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jeudi 28 avril 2016

PMA : J’voudrais bien mais j’peux point

 

« Les personnes LGBT ne sont pas des pigeons que l’on peut appâter tous les cinq ans, une promesse à la fois »[1] a réaffirmé l’Inter-LGBT en réaction aux propos de Laurence Rossignol sur LCP mercredi 20 avril. La ministre y estimait que « la gauche s'engagerait pendant la campagne présidentielle de 2017, à ouvrir l'accès à la Procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules ».[2]

Chiche ! donnons crédit à cette affirmation de l’Inter-LGBT de sa volonté prédictive (plus que descriptive comme le reconnaissait lui-même un des porte-parole de l’inter associative sur les réseaux sociaux).

La Marche des Fiertés de juillet prochain à Paris, qui rappelons-le sera la dernière de ce quinquennat, devrait nous en apprendre plus sur l’étendue de cette volonté de se dissocier de la communication gouvernementale.

Elle sera l’une des dernières occasions, de signifier collectivement et massivement au parti majoritaire qu’il ne pourra s’abriter derrière un mariage incomplet, inégalitaire et dont pour profiter, il est préférable de ne pas être trop en situation de vulnérabilité, pour prétendre afficher un bilan positif.

Il reste un an.

Mais à l’heure actuelle, il serait indécent de permettre aux représentants du parti socialiste de parader à la tête de nos mobilisations.

Car dans la balance, il y a des choix délibérés, tranchés alors même que tous les leviers du pouvoir étaient à disposition :

- l’absence d’une politique de fond contre les LGBT-phobies,
- les personnes trans laissées à l’arbitraire des tribunaux pour l’obtention de papiers conformes à leur genre. Tribunaux qui vont jusqu’à exiger opérations et stérilisation comme conditions de la modification de la mention du sexe sur les registres de l'état civil.
- la restriction de l’accès à la PMA. Et une obligation de mariage pour les lesbiennes pour pouvoir adopter leurs propres enfants et se voir garantir leurs droits et devoirs parentaux.
- Le refus de prendre des mesures pour protéger les enfants intersexes des opérations chirurgicales et mutilations génitales non consenties et médicalement inutiles



Dans ce contexte à quoi riment les propos de Laurence Rossignol ?

Bien sûr, il y a cette dernière Pride pré-présidentielle qui se profile et même, ce gouvernement qui ne voit rien, n’entend rien et ne fait rien de ce que sa gauche en attend, ne peut totalement ignorer que ça grogne y compris chez les LGBT.

Alors, certes il serait préférable de s’épargner une série de Marches à charge et des responsables chahutés, conspués, voire boutés hors des cortèges.

Le scénario socialiste idéal est connu. Aux socialistes, le rôle de l’adulte, responsable et raisonnable. Au mouvement gay, celui du pupille docile, exprimant sa gratitude au seul tuteur acceptant de le prendre sous son aile protectrice.

Mais, au fond, pour les scénaristes du pouvoir, notre observance de ce rôle taillé par avance n’est pas primordiale, tant ils orchestrent déjà, avec la complicité des classes privilégiées, la variante destinée à contrer toute critique venue de gauche, qui range les récalcitrants dans la catégorie des enfants gâtés, aux exigences renvoyées au caprice et prétendument contradictoires avec les responsabilités du réel.

Car il ne faut pas se leurrer, le message de la ministre ne nous est pas principalement destiné.

On peut d’ailleurs observer une redoutable cohérence dans la communication des gouvernements de François Hollande autour de la PMA.

Alors que la réforme a été enterrée, elle ne cesse d’être remise dans l’actualité par ceux-là mêmes qui l’ont renvoyé aux calendes.

Ainsi, rien que ces dernières semaines, Laurence Rossignol s’était déjà exprimée à ce propos à la suite du récent remaniement ministériel le 12 février sur BFM[3], et avait réitéré le 16 février dans Libération[4] « Ces sujets doivent être traités par une société apaisée. Je travaille à l’apaiser ».

Si vraiment la PMA n’avait été abandonnée qu’en raison de la violence de la réaction à la loi  Mariage pour tous, pourquoi passer son temps à la remettre sur la table, sans en parallèle travailler l’opinion à son bien-fondé ?



Depuis le début du quinquennat, les questions gaies n’ont été traitées que comme marqueur de différenciation entre la droite et la gauche, avec une volonté maintes fois réitérée d’incarner une position centriste modérée, jugée la plus susceptible de mettre en difficulté la droite tempérée.
Il s’agissait moins de transformer la société, que de se présenter comme seul à même d’enregistrer les évolutions de la société et de les traduire en terme juridiques et légaux. Ni plus, ni moins. Là s’arrête le projet de transformation sociale des gouvernements Hollande.

A aucun moment, il n’a été question d’entraîner le pays dans une voie de réflexion (encore moins de remise en cause) sur la nature structurelle des inégalités qu’elles soient sociétales ou économiques.

On se leurre à penser que le président serait intéressé par une étiquette de rénovateur, affubler un conservatisme consensuel d’un léger vernis de modernisation qui suffit à lui permettre de se renouveler et prospérer lui convient très bien.

François Hollande n’est pas très éloigné de ses prédécesseurs. Certes, il est bien moins brillant qu’un François Mitterrand se campant en pacificateur d’une France unie en 1988, après avoir conspué les clans et les factions et se rapproche plus du spectre Jospinien de 2002 dont le projet n’était pas socialiste.

Néanmoins le positionnement en réalité n’a pas beaucoup changé, et les ambitions à venir sont d’ors et déjà claires. Jean Marc Ayrault, dimanche dernier, au soir de la victoire dans la législative partielle de Karine Daniel, candidate PS dans la 3ème circonscription de Loire Atlantique, nous en a redonné, pour ceux qui n’auraient pas saisi, le refrain : « Je crois que c’est la responsabilité de ceux qui sont élus, ou pas élus d’ailleurs, de faire leur travail de façon exemplaire sans se disperser dans des querelles secondaires (...). C’est comme ça que nous retrouverons le chemin de la confiance »[5]. Entendez plutôt le chemin de l’Elysée.

Hé ho, entonne-t-on, ailleurs ! pour nous convaincre, qu’il n’y a de progressisme que différentiel. Ce slogan de dessin animé n’est pas sans rappeler les campagnes du milieu des années 80, et notamment le « dis-moi jolie droite, pourquoi as tu de si grandes dents » qui s’était inspiré de l’imaginaire des cartoons. « Au secours la droite revient » avait-on crié au loup, en ces années-là.



On semble avoir oublié au PS que ces campagnes avaient débouché sur une défaite aux législatives …

Qu’importe, c’est au nom de ce seul argument «le PS ou la droite » qu’on essaie de nous enfermer dans une alternative irrecevable : accepter de reléguer nos droits élémentaires dans la catégorie accessoire, ou se voir réduit à occuper dans la balance tactique du PS, la plateau opposé de LMPT et des réacs, dans une symétrie immonde qui n’a pour but que de construire une prétendue médiane.

Nous ne sommes « pas des pigeons que l’on peut appâter tous les 5 ans une promesse à la fois ». Mais, quelle autre promesse nous fait le PS que celle d’avoir à choisir entre deux droites ? Bien malin, qui sait qui avalera quel appât.



Le PS veut le beurre et l’argent du beurre, séduire un centre élargi et rallier sans condition les électeurs de gauche.

Sortir de ce piège implique d’un point de vue communautaire de nous adresser, au-delà de nos cercles militants et des politiques, à l’opinion publique que nous devons convaincre que ces clés de lecture de nos revendications sont fausses.

Le mariage a été défendu comme une fin en soi, une forme d’aboutissement de l’égalité. Il n’est donc guère étonnant qu’il soit désormais affiché comme tel dans le bilan quinquennal. C’est cet axiome même que nous devons récuser.

Sans diminuer l’intérêt de cette ouverture, c’est à nous de démontrer qu’elle ne peut véritablement prendre sens qu’inscrite dans un mouvement général de la société vers l’égalité, et non si elle doit signifier l’enterrement d’une telle dynamique.

A nous de manifester que nos revendications s’inscrivent dans une interrogation globale des systèmes de domination et de porter une remise en question de l’inégalité républicaine objective et structurelle qui dépasse nos seuls intérêts.

Aujourd’hui, nous sommes à l’envers. Nous sommes perçus comme approuvant une normativité majoritaire dont nous ne demanderions que des ajustements qui nous bénéficieraient spécifiquement, quand c’est de tout l’inverse que nous devrions nous faire les relais : à partir de nos spécificités pointer la normative institutionnalisation des discriminations.

Pour ma part, je demeure persuadée que c’est en travaillant à une autonomie réaffirmée et à la mise en valeur de l’originalité de nos points de vue que se trouvent les solutions. Encore faut-il pour cela, se tourner vers nos propres ressources plutôt que de nous en remettre prioritairement aux bienveillance et volonté supposées d’experts et acteurs extérieurs.

Si nous en revenons à la PMA, cessons de brandir des sigles désincarnés qui ne suscitent aucune empathie, acceptons de dire haut et fort que nous voulons une refonte générale de la filiation, cessons de laisser les politiques se cacher derrière des prétendues peurs et confrontons-les au fait « qu’ils ont juste une vision rétrograde de la filiation ou du devenir parent ».[6]
Multiplions les témoignages concrets des effets de leurs lois comme le font les Enfants d’arc-en-ciel, valorisons nos propres experts[7] et le savoir-faire de nos militants sur le terrain.
Ne nous réfugions pas derrière des ultimatums et des menaces électorales aléatoires, mais assumons nos positions. Oui, le mariage est une avancée. Non, il n’est pas l’égalité. Et non il ne tient pas lieu de politique contre l’homophobie et la transphobie.

Si le mariage et les systèmes de parenté représentaient la fin du politique, la solution absolue et définitive aux discriminations et à la domination, l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale, les hétéros s’en seraient aperçus, non ?

Alors, osons dire qu’il n’y aura pas de politique de gauche sans droits pour les minorités. Toutes les minorités.

Confrontés à une société qui organise la précarité et se replie sur l’autoritarisme, sur la désignation de boucs émissaires et le racisme institutionnalisé, il est plus que temps de réaffirmer que nous n’en serons ni l’alibi, ni les faire-valoir.

mardi 8 juillet 2014

Une réussite, la Marche des Fiertés, vraiment ?




Une fois passée la satisfaction d’avoir, après une autre année difficile, pu marcher quelques heures au sein de ses pairs, d’avoir exprimé frustrations, indignations, colères contre les innombrables reculs du gouvernement, reculs ratifiés par le parti socialiste - car faut-il rappeler cette réalité, y compris dans un quinquennat présidentiel, un gouvernement n’existe pas sans le soutien d’une majorité parlementaire-, l’heure est-elle à se féliciter ou à s’interroger sur la réelle portée de cette marche ?
Je précise qu’il n’est question ici que de la Marche parisienne, qui revêt certaines caractéristiques qui lui sont propres et ne me paraît pas avoir à remplir exactement aux mêmes fonctions que les marches en régions.

Certes il n’est en 2014 toujours pas négligeable d’être visibles et de faire nombre, ni de s’offrir du plaisir à défiler ensemble au cœur de la Cité.

Cependant à lire commentaires et comptes-rendus tant sur les réseaux sociaux que dans les médias, la réussite de cette édition tiendrait à un renouveau de son caractère politique, et preuve en serait l’omniprésence des messages et pancartes fustigeant les abandons d’une loi destinée à déjudiciariser et démédicaliser le changement d’état civil pour les trans, de l’ouverture de l’accès de la PMA à toutes et tous et, dernière actualité, des ABCD de l’égalité.

La concomitance de ce dernier recul avec la Marche me semble devoir à minima nous interroger sur la considération portée à nos mouvements et sur la réalité de leur poids politique. Surtout si on y ajoute que le vendredi précédant cette Pride a également vu boucler le vote d’une loi famille soigneusement expurgée de tous les éléments censés nous concerner. C’est dire si la perspective d’une Marche des Fiertés à charge contre la politique de Hollande et consorts ne constitue guère un motif de préoccupation dans les esprits de nos dirigeants.

Et après tout ont-ils tort ? Car si toutes les marches ont battu leurs records d’affluence en région, ce fut loin d’être le cas à Paris. Et si les pluies diluviennes de samedi ont certainement joué un rôle dans cette faible mobilisation (très éloignée des 700 000 participants de Cologne ou du million de personnes défilant à Madrid), on ne peut se contenter de cette explication.

Quant à l’écho médiatique, si on s’y attarde quelques instants, que constate-t-on ? La relative bonne couverture de la presse écrite et/ou en ligne ne peut faire oublier que les journaux de 20h de TF1 et France 2 ont carrément fait l’impasse sur la manifestation (et ce n’était pas par manque d’espace ou de temps, mais par choix éditorial). Les chaînes d’info continue et les radios ont pour leur part assuré une couverture minimale.

Mais quel message fut envoyé ? Que la PMA avait été renvoyée aux calendes grecques et que les lesbiennes, pédés et trans s’estimaient trahis par leur allié traditionnel. Cette information apportait-elle quelque chose de nouveau par rapport aux messages d’ors et déjà véhiculés par ces mêmes médias depuis des mois, assurément non. J’ajouterais cependant un bémol à mon propos en posant l’hypothèse d’une meilleure visibilité des trans qu’à l’accoutumée ?

Cette marche n’a pas pesé sur les décisions ni du gouvernement ni sur la solidarité témoignée de fait par le PS aux choix de ce dernier. N’a réussi à faire passer aucun message nouveau. Et n’a somme toute exprimé qu’une colère modérée et impuissante.

Tolérant même que Jean-Paul Huchon, au cœur du carré de tête de la manifestation, déclare à propos du choix de ne pas ouvrir l’accès à la PMA qu’il « peut comprendre aujourd’hui que le gouvernement essaye de ne pas élargir la fracture [ouverte par la bataille du mariage] et de ne pas relancer la bagarre là-dessus », renvoyant cette ouverture à « un jour ou l’autre, il faudra bien en passer à la PMA »[1]. Un jour ou l’autre !
En attendant, ce qu’était venu afficher Huchon à la marche, ce n’était donc pas son indignation devant les renoncements du gouvernement mais au contraire son soutien à la politique d’apaisement de celui-ci. Ce qui n’a semblé poser problème à aucun des militants qui l’entouraient à l’avant-garde de cette marche.

Pourtant c’était exactement ce qu’était censé combattre cette manifestation : cette compréhension officielle de la discrimination, affichée depuis la clause de conscience, qui n’est rien d’autre qu’une validation de l’homophobie. Une autorisation symbolique venue du sommet de l’Etat, inscrivant certaines des violences qui s’exercent sur nous dans la catégorie de l’admissible.

Pire encore, en opposant notre accès au droit commun à la paix civile, il est clairement posé que ces violences à notre encontre ne sont même pas considérées comme portant atteinte à cette paix. Qu’il n’y a pas là de fracture ! Ce qui revient à nous renvoyer de facto à un statut de second rang.

Et bien ! heureusement que cette marche était celle de la colère. Qui permet à un responsable socialiste de venir parader à sa tête en prêchant la compréhension de choix qui nous maltraitent ! Et seulement agacés, on faisait quoi, on offrait un mégaphone à Manuel Valls ?

En fait cette marche était en réalité à l’image d’un mouvement gay, lesbien et trans qui n’a pas fait son aggiornamento.

Traversé par la colère mais incapable d’aller au bout de ses constats et de consommer la rupture avec un allié dont il a pris l’habitude de tout attendre. Sans doute effrayée par la nécessité de réinventer ses modes d’actions et l’articulation de ses revendications, la nébuleuse LGBT hésite entre se donner les moyens de son autonomie et patienter sans trop irriter les responsables du PS en attendant leur retour à de meilleures dispositions.

Alors ménageant la chèvre et le chou, avec la trouille de perdre ses soutiens familiers et les rares subventions qui lui tiennent lieu de moyens, désemparée, elle s’efforce de dissocier socialisme gouvernemental et socialisme local, acceptant une distribution des rôles qui n’est qu’à moitié recevable entre bad et good cops.

Une stratégie risquée qui loin de pousser les uns et les autres à revoir leur implication à la hausse pourrait au contraire permettre aux gentils de se reposer sur leurs acquis et de se contenter de gestes symboliques qui par comparaison à leurs collègues suffiraient à leur assurer leur badge gay friendly.

Madame Hidalgo et monsieur Huchon prétendent vouloir lutter à nos côtés ? Prenons-les au mot. Cessons de nous adresser à eux en ordre dispersé et de nous satisfaire de bouts de ficelles au prétexte que la droite nous a toujours refusé ces mêmes appoints. Proposons à ces élus d’établir ensemble un véritable cahier des charges de ce que serait une politique ambitieuse d’intégration des homos et des trans à la vie de la région.

Et de notre côté, sortons de l’allégeance. Réinvestissons le culturel, tournons-nous vers la société civile, ancrons à nouveau nos mouvements dans une contestation plus vaste de l’injustice sociale, dans un mouvement général de lutte contre les systèmes d’aliénation et de domination. Contre ces politiques qui fragilisent et précarisent toujours plus les populations les plus vulnérables quand elles n’en font pas des boucs émissaires et des cibles.

Rénovons la façon dont nous portons nos revendications afin de leur redonner leur charge imaginative et conquérante. L’égalité nous a enfermé dans une demande de remise à niveau au détriment de la dynamique transformatrice. Entre la doléance catégorielle et la sujétion à un statu quo qui nous inclurait. Comme si notre seule préoccupation était d’obtenir une place dans la société telle qu’elle est. Avec pour résultat d’ailleurs de n’obtenir au final qu’un strapontin ! et un impact minimal.
Le mariage a-t-il été rénové ? La famille s’est-elle enrichie de nos modes de vie ? Les parents (hétérosexuels) ayant recours à la PMA peuvent-ils s’en ouvrir plus sereinement au-delà de leurs cercles intimes ? Nos déconvenues nous dépassent.

Nos outils et nos discours sont inefficaces, périmés. Allons-nous tirer les leçons de la séquence qui s’est terminée avec l’adoption d’une forme de mariage qui ne protège même pas nos familles et n’est toujours pas accessible à certains des nôtres ou préférer l’étirer en une lente impuissance ?

Nos adversaires s’organisent, mutualisent leurs forces (bien plus considérables que les notres), gagnent du terrain mais nous, nous n’en sommes encore qu’à témoigner de notre colère ?

La politique est affaire de rapports de force et de domination idéologique ; si nous voulons nous en mêler, il va nous falloir nous inventer de nouvelles ressources et réveiller notre imagination collective.

L’année dernière, le collectif Ouiouioui évoquait l’idée de rassembler des Etats généraux de l’homosexualité, sans en avoir la capacité organisationnelle.

Des Etats généraux ouverts. Non seulement aux militants et aux associatifs mais également aux électrons libres qui ne trouvent pas leur place dans le mouvement d’aujourd’hui et aux nouvelles transversalités – embryonnaires encore, certes – qui tentent de s’organiser. Ce pourrait être une piste. Un petit pas vers une autonomie désespérément nécessaire.


Gaypride Paris 2014 - Le Reportage - 28/06 (à partir de 2’50) ; GayvoxVideos

lundi 17 juin 2013

L’outing, une plaisanterie ?





Mort, sans jamais avoir été pratiqué, voilà qui pourrait être la réalité de l’outing en France.

Depuis le 1er juin (2013), c’est une boutade selon Stéphane Bern, qui a déclaré dans une émission de télé, à propos de Geoffroy Didier, cofondateur à l'UMP du mouvement de la Droite forte, «Tout le monde sait qu'il est homo, mais il dit qu'il est hétéro »[1]. Une affirmation non démentie sur l’instant par l’intéressé qui a préféré s’ériger en victime quelques jours plus tard par tweet interposé.

Mais qu’est-ce que l’outing exactement ? Car selon qu’on invoque sa définition politique, sa dimension juridique, ou le langage commun, l’outing ne recouvre pas exactement les mêmes réalités.

Si on se réfère à la définition la plus large, l’outing serait la révélation par un tiers de l’homosexualité (réelle ou supposée) d’une personne sans son accord préalable. Dans ce cadre, il est susceptible de concerner tout un chacun.

A ce jour, du point de vue juridique, rendre publique l’orientation sexuelle d’une personne sans son autorisation relève d’une atteinte à la vie privée. Et celle-ci est protégée par l'article 9 du code civil[2].

En fait, la plupart du temps, quand on parle d’outing, on fait référence à sa définition politique, et c’est à cet outing-là que je m’intéresserais ici. En commençant par circonscrire de quoi il s’agit : d’un acte politique qui consiste à révéler délibérément l’homosexualité d’une personnalité publique qui par son silence ou par son action fait le jeu de l’homophobie.

Et si on s’en tient strictement à cette définition, il me semble qu’on peut affirmer qu’il n’y a jamais eu d’outing en France.

En effet, si l’association de lutte contre le sida, Act Up-Paris est très souvent associée à cette idée, il est bon de rappeler que contrairement à une idée largement répandue, elle n’est jamais passée à l’acte.

Petit rappel des faits.

En mars 1991, le principe de l’outing est voté et adopté par l’association.

Après la manifestation des anti-Pacs du 31 janvier 1999 lors de laquelle fleurissent des slogans homophobes du type "les pédés au bûcher", Act Up-Paris menace d’outer un député de droite qui y avait participé.

S’en suit un tollé médiatique. Politiques et journalistes sont unanimes pour dénoncer le procédé. Position partagée par une large frange de la communauté gay. On notera cependant que dans le même temps les mêmes cherchent par tous les moyens à décrypter les indices donnés par l’association quant à l’identité du député visé.

Conséquence non négligeable de la menace brandie par Act Up-Paris, la dimension homophobe des manifestations anti-Pacs s’impose enfin sur la place publique et les dérapages sont dénoncés.

Act Up peut dès lors tranquillement renoncer au passage à l’acte (et s’épargner les poursuites judiciaires qui s’en suivraient), l’association a atteint son but sans coup férir.

Pour finir, c’est, le journaliste et essayiste, Guy Birenbaum qui se chargera, en 2003, d’outer Renaud Donnedieu de Vabres dans son livre Nos délits d’initiés. « Ce qui m’intéressait confie-t-il aux Inrockuptibles, c’était d’abord de pointer les contradictions de personnalités publiques entre leur discours et leurs actes au niveau personnel. »[3] Renaud Donnedieu de Vabres n’a jamais porté plainte.

Avec cette publication, Guy Birenbaum rompt le gentleman agrement qui régit les relations internes de la communauté politico-médiatique. Une communauté où les frontières entre vie privée et vie publique sont poreuses mais relèvent de l’entre soi.

Des pratiques qui sont justement à l’origine de ce qui fut appelé l’outing de Jean-Luc Romero.

Si les faits furent condamnés[4] par la 17e chambre civile du tribunal de Paris, dans un jugement qui statuait que « l’orientation sexuelle relève de la sphère privée », les qualifier d’outing me paraît néanmoins politiquement discutable.

Car la mention, en octobre 2000, de l’homosexualité de Jean-Luc Romero au détour d’un édito[5] du journaliste Alain Royer dans le magazine gratuit gay e-m@le ne visait en aucun cas à dénoncer une quelconque homophobie de Jean-Luc Romero et relevait du malentendu. Pas un instant, le journaliste ou sa rédaction n’avaient pensé possible que le conseiller régional d'Ile-de-France ne soit pas encore officiellement sorti du placard. Ce qui n’a pas empêché Romero de porter plainte.

En juillet 2011, c’est au tour de David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP d’annoncer qu’il poursuit Le Canard enchaîné[6] pour outing. Mais là encore, si on ne s’en tient qu’à une définition strictement politique, la qualification ne tient pas.

Ni l’homophobie, ni l’homosexualité de David-Xavier Weiss ne sont les véritables sujets de l’article incriminé. L’hebdomadaire qui s’intéresse à Roger Karoutchi rapporte que celui-ci, entendu par la police, dans une affaire de diffamation sur internet liée aux élections régionales de 2010, a dans sa défense, fait référence à son compagnon, David-Xavier Weiss.

Nous en revenons donc à Stéphane Bern. Outing ou pas ? La révélation est délibérée et Bern l’associe immédiatement dans un sourire aux orientations idéologiques défendues par l’homme public Geoffroy Didier : « Je comprends que, vu vos positions politiques, ça peut vous embarrasser ».

S’en suit cependant la semaine suivante, une séquence de rétropédalage. Et Stéphane Bern d’expliquer qu’il ne sait rien de la vie privée de Geoffroy Didier et s’en moque.

« Ce n'est pas de l'outing ! L'outing, c'est de dire un tel est comme ça ! Je me serais bien gardé de parler de la vie privée de Geoffroy Didier ou de Guillaume Peltier, […] Ce n'est pas honnête de faire de l'outing. En revanche, mettre les gens face à leurs contradictions, c'est pas mal »[7]

Volonté de calmer le jeu, d’échapper à des poursuites éventuelles ? Bern patauge, semble revenir sur ses propos mais dans le même temps, s’empresse d’entretenir le doute.

De l’épisode, je retiens quelques éléments.

A l’heure actuelle, Geoffroy Didier a préféré s’en remettre à Twitter plutôt qu’à la justice.

En 2013, on s’émeut moins des affirmations d’un Stéphane Bern qu’en 1999 à l’idée d’un outing potentiel.

Sans doute peut-on minimiser la portée du constat en opposant l’inscription de cet outing dans un mélange tout à fait contemporain de divertissement, de people et de politique.

Objecter que les classes dirigeantes avaient bien plus à craindre de la décision d’une association politiquement structurée d’ajouter désormais l’outing à son arsenal militant plutôt que du mouvement d’humeur d’une personnalité publique.

Certes ; il m’apparaît cependant significatif qu’une telle personnalité choisisse aujourd’hui de révéler publiquement des conversations qui jusque-là ne se partageaient que dans la confidence de ces dîners où politiques, journalistes, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs de nos grandes entreprises se rencontrent en toute discrétion. Rompant ainsi précisément un pacte tacite qui veut que ce qui se sait dans ces cercles du pouvoir ne se partage pas au-delà.

Que s’est-il donc passé pour qu’un Stéphane Bern (qui lui-même, il y a quelques années n’hésitait pas à attaquer des média coupables d’avoir évoqué son orientation sexuelle) en arrive à balancer ceux-là même avec qui il dîne ?

La réponse tient sans doute dans les regrets qu’il exprime quant au peu de réactions suscitées par la révélation d’un Jean-François Copé favorable en privé à l’ouverture du mariage homosexuel mais s’agitant publiquement de toutes ses forces pour organiser et incarner l’opposition au texte de loi.

Il semble que les quelques pédés out, pourvus d’une plus ou moins grande audience médiatique, n’étaient pas les plus préparés au déferlement d’homophobie de ces derniers mois. On en prendra pour preuve, les revirements de nombre d’entre eux au sujet du mariage.

Si au mois de novembre, certains pensaient ne pas être concernés par le débat au prétexte que le mariage ne les intéressait pas à titre privé (jugeant pour eux-mêmes la reconnaissance légale superflue), les opposants se sont rapidement chargés de leur rappeler que, de leur côté, ils ne distinguaient pas entre homosexuels aisés ou non, célèbres ou non, avant de leur refuser droit de cité au nom même de leur homosexualité.

Et même si la très grande majorité de la population était et est demeurée favorable à l’ouverture du mariage, le mythe d’une société française non homophobe a violemment volé en éclats. Et sans doute plus violemment encore pour ceux qui souhaitaient se bercer de l’illusion que l’homophobie aurait été le fait de classes sociales populaires ou de populations issues de l’immigration.

Car ce ne sont pas de Barbès ou de Belleville, ni des quartiers ou des banlieues les plus économiquement défavorisées que sont venus les fidèles, roses et bleus, de la manif pour tous, et c’est à Saint Cloud ou Versailles qu’une affiche où deux hommes s’embrassent est censurée.

Confrontés à ce festival au long cours d’expression homophobe, nos people gays ont soudain pris conscience que ces manifestants et leurs soutiens les renvoyaient eux aussi à un statut de seconde zone.

Et voilà notre Stéphane Bern, horrifié par l’hypocrisie de responsables politiques, maniant un outil auparavant honni.

Malheureusement, la situation politique ne l’a pas attendu. La Manif pour tous, ne s’est pas contenté de libérer l’homophobie rampante.

En hissant au rôle de porte-voix, des homosexuels prêts à lutter contre leurs propres droits et se faisant les hérauts d’une hiérarchisation des orientations sexuelles, elle a réussi à désamorcer l’un des ressorts de l’outing : montrer que la violence de la contrainte homophobe est telle qu’elle conduit des homosexuels non seulement à se cacher mais aussi à défendre les idées qui précisément les enferment dans cette dissimulation obligatoire.

Et peu importe que ceux-ci viennent maintenant pleurnicher sur les réseaux sociaux que le monstre qu’ils ont aidé à créer se retourne contre eux.

De la même manière qu’une femme peut défendre des positions sexistes, il n’est plus choquant d’entendre un homosexuel défendre des idées homophobes.

Or une part de l’efficacité de l’outing reposait sur ce principe de rendre visible la contradiction entre l’identité et les pratiques personnelles d’un individu et les idées qu’il prône.

C’est une arme contre le mensonge et l’hypocrisie de privilégiés. Mais voilà, il semble y avoir une exception française ! Dans ce pays, personne ne s’émeut plus des tricheries, des fraudes, du népotisme et autres escroqueries du personnel politique. Il n’y a qu’à faire l’inventaire des élus, pris la main dans le sac et aussitôt réélus. Au moment de voter, l’honnêteté ne vient pas en tête de liste de nos critères de choix.

Pour un temps, la droite réactionnaire fait semblant d’accepter dans ses rangs des homosexuels, tous des hommes soit dit en passant. Comme l’église prétend condamner l’homosexualité mais pas l’homosexuel. A défaut de pouvoir (mais ça vient) revendiquer ouvertement notre disparition, elle entend réinventer une figure homosexuelle qui lui convienne. Son homo affiche les attributs de l’hétérosexualité, voire fait des enfants à une femme comme le suggérait leur égérie et accepte son "infériorité naturelle". S’il reste à cette place, on le tolèrera. Un temps.


L’outing trouve son efficacité en appuyant sur deux ressorts :

- la dénonciation de la contradiction entre comportement privé et morale publique. Or aujourd’hui tout le monde s’en fout !

- le dévoilement par sa propre brutalité de la violence systémique qui mène des individus à se faire les auxiliaires consentants de leur propre aliénation. Or aujourd’hui personne ne s’émeut plus que des homosexuels se fassent ouvertement les défenseurs de l’homophobie.

Alors l’outing est-il impraticable à l’heure actuelle ? Il me semble qu’une des manières de lui redonner une certaine efficacité serait de recourir à l’outing multiple, comme ont pu le pratiquer OutRage ou des militants italiens, c’est-à-dire non pas l'outing d'une personne mais de dix, quinze à la fois afin de se concentrer sur la dimension structurelle d’une homophobie institutionnalisée et la complicité objective de ceux qui par leur silence cautionnent ce fonctionnement.

Mais quels groupes LGBT auraient aujourd’hui la volonté et les ressources de porter une telle action ?

L’ouverture du mariage était censée améliorer la vie des pédés et des gouines dans ce pays, pour le moment les opposants ont perdu la bataille juridique mais ils ont marqué des points dans la bataille idéologique.

Non seulement, ils nous contraignent à défendre des projets minimalistes mais ils nous privent des outils que nous avions inventés pour nous faire entendre.

Si nous voulons peser dans le débat public, y faire vivre nos idées, nous n’avons pas d’autre choix que de nous atteler à renouveler nos modes d’actions. Fêter le mariage à la Gay Pride n’y suffira pas.

A la vitesse où l’expression homophobe regagne sa légitimité, ce n’est plus au sujet de l’outing que nous devrons nous interroger mais à comment faire face à la délation.

Car bientôt, il ne sera plus question de dévoiler l’homosexualité des uns ou des autres pour démontrer combien il est violent que des homos croient encore de leur intérêt de se faire discrets mais pour mieux encore leur nier tout droit à l’existence.



[1] Dans "Salut les Terriens !", de Thierry Ardisson sur Canal+, samedi 1er juin 2013
[2] « Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »
[3] les Inrockuptibles, 15 janvier 2012
[4] Le journaliste et le magazine ont été condamnés à verser à Jean-Luc Romero 3.000 euros de dommages et intérêts.
[5] Edito consacré à la campagne municipale d’un Philippe Seguin tentant de conquérir de Paris, et à sa recherche du candidat idoine pour le 4ème arrondissement.
[6] Le Canard enchaîné, 6 juillet 2011
[7] "C à vous" sur France 5, 5 juin 2013

jeudi 23 mai 2013

Fierté 2013 : des mariages et un enterrement ?





C’est beau des députés qui scandent "égalité, égalité" dans une enceinte parlementaire. On verse une larme, puis on s’offre des fleurs, on s’auto-congratule en versant le champagne, et après tout on l’a bien mérité, cet instant de bonheur, ce droit d’associer le printemps à des parfums de joie plutôt qu’à des remontées nauséabondes.

Mais sous les clameurs, en fond, persiste une petite note discordante, que d’aucuns voudraient étouffer. Elle prend la couleur de trois lettres, PMA, qui s’affichent sur des pancartes et deviennent emblématiques de renoncements qui la dépassent.

Il ne faut guère patienter longtemps pour entendre le Président de la République, le Premier Ministre, la ministre de la Famille et même le président de l’Assemblée Nationale - rien que ça ! – reprendre en chœur le nouvel hymne officiel : fermez le ban, l’heure est désormais à l’apaisement.

Passage en force contre cohésion sociale, opposition des réformes sociétales aux réformes économiques, les logiques et les mots sont ceux du refus de nos unions, et nous voilà priés de nous concentrer sur nos listes de mariage plutôt qu’à celles de nos revendications.

Quand la droite arrive au pouvoir, elle n’a aucun complexe à appliquer la politique pour laquelle son électorat l’a choisie. Tandis que les socialistes semblent toujours vouloir donner des gages à leurs opposants. Accepter et se mesurer aux règles et références de ces derniers. Comme s’il n’y avait de consensus possible que dans leur cadre, le cadre d’une économie libérale et d’une morale conservatrice.

Ce faisant, ils ne font qu’encourager la droite à instruire un incessant procès en illégitimité. Et nous perdons sur tous les tableaux, non seulement les réformes sont, à plus ou moins court terme, abandonnées ou amputées mais qui plus est, la droite même battue, peut continuer à imposer ses valeurs en référence.

Or si nos idées cessent d’être portées. Comment les faire avancer ?

François Hollande a choisi sa posture présidentielle ; naguère il se voulait l’homme de la synthèse au parti socialiste, aujourd’hui il prétend incarner le compromis raisonnable. Comme si s’affrontaient des forces équivalentes qu’il lui revenait d’arbitrer, incarnant ainsi le seul équilibre possible.

Dès lors, le système présidentiel fait ses ravages. Le parti socialiste enfermé dans sa position de parti du Président ne peut que s’incliner, les Verts et le Front de Gauche quasi inexistants au Parlement sont renvoyés au chimérique et la gauche n’est plus politiquement représentée.

Comment s’étonner alors que le système politique ne cesse de se déporter vers la droite. Quand le candidat élu par la gauche pour porter une alternative n’a pour seule ambition que d’offrir au néolibéralisme un visage plus humain.

Sans grandes illusions sur les perspectives de changements réels sur le plan économique qu’ouvrait l’élection d’un François Hollande, pouvait-on vraiment espérer que celui-ci se montre plus audacieux sur le plan sociétal et s’oppose au moins dans ce domaine aux résistances du conservatisme ? Là encore, il faudra se contenter du plus petit des dénominateurs.

Alors, allons-nous nous montrer raisonnables ? comme le Président pour qui le déferlement d’homophobie de ces derniers mois participe d’un débat légitime où « toutes les opinions doivent être respectées, toutes les sensibilités »[1]

Allons-nous accepter de brader nos droits au nom d’une conception de la paix sociale qui admet qu’on nous violente institutionnellement, verbalement et physiquement ? Allons-nous nous contenter de protester avec une vigueur désormais toute socialiste ?

Et puisqu’il n’est plus question d’égalité, quelle petite musique va entonner la marche des fiertés ?
Que vont faire nos lobbyistes patentés ? Adopter l’agenda gouvernemental et son analyse de la situation ? Cette nécessité d’apaisement ?
Nous assurer qu’ils travaillent, discutent, déploient force convictions dans les corridors et antichambres des ministères. Et qu’en attendant que ce travail de fourmi paie, il faut être réaliste, ne pas faire de vagues.

Ce message-là ne devrait pas être difficile à mettre en musique, entre ceux qui n’ont qu’une envie de fête et ceux qui ont désespérément besoin de souffler, de se refaire une santé …

Pour le principe, on placera l’égalité sur nos banderoles. On glissera la PMA dans nos communiqués. On n’oubliera pas le T, dans nos signatures.

Et pour entretenir le moral des troupes, on organisera un concert, reléguant les revendications dans l’ombre de la célébration. Un couple à succès ! Vedette prévisible de la marche de juin.

Une Pride dont le mot d’ordre aurait pu être les droits des trans, grands oubliés de cette longue route vers le mariage. Tous, pédés, bi, lesbiennes & trans, unis derrière ce seul mot d’ordre, ça aurait eu de la gueule. Voilà qui aurait donné un peu de corps, un peu de crédibilité à la marque LGBT. Ne serait-il pas temps d’afficher un peu de solidarité entre communautés ? D’honorer une dette historique envers les trans qui furent les premiers à se lever dans un mouvement dont nous touchons aujourd’hui des dividendes ?

Ou bien ne pourrait-on imaginer et réaliser une gigantesque banderole inaugurale n’affichant que 3 lettres, PMA, et des centaines de lesbiennes aux premiers rangs de la manifestation ? Pour signifier irréfutablement notre refus d’une égalité tronquée.

Parions plutôt sur l’orthodoxie du cortège de tête. Avec une banderole se réclamant de l’égalité portée par ceux-là mêmes qui nous demandent d’y surseoir. Et que nous retrouverons sur les photos des premiers mariages (réussis ou perturbés), ces noces que les chaînes d’informations, après avoir multidiffusé ceux qui s’y opposaient, trouveront pour un temps tout à fait télévisuelles et divertissantes.

En acceptant de nous réjouir avec les représentants du gouvernement, en adoptant la stratégie du compagnonnage (une conception de la politique qui a tellement bien réussi à SOS Racisme), nous admettons nous en remettre à leur gestion du calendrier et renonçons à essayer de développer les conditions nécessaires à l’aboutissement de nos revendications.

Quand le chef de l’état entend gérer la politique comme un arbitrage entre différentes formes de pression de la société, en renonçant à la fois à installer les conditions de cette pression de notre part dans la sphère du débat public et à faire de la politique ailleurs que dans les structures et logiques traditionnelles, nous abdiquons toute autonomie pour nous en remettre à la bonne volonté de ceux qui nous gouvernent. Charge à eux de déterminer le moment où ils jugeront que l’équilibre politique serait devenu plus favorable.

Mais quels moyens nous donnons-nous pour travailler à modifier cet équilibre ?

Les politiques ne peuvent être les seuls acteurs de la politique. Et la droite la seule à faire entendre ses exigences. Comment le silence pourrait-il contribuer à faire évoluer les perceptions des uns et des autres sur des revendications devenues invisibles ? Comment faire valoir nos arguments s’ils demeurent confidentiels ?

Si les Gay Pride ont toujours été festives, c’est parce que le sens même de cette détermination joyeuse est politique, c’est parce que nous y avons toujours partagé le refus de nous taire, le refus de l’ombre et de l’invisible. Y compris dans les périodes les plus sombres, nous avons toujours opposé la force de nos vies aux volontés de nous enterrer. Notre émancipation ne tient qu’au fil de notre expression.

Quand nos opposants ont obtenu du gouvernement qu’il recule sur la PMA et réussi à instaurer un climat d’homophobie délétère, nous n’aurions rien d’autre à proposer que de nous faire discrets ?

Et l’égalité, on en fait quoi pendant ce temps-là ? On négocie avec la SNCF, quoi ? un geste ? des tarifs spéciaux sur les Thalys ? On les baptisera abonnements égalité !

En attendant, ah oui, le mariage ! ce ne sont quand même pas quelques gouines qui vont gâcher la fête !



[1] François Hollande, conférence de presse du 16 mai 2013