus radicaux des opposants refusent même toute filiation non biologique et souhaiteraient interdire aux hétéros comme aux homos l’adoption par des célibataires, l’adoption plénière ainsi que la PMA avec don anonyme).
- la reconnaissance de deux parents de même sexe.

Sur quelle base s’opposent-ils à cette reconnaissance ?

Par un mantra répété jusqu’à plus soif : le désormais fameux : un enfant a droit à un papa et une maman.
En réalité, ce n’est pas un droit, mais un fait. Et il ne s’agit pas d’un père et d’une mère, mais d’un géniteur et d’une génitrice.
Et s’agirait-il d’un droit, qu’ils nous expliquent donc comment ils entendraient alors le faire respecter ? Pensent-ils que l’Etat devrait envoyer la police pour imposer à toute personne (majoritairement des femmes, soit dit en passant) élevant seule un enfant de bien vouloir vivre avec une personne du sexe opposé ?

Comptent-ils par la force obliger les couples de même sexe qui élèvent des enfants à se séparer et à rentrer dans le chemin de l’hétérosexualité ? Peut nous chaut de leur bénédiction. Elle n’est pas nécessaire pour devenir parents. Nous ne leur reconnaissons aucune autorité à distinguer des familles légitimes par opposition à d’autres.

Quant à leur prétention à octroyer l’exclusive de l’universel au modèle de la famille biologique, encore une fois, elle éclaire sur le mépris qu’ils portent à tout ce qui leur est étranger. Il en aurait été ainsi, partout et de tout temps, nous disent-ils en niant sans vergogne toutes les sociétés à l’organisation matrilinéaire. Sans doute ne comptent-elles pas !

Il est ironique que les opposants à l’ouverture du mariage conçoivent l’universel et l’égalité comme autant de discriminations positives dont ils doivent être les seuls à bénéficier.

Ne reste plus que la conviction, quasi ontologique, que les hétérosexuels font de meilleurs parents que les homosexuels.

Rien ne vient étayer cette affirmation, toutes les études réalisées à ce jour montrent que les enfants élevés par des couples homosexuels ne se portent ni mieux ni plus mal que ceux élevés par des hétérosexuels. Nombre d’entre eux sont, par ailleurs adultes et peuvent également témoigner directement. Alors ne doutons pas un seul instant que si les opposants avaient trouvé des études prouvant le contraire, s’ils avaient trouvé une proportion significative d’enfants susceptibles de les aider à crier au loup, ils ne seraient pas privés de nous en faire part à grand renfort de publicité.

La seule chose dont souffrent ces enfants, c’est de l’homophobie, de l’insécurité juridique et des discriminations des couples homosexuels qui les privent de droits réservés aux enfants de couples hétérosexuels.

Et ça, les opposants sont clairs, ils ne veulent pas que ça change. Au nom de l’égalité des enfants !