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mardi 22 novembre 2016

Primaire, c’est le terme




François Fillon en tête au premier tour de la primaire de la droite, les réactions à la nouvelle campagne de prévention du sida s’adressant aux HSH1, mêmes symptômes.
Il n’y a là, hélas rien de très nouveau. Si ce n’est la consolidation d’un mouvement de fond. Parce que les classes dirigeantes n’ont en aucune façon le désir d’en finir avec la hiérarchisation de la société, elles s’efforcent de rendre toujours plus indiscutable le fait qu’il n’y aurait pas d’alternatives crédibles d’organisation sociale et qu’en découlerait la nécessité de faire des choix entre des catégories de population.
Du déséquilibre au désordre, en termes de ressenti, il n’y a pas loin. Il n’est donc pas très ardu, face à l’écart grandissant entre classes privilégiées et majorité de la population, de faire croire qu’il suffirait d’en revenir à l’Ordre pour réparer le sentiment d’abandon, effaçant au passage que c’est en réalité précisément cet ordre qui est à l’œuvre et à l’origine du déséquilibre.
En ce sens, les Primaires portent bien leur nom. C’est ce que les dirigeants exploitent à loisir, du primaire.
Hier midi sur France Info, Frigide Barjot, à propos de l’aggravation de la différence de traitement entre couples de même sexe et couples de sexes discordants dans l’accès à l’adoption plénière justifiait cette différence en l’adossant à celle qui serait légitime entre mensonge vraisemblable et mensonge impossible.2
Gommer l’origine biologique d’un enfant dans le cas d’adoption par un couple hétérosexuel ne serait pas mensonge parce que ça a l’air vrai.
Voilà donc ce que préconise le projet de François Fillon (pour autant, Fillon n’est pas exceptionnel, la même logique est à l’œuvre également aujourd’hui, Fillon entend seulement la pousser plus loin), mentir, du moment que ça a l’apparence de la vérité.
Préserver, à coup de mensonge vraisemblable, l’ordre établi, les hiérarchies sociales en attribuant des places a priori à chacun et s’assurer que personne ne vienne en contester la légitimité.
Car c’est ce que font les couples de même sexe en la matière. Affirmer que nous pouvons être partie prenante de nos destins.
L’alternative est là : fonder nos liens aux autres sur la responsabilité et l’engagement ou sur un ordre préétabli dont il importerait peu qu’il soit mensonger et inégalitaire du moment qu’il emprunte à une apparente sécurité.
Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Car la famille traditionnelle qu’on nous propose alors comme modèle unique dont on devrait accepter la suprématie, n’est rien d’autre que statistiquement tout autant refuge réel dans certains cas, fantasmée dans bien d’autres et lieu de violence sans rivale (féminicide, inceste, femmes et enfants battus, homophobie …)
Dans le même temps, on comprend bien l’intérêt pour les promoteurs d’une casse sociale sans limites, de nous vendre la famille et les rôles traditionnels comme moyens de protection de première intention.
Car quand il n’y aura plus de sécu, d’hôpitaux, de Maison de retraite, d’écoles que privées, qui sera en charge de s’occuper des malades, des vieux, de l’instruction des enfants qui n’auront pas accès aux cliniques de luxe, spécialistes aux honoraires exorbitants et autres institutions privilégiées ? Maman à la maison, papa pas en mesure de refuser de travailler quelles que soient les conditions de l’embauche et priés de remercier de l’aumône qui leur sera faite par quelques grandes familles de Conseils d’administrations consanguins se distribuant toujours plus de dividendes d’un ordre naturel, vous dit-on !
Il n’y a pas d’alternative, que de laisser les riches faire de l’argent, ne savent-ils pas mieux que quiconque le faire !
Dans cet ordre de la jungle, on laissera s’extraire quelques jeunes carnassiers, pour prétendre que le libéralisme fonctionne au mérite et au labeur et non à l’héritage, un peu de sang neuf, ne nuit pas (vous vous souvenez, « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »3). Le libéralisme intègre au compte-goutte à condition de nourrir la pyramide.
Le lien avec la campagne de lutte contre les contaminations chez les HSH ? Ne pensez pas qu’il s’est perdu, c’est cette fameuse nécessité de faire des choix entre des catégories de population dont les intérêts seraient supposément contradictoires.
Certains ont vu dans l’opposition à cette campagne des Poisson, Associations Familiales catholiques (c’est leur nom) et autres affidés de La Manif pour tous de l’hypocrisie, (en passant hein, je note qu’à ma connaissance il n’y a pas eu de cris d’orfraies venues d’autres religions et que les tenants d’une laïcité variable n’ont rien à dire ici sur l’incursion d’un catholicisme bon teint dans le champ politique) et ne trouvent rien de plus pertinent que de dénoncer celle-ci et l’homophobie qu’elle serait censée dissimuler.
Certes ils sont homophobes, à n’en point douter.
Mais d’une part leurs manières ont progressé dans la société, d’autre part l’homophobie (il s’agit ici de considérer que l’hétérosexualité est meilleure que l’homosexualité, pas de casser la gueule du premier pédé qui passe) est tellement partagée et structurellement intégrée à nos modes de pensée qu’il ne suffit pas de dire pour convaincre. Oui, il faut la nommer mais hélas, on en est encore aussi à devoir la démontrer.
Et si nous voulons dénoncer l’hypocrisie alors ne nous contentons pas de qualifier, démasquons-là jusqu’à son terme. Factuellement.
Ces associations, ces maires, préfèrent que des gays se contaminent plutôt que d’accepter que l’image de deux hommes s’enlaçant se banalise. Ils prétendent que deux hommes qui s'enlacent c'est indécent. Non, ce qui est indécent c'est de préférer que des contaminations se produisent.
Ne perdons pas de vue que s’ils ne disent pas ouvertement leur homophobie et ce qu'elle recouvre (à quelques exceptions près), c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Mais aussi que ce serait contre-productif d’avancer sans filtres. Car une large part de l’opinion publique n’est pas prête à assumer la réalité de son homophobie et les conséquences qui découleraient d’un tel aveu. Méfions-nous pourtant, ils gagnent du terrain. Jouer sur le registre du non-dit, de l’implicite leur sert à rallier peu à peu, ceux que trop de franchise aurait effrayés mais qui au fond n’ont pas été convaincus mais contraints à nous faire place, ceux qu’on peut persuader que l’avancée de nos droits se ferait à leur détriment et que dans ces conditions il n’y a rien de mal à être homophobe.
En croyant qu’il suffit de dire qu’ils sont hypocrites, sans dire en quoi, nous misons sur une compréhension de cette même opinion de nos points de vue et nous oublions à quoi sert cette hypocrisie.
Ils font semblant d’ignorer l’objectif de la campagne, remettent en cause son intérêt et son efficacité, prétendent même se préoccuper de notre sort en avançant qu’il y aurait d’autres vecteurs de communication plus efficaces, mais tout ça est diversion. La réalité c’est que ces forces, car c’en sont à nouveau, ne souhaitent que notre disparition, y compris physique si c’est nécessaire. Nos vies ne valent pas protection, voilà ce qu’ils disent réellement.
Comment ne pas être renvoyé dans ce contexte au slogan « Séropos, la France vous préfère morts » que rappelait Act Up-Paris il y a quelques jours dans son appel à se mobiliser le 1er décembre prochain.
A cette évocation, je me souviens m’être faite la remarque, comme en 1995 déjà (tiens, tiens, 1995, Juppé vous vous souvenez ?) que ce n’était pas le meilleur mot d’ordre que nous avions produit. Qui m’a toujours paru trop frontal et me semblait-il à l’époque aurait dû être point de départ de la réflexion et non son aboutissement. Mais avec le recul, un tel mot d’ordre ne reflétait-il pas en effet notre réalité, notre épuisement et l’apogée de l’hécatombe. Les trithérapies n’étaient pas encore arrivées. Et nous étions entourés de morts et de combattants exténués en sursis. Et face à nous, toujours ce mur d’indifférence et d’homophobie qui non seulement avait permis à l’épidémie de se développer, mais continuait à justifier de ne pas en prendre la mesure.
Toujours cette même assimilation des campagnes de prévention grand public à destination des gays à la promotion de l’homosexualité.
Toujours ce même fantasme d’une homosexualité contagieuse. Plus capitale à enrayer que la multiplication de nos morts.
Nous voici donc 20 ans plus tard ; nous attendons toujours les campagnes de lutte contre l’homophobie, il a fallu se battre pour que la campagne de 2016 ne soient pas renvoyée dans les réseaux communautaires (même si d’autres arguments ont été aussi évoqués, comme la pertinence de mettre sur le même plan préservatif, Prep, Tasp) ou accompagnée de visuels s’adressant à d’autres que des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes Comme si s’adresser à eux, spécifiquement, demeurait illégitime.
Que les pouvoirs publics aient finalement accepté de s’y résoudre, et de défendre la campagne une fois celle-ci attaquée, ne peut faire oublier qu’au fond leurs réticences n’étaient pas très éloignées des arguments qu’ils condamnent publiquement.
Car ce que nous payons aujourd’hui ce sont ces réticences, et les campagnes qui n’ont jamais vu le jour. Et ce qu’elles nous disent, en dépit des messages de soutien, c’est combien nous sommes loin de la banalité.
Parce que pour chaque pas, pour chaque mesure qui s’imposent pour assurer notre bien-être, notre santé, notre existence, les pouvoirs publics continuent de peser ce que ça pourrait leur coûter en terme d’image.
Et parce que les mesures de santé publique qui nous concernent continuent d’être évaluées non pas tant à leur efficacité qu’à leur réception réelle ou fantasmée de l’opinion publique.
C’est l’existence de cette balance, que le slogan cru de 1995 rendait visible.
Une balance qui n’a pas disparu. Seuls les rapports de force qui en font pencher les plateaux fluctuent. Indicateurs de ce que nos vies pèsent.
En 2012, la Manif pour tous a estimé qu’elle ne pouvait se permettre d’affirmer haut et fort que nos vies ne valent rien (même si quelques-unes de ses franges ne s’en sont pas privées).
Qu’elle ne pouvait revendiquer frontalement l’homophobie, comme elle ne peut pas dire ouvertement aujourd’hui qu’elle se moque totalement que des homosexuels soient contaminés. Cette crudité-là n’est aujourd’hui pas audible.
Elle n’y a pas renoncé pour autant.
Puisque l’opinion publique dans sa majorité, n’était plus prête à assumer une homophobie brutale et décomplexée, elle a décidé de contourner l’obstacle.
Plutôt que le frontal, elle a choisi le collatéral pour remettre du poids dans son plateau de la balance.
L’homophobie n’aurait rien d’idéologique, et bien sûr ne relèverait en rien d’un ordre moral, non ce serait plutôt une conséquence inévitable de choix qui s’imposent en raison de contradictions indépassables entre intérêts de différentes populations. On ne serait dès lors pas homophobes, et surtout pas par une volonté de nuire, ni même de s’opposer, mais contraints et forcés à des choix imposés par des intérêts supérieurs.
Il suffit pour cela de prétendre que les droits des uns porteraient atteintes à d’autres. Et si possible à d’autres dont la vulnérabilité fait consensus. D’où les enfants. Retour de la moralité. Qui ne veut protéger les enfants ?
L’équation est assez simple en fait : quand on ne peut pas dire l’homophobie, c’est bien, commençons par neutraliser la thèse inverse, l’homophobie c’est mal. Peu ont envie d’assumer d’incarner le mal. Ensuite, il sera bien plus facile de faire assumer des choix qui sont homophobes. Puisque ce n’est pas blâmable.
C’est une façon de procéder qui a également fait ses preuves en matière de racisme. Les violences, discriminations passent d’autant mieux qu’on prétend les expliquer par des raisons objectives, factuelles. On peut s’abriter derrière l’idée que n’est pas du racisme mais des circonstances qui ont imposé des choix. Un intérêt supérieur à la valeur des vies.
Mais une fois qu’on s’est habitué à admettre que ces vies n’ont pas de valeur et que nos choix ne sont en rien moralement condamnables, là on peut passer à nouveau à l’étape suivante. Puisque ces actes, ces discriminations homophobes ou racistes, parfois les deux d’ailleurs, sont justifiés, pourquoi ne pourrait-on pas les assumer et les revendiquer pour ce qu’ils sont.
Face à cette mécanique qui se développe à vitesse effrayante, nous continuons à sous-estimer l’ampleur des dégâts.
Bien sûr, il faut continuer à dénoncer et démasquer l’homophobie sous toutes ses formes, insidieuse, banale, structurelle, institutionnelle, politique, brutale ou policée.
Mais il faut cesser de croire que cette dénonciation, ce rendre visible suffisent. Pas plus que qu’il suffit de croire que parce que nos revendications sont justes, elles vont automatiquement susciter l’adhésion.
Nécessaire mais non suffisant.
Il faut aussi cesser de penser que parce que nous recevons des témoignages de solidarité, des soutiens et des re-tweet dans le monde des réseaux sociaux, nous avons avec nous la population.
Les messages de nos opposants ne s’adressent pas à ces soutiens, qui sont réconfortants par ailleurs et là encore nécessaires, mais à une frange de la population qui a fini par croire que l’amélioration de sa situation qu’elle ne voit matériellement pas venir, passera par des repères identitaires dont on l’aurait expropriée.
Et à qui nos opposants ne cessent de répéter qu’il ne peut y avoir de projet commun entre eux et nous.
Nous nous rassurons en pensant que la minorité qui nous combat est une minorité justement. Nous oublions, que le pouvoir d’une minorité ne se mesure pas seulement à son poids numérique (et heureusement pour nous, sinon nous n’aurions jamais fait avancer nos droits) mais plutôt à l’influence qu’elle exerce en des points stratégiques et sur sa capacité à mobiliser plus que son opposition.
Aujourd’hui, nous pouvons encore compter sur la compréhension d’une majorité de la population. Ce qui n’implique pas qu’elle se mobilisera à nos côtés. Qu’elle n’estimera pas nos combats secondaires. Potentiellement sacrifiables. D’autant plus que la situation se tend sur des fronts multiples. Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces réflexes, et ne choisissons-nous pas nos priorités ?
D’autre part, avons-nous fait l’effort que nous reprochons à la gauche en général de ne pas avoir fait, à savoir prendre le temps d’inclure nos droits dans un projet global crédible, audible, où s’articulent les droits de chacun ?
A nous adosser quasi exclusivement aux droits de l’homme, nous en négligeons la dimension politique (ou la réduisons au monde politico-médiatique et associatif) et le versant matériel.
Les classes populaires, les autres minorités ne sont pas contre nous, en revanche, elles ont d’autres urgences que de nous défendre. Et nous aurions tort de le leur reprocher.
Le sida c’est la guerre disait Act Up. L’homophobie aussi. Il est tentant de l’oublier. De la croire renvoyée au Moyen-âge. De la penser résiduelle et limitée à un groupuscule de connards, là où nous sommes confrontés à une minorité certes, mais organisée, déterminée, qui dispose de moyens incomparables et déploie des stratégies pensées qui gagnent chaque jour en influence et nocivité.
Eux sont prêts à la guerre. Et nous ?


lundi 17 juin 2013

L’outing, une plaisanterie ?





Mort, sans jamais avoir été pratiqué, voilà qui pourrait être la réalité de l’outing en France.

Depuis le 1er juin (2013), c’est une boutade selon Stéphane Bern, qui a déclaré dans une émission de télé, à propos de Geoffroy Didier, cofondateur à l'UMP du mouvement de la Droite forte, «Tout le monde sait qu'il est homo, mais il dit qu'il est hétéro »[1]. Une affirmation non démentie sur l’instant par l’intéressé qui a préféré s’ériger en victime quelques jours plus tard par tweet interposé.

Mais qu’est-ce que l’outing exactement ? Car selon qu’on invoque sa définition politique, sa dimension juridique, ou le langage commun, l’outing ne recouvre pas exactement les mêmes réalités.

Si on se réfère à la définition la plus large, l’outing serait la révélation par un tiers de l’homosexualité (réelle ou supposée) d’une personne sans son accord préalable. Dans ce cadre, il est susceptible de concerner tout un chacun.

A ce jour, du point de vue juridique, rendre publique l’orientation sexuelle d’une personne sans son autorisation relève d’une atteinte à la vie privée. Et celle-ci est protégée par l'article 9 du code civil[2].

En fait, la plupart du temps, quand on parle d’outing, on fait référence à sa définition politique, et c’est à cet outing-là que je m’intéresserais ici. En commençant par circonscrire de quoi il s’agit : d’un acte politique qui consiste à révéler délibérément l’homosexualité d’une personnalité publique qui par son silence ou par son action fait le jeu de l’homophobie.

Et si on s’en tient strictement à cette définition, il me semble qu’on peut affirmer qu’il n’y a jamais eu d’outing en France.

En effet, si l’association de lutte contre le sida, Act Up-Paris est très souvent associée à cette idée, il est bon de rappeler que contrairement à une idée largement répandue, elle n’est jamais passée à l’acte.

Petit rappel des faits.

En mars 1991, le principe de l’outing est voté et adopté par l’association.

Après la manifestation des anti-Pacs du 31 janvier 1999 lors de laquelle fleurissent des slogans homophobes du type "les pédés au bûcher", Act Up-Paris menace d’outer un député de droite qui y avait participé.

S’en suit un tollé médiatique. Politiques et journalistes sont unanimes pour dénoncer le procédé. Position partagée par une large frange de la communauté gay. On notera cependant que dans le même temps les mêmes cherchent par tous les moyens à décrypter les indices donnés par l’association quant à l’identité du député visé.

Conséquence non négligeable de la menace brandie par Act Up-Paris, la dimension homophobe des manifestations anti-Pacs s’impose enfin sur la place publique et les dérapages sont dénoncés.

Act Up peut dès lors tranquillement renoncer au passage à l’acte (et s’épargner les poursuites judiciaires qui s’en suivraient), l’association a atteint son but sans coup férir.

Pour finir, c’est, le journaliste et essayiste, Guy Birenbaum qui se chargera, en 2003, d’outer Renaud Donnedieu de Vabres dans son livre Nos délits d’initiés. « Ce qui m’intéressait confie-t-il aux Inrockuptibles, c’était d’abord de pointer les contradictions de personnalités publiques entre leur discours et leurs actes au niveau personnel. »[3] Renaud Donnedieu de Vabres n’a jamais porté plainte.

Avec cette publication, Guy Birenbaum rompt le gentleman agrement qui régit les relations internes de la communauté politico-médiatique. Une communauté où les frontières entre vie privée et vie publique sont poreuses mais relèvent de l’entre soi.

Des pratiques qui sont justement à l’origine de ce qui fut appelé l’outing de Jean-Luc Romero.

Si les faits furent condamnés[4] par la 17e chambre civile du tribunal de Paris, dans un jugement qui statuait que « l’orientation sexuelle relève de la sphère privée », les qualifier d’outing me paraît néanmoins politiquement discutable.

Car la mention, en octobre 2000, de l’homosexualité de Jean-Luc Romero au détour d’un édito[5] du journaliste Alain Royer dans le magazine gratuit gay e-m@le ne visait en aucun cas à dénoncer une quelconque homophobie de Jean-Luc Romero et relevait du malentendu. Pas un instant, le journaliste ou sa rédaction n’avaient pensé possible que le conseiller régional d'Ile-de-France ne soit pas encore officiellement sorti du placard. Ce qui n’a pas empêché Romero de porter plainte.

En juillet 2011, c’est au tour de David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP d’annoncer qu’il poursuit Le Canard enchaîné[6] pour outing. Mais là encore, si on ne s’en tient qu’à une définition strictement politique, la qualification ne tient pas.

Ni l’homophobie, ni l’homosexualité de David-Xavier Weiss ne sont les véritables sujets de l’article incriminé. L’hebdomadaire qui s’intéresse à Roger Karoutchi rapporte que celui-ci, entendu par la police, dans une affaire de diffamation sur internet liée aux élections régionales de 2010, a dans sa défense, fait référence à son compagnon, David-Xavier Weiss.

Nous en revenons donc à Stéphane Bern. Outing ou pas ? La révélation est délibérée et Bern l’associe immédiatement dans un sourire aux orientations idéologiques défendues par l’homme public Geoffroy Didier : « Je comprends que, vu vos positions politiques, ça peut vous embarrasser ».

S’en suit cependant la semaine suivante, une séquence de rétropédalage. Et Stéphane Bern d’expliquer qu’il ne sait rien de la vie privée de Geoffroy Didier et s’en moque.

« Ce n'est pas de l'outing ! L'outing, c'est de dire un tel est comme ça ! Je me serais bien gardé de parler de la vie privée de Geoffroy Didier ou de Guillaume Peltier, […] Ce n'est pas honnête de faire de l'outing. En revanche, mettre les gens face à leurs contradictions, c'est pas mal »[7]

Volonté de calmer le jeu, d’échapper à des poursuites éventuelles ? Bern patauge, semble revenir sur ses propos mais dans le même temps, s’empresse d’entretenir le doute.

De l’épisode, je retiens quelques éléments.

A l’heure actuelle, Geoffroy Didier a préféré s’en remettre à Twitter plutôt qu’à la justice.

En 2013, on s’émeut moins des affirmations d’un Stéphane Bern qu’en 1999 à l’idée d’un outing potentiel.

Sans doute peut-on minimiser la portée du constat en opposant l’inscription de cet outing dans un mélange tout à fait contemporain de divertissement, de people et de politique.

Objecter que les classes dirigeantes avaient bien plus à craindre de la décision d’une association politiquement structurée d’ajouter désormais l’outing à son arsenal militant plutôt que du mouvement d’humeur d’une personnalité publique.

Certes ; il m’apparaît cependant significatif qu’une telle personnalité choisisse aujourd’hui de révéler publiquement des conversations qui jusque-là ne se partageaient que dans la confidence de ces dîners où politiques, journalistes, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs de nos grandes entreprises se rencontrent en toute discrétion. Rompant ainsi précisément un pacte tacite qui veut que ce qui se sait dans ces cercles du pouvoir ne se partage pas au-delà.

Que s’est-il donc passé pour qu’un Stéphane Bern (qui lui-même, il y a quelques années n’hésitait pas à attaquer des média coupables d’avoir évoqué son orientation sexuelle) en arrive à balancer ceux-là même avec qui il dîne ?

La réponse tient sans doute dans les regrets qu’il exprime quant au peu de réactions suscitées par la révélation d’un Jean-François Copé favorable en privé à l’ouverture du mariage homosexuel mais s’agitant publiquement de toutes ses forces pour organiser et incarner l’opposition au texte de loi.

Il semble que les quelques pédés out, pourvus d’une plus ou moins grande audience médiatique, n’étaient pas les plus préparés au déferlement d’homophobie de ces derniers mois. On en prendra pour preuve, les revirements de nombre d’entre eux au sujet du mariage.

Si au mois de novembre, certains pensaient ne pas être concernés par le débat au prétexte que le mariage ne les intéressait pas à titre privé (jugeant pour eux-mêmes la reconnaissance légale superflue), les opposants se sont rapidement chargés de leur rappeler que, de leur côté, ils ne distinguaient pas entre homosexuels aisés ou non, célèbres ou non, avant de leur refuser droit de cité au nom même de leur homosexualité.

Et même si la très grande majorité de la population était et est demeurée favorable à l’ouverture du mariage, le mythe d’une société française non homophobe a violemment volé en éclats. Et sans doute plus violemment encore pour ceux qui souhaitaient se bercer de l’illusion que l’homophobie aurait été le fait de classes sociales populaires ou de populations issues de l’immigration.

Car ce ne sont pas de Barbès ou de Belleville, ni des quartiers ou des banlieues les plus économiquement défavorisées que sont venus les fidèles, roses et bleus, de la manif pour tous, et c’est à Saint Cloud ou Versailles qu’une affiche où deux hommes s’embrassent est censurée.

Confrontés à ce festival au long cours d’expression homophobe, nos people gays ont soudain pris conscience que ces manifestants et leurs soutiens les renvoyaient eux aussi à un statut de seconde zone.

Et voilà notre Stéphane Bern, horrifié par l’hypocrisie de responsables politiques, maniant un outil auparavant honni.

Malheureusement, la situation politique ne l’a pas attendu. La Manif pour tous, ne s’est pas contenté de libérer l’homophobie rampante.

En hissant au rôle de porte-voix, des homosexuels prêts à lutter contre leurs propres droits et se faisant les hérauts d’une hiérarchisation des orientations sexuelles, elle a réussi à désamorcer l’un des ressorts de l’outing : montrer que la violence de la contrainte homophobe est telle qu’elle conduit des homosexuels non seulement à se cacher mais aussi à défendre les idées qui précisément les enferment dans cette dissimulation obligatoire.

Et peu importe que ceux-ci viennent maintenant pleurnicher sur les réseaux sociaux que le monstre qu’ils ont aidé à créer se retourne contre eux.

De la même manière qu’une femme peut défendre des positions sexistes, il n’est plus choquant d’entendre un homosexuel défendre des idées homophobes.

Or une part de l’efficacité de l’outing reposait sur ce principe de rendre visible la contradiction entre l’identité et les pratiques personnelles d’un individu et les idées qu’il prône.

C’est une arme contre le mensonge et l’hypocrisie de privilégiés. Mais voilà, il semble y avoir une exception française ! Dans ce pays, personne ne s’émeut plus des tricheries, des fraudes, du népotisme et autres escroqueries du personnel politique. Il n’y a qu’à faire l’inventaire des élus, pris la main dans le sac et aussitôt réélus. Au moment de voter, l’honnêteté ne vient pas en tête de liste de nos critères de choix.

Pour un temps, la droite réactionnaire fait semblant d’accepter dans ses rangs des homosexuels, tous des hommes soit dit en passant. Comme l’église prétend condamner l’homosexualité mais pas l’homosexuel. A défaut de pouvoir (mais ça vient) revendiquer ouvertement notre disparition, elle entend réinventer une figure homosexuelle qui lui convienne. Son homo affiche les attributs de l’hétérosexualité, voire fait des enfants à une femme comme le suggérait leur égérie et accepte son "infériorité naturelle". S’il reste à cette place, on le tolèrera. Un temps.


L’outing trouve son efficacité en appuyant sur deux ressorts :

- la dénonciation de la contradiction entre comportement privé et morale publique. Or aujourd’hui tout le monde s’en fout !

- le dévoilement par sa propre brutalité de la violence systémique qui mène des individus à se faire les auxiliaires consentants de leur propre aliénation. Or aujourd’hui personne ne s’émeut plus que des homosexuels se fassent ouvertement les défenseurs de l’homophobie.

Alors l’outing est-il impraticable à l’heure actuelle ? Il me semble qu’une des manières de lui redonner une certaine efficacité serait de recourir à l’outing multiple, comme ont pu le pratiquer OutRage ou des militants italiens, c’est-à-dire non pas l'outing d'une personne mais de dix, quinze à la fois afin de se concentrer sur la dimension structurelle d’une homophobie institutionnalisée et la complicité objective de ceux qui par leur silence cautionnent ce fonctionnement.

Mais quels groupes LGBT auraient aujourd’hui la volonté et les ressources de porter une telle action ?

L’ouverture du mariage était censée améliorer la vie des pédés et des gouines dans ce pays, pour le moment les opposants ont perdu la bataille juridique mais ils ont marqué des points dans la bataille idéologique.

Non seulement, ils nous contraignent à défendre des projets minimalistes mais ils nous privent des outils que nous avions inventés pour nous faire entendre.

Si nous voulons peser dans le débat public, y faire vivre nos idées, nous n’avons pas d’autre choix que de nous atteler à renouveler nos modes d’actions. Fêter le mariage à la Gay Pride n’y suffira pas.

A la vitesse où l’expression homophobe regagne sa légitimité, ce n’est plus au sujet de l’outing que nous devrons nous interroger mais à comment faire face à la délation.

Car bientôt, il ne sera plus question de dévoiler l’homosexualité des uns ou des autres pour démontrer combien il est violent que des homos croient encore de leur intérêt de se faire discrets mais pour mieux encore leur nier tout droit à l’existence.



[1] Dans "Salut les Terriens !", de Thierry Ardisson sur Canal+, samedi 1er juin 2013
[2] « Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée : ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé. »
[3] les Inrockuptibles, 15 janvier 2012
[4] Le journaliste et le magazine ont été condamnés à verser à Jean-Luc Romero 3.000 euros de dommages et intérêts.
[5] Edito consacré à la campagne municipale d’un Philippe Seguin tentant de conquérir de Paris, et à sa recherche du candidat idoine pour le 4ème arrondissement.
[6] Le Canard enchaîné, 6 juillet 2011
[7] "C à vous" sur France 5, 5 juin 2013

jeudi 23 mai 2013

Fierté 2013 : des mariages et un enterrement ?





C’est beau des députés qui scandent "égalité, égalité" dans une enceinte parlementaire. On verse une larme, puis on s’offre des fleurs, on s’auto-congratule en versant le champagne, et après tout on l’a bien mérité, cet instant de bonheur, ce droit d’associer le printemps à des parfums de joie plutôt qu’à des remontées nauséabondes.

Mais sous les clameurs, en fond, persiste une petite note discordante, que d’aucuns voudraient étouffer. Elle prend la couleur de trois lettres, PMA, qui s’affichent sur des pancartes et deviennent emblématiques de renoncements qui la dépassent.

Il ne faut guère patienter longtemps pour entendre le Président de la République, le Premier Ministre, la ministre de la Famille et même le président de l’Assemblée Nationale - rien que ça ! – reprendre en chœur le nouvel hymne officiel : fermez le ban, l’heure est désormais à l’apaisement.

Passage en force contre cohésion sociale, opposition des réformes sociétales aux réformes économiques, les logiques et les mots sont ceux du refus de nos unions, et nous voilà priés de nous concentrer sur nos listes de mariage plutôt qu’à celles de nos revendications.

Quand la droite arrive au pouvoir, elle n’a aucun complexe à appliquer la politique pour laquelle son électorat l’a choisie. Tandis que les socialistes semblent toujours vouloir donner des gages à leurs opposants. Accepter et se mesurer aux règles et références de ces derniers. Comme s’il n’y avait de consensus possible que dans leur cadre, le cadre d’une économie libérale et d’une morale conservatrice.

Ce faisant, ils ne font qu’encourager la droite à instruire un incessant procès en illégitimité. Et nous perdons sur tous les tableaux, non seulement les réformes sont, à plus ou moins court terme, abandonnées ou amputées mais qui plus est, la droite même battue, peut continuer à imposer ses valeurs en référence.

Or si nos idées cessent d’être portées. Comment les faire avancer ?

François Hollande a choisi sa posture présidentielle ; naguère il se voulait l’homme de la synthèse au parti socialiste, aujourd’hui il prétend incarner le compromis raisonnable. Comme si s’affrontaient des forces équivalentes qu’il lui revenait d’arbitrer, incarnant ainsi le seul équilibre possible.

Dès lors, le système présidentiel fait ses ravages. Le parti socialiste enfermé dans sa position de parti du Président ne peut que s’incliner, les Verts et le Front de Gauche quasi inexistants au Parlement sont renvoyés au chimérique et la gauche n’est plus politiquement représentée.

Comment s’étonner alors que le système politique ne cesse de se déporter vers la droite. Quand le candidat élu par la gauche pour porter une alternative n’a pour seule ambition que d’offrir au néolibéralisme un visage plus humain.

Sans grandes illusions sur les perspectives de changements réels sur le plan économique qu’ouvrait l’élection d’un François Hollande, pouvait-on vraiment espérer que celui-ci se montre plus audacieux sur le plan sociétal et s’oppose au moins dans ce domaine aux résistances du conservatisme ? Là encore, il faudra se contenter du plus petit des dénominateurs.

Alors, allons-nous nous montrer raisonnables ? comme le Président pour qui le déferlement d’homophobie de ces derniers mois participe d’un débat légitime où « toutes les opinions doivent être respectées, toutes les sensibilités »[1]

Allons-nous accepter de brader nos droits au nom d’une conception de la paix sociale qui admet qu’on nous violente institutionnellement, verbalement et physiquement ? Allons-nous nous contenter de protester avec une vigueur désormais toute socialiste ?

Et puisqu’il n’est plus question d’égalité, quelle petite musique va entonner la marche des fiertés ?
Que vont faire nos lobbyistes patentés ? Adopter l’agenda gouvernemental et son analyse de la situation ? Cette nécessité d’apaisement ?
Nous assurer qu’ils travaillent, discutent, déploient force convictions dans les corridors et antichambres des ministères. Et qu’en attendant que ce travail de fourmi paie, il faut être réaliste, ne pas faire de vagues.

Ce message-là ne devrait pas être difficile à mettre en musique, entre ceux qui n’ont qu’une envie de fête et ceux qui ont désespérément besoin de souffler, de se refaire une santé …

Pour le principe, on placera l’égalité sur nos banderoles. On glissera la PMA dans nos communiqués. On n’oubliera pas le T, dans nos signatures.

Et pour entretenir le moral des troupes, on organisera un concert, reléguant les revendications dans l’ombre de la célébration. Un couple à succès ! Vedette prévisible de la marche de juin.

Une Pride dont le mot d’ordre aurait pu être les droits des trans, grands oubliés de cette longue route vers le mariage. Tous, pédés, bi, lesbiennes & trans, unis derrière ce seul mot d’ordre, ça aurait eu de la gueule. Voilà qui aurait donné un peu de corps, un peu de crédibilité à la marque LGBT. Ne serait-il pas temps d’afficher un peu de solidarité entre communautés ? D’honorer une dette historique envers les trans qui furent les premiers à se lever dans un mouvement dont nous touchons aujourd’hui des dividendes ?

Ou bien ne pourrait-on imaginer et réaliser une gigantesque banderole inaugurale n’affichant que 3 lettres, PMA, et des centaines de lesbiennes aux premiers rangs de la manifestation ? Pour signifier irréfutablement notre refus d’une égalité tronquée.

Parions plutôt sur l’orthodoxie du cortège de tête. Avec une banderole se réclamant de l’égalité portée par ceux-là mêmes qui nous demandent d’y surseoir. Et que nous retrouverons sur les photos des premiers mariages (réussis ou perturbés), ces noces que les chaînes d’informations, après avoir multidiffusé ceux qui s’y opposaient, trouveront pour un temps tout à fait télévisuelles et divertissantes.

En acceptant de nous réjouir avec les représentants du gouvernement, en adoptant la stratégie du compagnonnage (une conception de la politique qui a tellement bien réussi à SOS Racisme), nous admettons nous en remettre à leur gestion du calendrier et renonçons à essayer de développer les conditions nécessaires à l’aboutissement de nos revendications.

Quand le chef de l’état entend gérer la politique comme un arbitrage entre différentes formes de pression de la société, en renonçant à la fois à installer les conditions de cette pression de notre part dans la sphère du débat public et à faire de la politique ailleurs que dans les structures et logiques traditionnelles, nous abdiquons toute autonomie pour nous en remettre à la bonne volonté de ceux qui nous gouvernent. Charge à eux de déterminer le moment où ils jugeront que l’équilibre politique serait devenu plus favorable.

Mais quels moyens nous donnons-nous pour travailler à modifier cet équilibre ?

Les politiques ne peuvent être les seuls acteurs de la politique. Et la droite la seule à faire entendre ses exigences. Comment le silence pourrait-il contribuer à faire évoluer les perceptions des uns et des autres sur des revendications devenues invisibles ? Comment faire valoir nos arguments s’ils demeurent confidentiels ?

Si les Gay Pride ont toujours été festives, c’est parce que le sens même de cette détermination joyeuse est politique, c’est parce que nous y avons toujours partagé le refus de nous taire, le refus de l’ombre et de l’invisible. Y compris dans les périodes les plus sombres, nous avons toujours opposé la force de nos vies aux volontés de nous enterrer. Notre émancipation ne tient qu’au fil de notre expression.

Quand nos opposants ont obtenu du gouvernement qu’il recule sur la PMA et réussi à instaurer un climat d’homophobie délétère, nous n’aurions rien d’autre à proposer que de nous faire discrets ?

Et l’égalité, on en fait quoi pendant ce temps-là ? On négocie avec la SNCF, quoi ? un geste ? des tarifs spéciaux sur les Thalys ? On les baptisera abonnements égalité !

En attendant, ah oui, le mariage ! ce ne sont quand même pas quelques gouines qui vont gâcher la fête !



[1] François Hollande, conférence de presse du 16 mai 2013

mercredi 6 février 2013

Si Twitter affole la droite, c’est parce qu’il sabote ses vieilles ficelles de communication politique




Ils tempêtent, dénoncent, s’emportent, crient au déni de démocratie et réclament la désactivation du Wifi au sein de l’hémicycle.
Si les députés de l’opposition s’offusquent ainsi, ce n’est pas seulement en raison du « malaise d’une génération de députés devant un outil technologique qu’elle ne maîtrise pas » que soulignait Mathieu Deslandes dans Rue89 (04/02/2013) mais aussi et surtout parce que la circulation de l’information générée par les réseaux sociaux échappe à leur contrôle et contrarie leur stratégie.

Une stratégie élaborée pour répondre aux règles propres à l’Assemblée tout en s’assurant le meilleur écho possible d’arguments choisis.

Depuis que le débat est entré dans sa phase d’examen des articles du projet de loi et de la multitude d’amendements qui les accompagnent, l’opposition s’appuie principalement sur trois idées :

- monopoliser la parole dans l’Assemblée de façon à dicter ses thèmes aux résumés médiatiques et à imposer les héros du jour à des journalistes soumis aux formats courts qui sont désormais la règle.

- contraindre la majorité au silence et à la frustration, et multiplier les provocations en espérant le dérapage d’un de ses membres.

- réserver l’appréhension globale des débats à un cercle restreint d’initiés. Filtrer les excès ainsi que les invectives, les insultes les plus virulentes que ne captent pas les micros de la Chaîne Parlementaire et qui ne laissent pas toujours de trace dans les comptes-rendus officiels.

L’engouement suscité par la possibilité pour l’individu lambda de suivre en direct et en intégralité les débats et de partager en temps réel ses réactions et ses interrogations vient bouleverser cette façon bien commode de mener les débats entre soi. Car si les séances sont publiques n’y assistent que quelques dizaines de personnes. Et la règle du silence s’impose au public.

Sur les réseaux, on échange, on interroge et rebondit en temps réel. Le décryptage échappe aux filtres traditionnels et fait appel à des ressources que ne contrôlent pas les politiques.

Le ton y est libre, vivant, et c’est ce bouillonnement qui permet aussi aux twittos & internautes de ne pas se lasser et de tenir la durée des débats. Les références sont multiples, les expertises diverses et on trouve sur ce forum multiforme aussi bien des vieux observateurs de la politique que des novices découvrant pour la première fois la mécanique parlementaire.

Evidemment 140 signes ne suffisent pas à développer de longs argumentaires mais les utilisateurs de twitter n’hésitent pas à se renvoyer à des liens permettant de consulter des références ou des textes documentés.

Et certains députés eux-mêmes répondent patiemment aux interrogations et fournissent explications sur le règlement, les articles de lois ou de la constitution évoqués par les orateurs.

Le texte de loi se prête mieux que d’autres à ce succès, il n’est pas trop technique et, la plupart du temps, les députés font moins appel au droit qu’à des valeurs. Chacun peut donc facilement s’y intéresser.

Alors pourquoi cet intérêt pour la chose publique et le débat politique dont devrait se réjouir la classe politique inquiète-t-il autant la droite parlementaire ?

Parce que les députés de gauche ont trouvé un exutoire à la frustration et peuvent ainsi relâcher la pression, ailleurs que dans l’hémicycle et même si s’exprimer sur Twitter ne préserve pas du dérapage, le risque y est toutefois moindre

Parce que, quels que soient les défauts et les limites des réseaux sociaux, ils permettent au débat de se développer dans un cadre différent de celui, prévu et maîtrisé par les professionnels de la politique.

Et cette indépendance effraie, car quand le peuple décide de se passionner et de s’informer, il arrive que le scénario ne corresponde pas aux storytelling élaborés par la classe politique. Le référendum sur la constitution européenne en a fait la preuve.

samedi 15 décembre 2012

Hétéros, quelle société voulez-vous ?




Hétéros, quelle société voulez-vous ?


Confrontée à la question de l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, la droite avait le choix entre plusieurs options stratégiques.

Elle pouvait miser, comme le fait David Cameron au nom des conservateurs britanniques, sur le potentiel d’intégration qu’entraîne une telle réforme. De son point de vue, il est préférable de s’adresser à des individus liés à la société par un ensemble d’engagements et de devoirs conjugaux et familiaux qu’à des individus renvoyés à la marge et susceptibles de développer une attitude hostile au système en place et de s’inscrire dans un mouvement global de lutte pour la justice sociale.

Encourager les gays à se fondre dans les normes prédominantes, c’est les encourager à se solidariser avec une société qui les protège, c’est les transformer en potentiels électeurs conservateurs plutôt que de les voir inventer de nouveaux liens de solidarité et unir leurs forces aux autres mouvements sociaux.

La droite française a choisi une option radicalement opposée. Coincée entre le Front National et le Parti Socialiste, elle a préféré, dans la continuité de sa campagne électorale, s’afficher mainstream, aviver les tensions et instrumentaliser les différences.

Terrorisée à l’idée de se voir dépouillée de son électorat, elle n’a plus qu’une stratégie : attiser les peurs et s’accrocher à ses branches les plus traditionalistes.

La décision du gouvernement de présenter un texte de loi a minima (et d’ors et déjà en recul comparé aux discours de campagne du candidat Hollande) et les contorsions du Président n’ont pu que l’encourager dans cette voie.

Si on compare la mobilisation à droite de toutes les familles réactionnaires et la volonté de l’UMP de s’en remettre à la rue pour instaurer un rapport de force avec le gouvernement à l’asthénie réformatrice de ce dit gouvernement, on mesure alors les équilibres politiques qui sont en train de se jouer à l’occasion de ce texte.

Tandis que PS et UMP patouillent allègrement, il est clair que ni les uns ni les autres n’ont l’intention de s’attaquer réellement au système libéral, tout juste les socialistes entendent-ils concéder quelques ajustements sociaux dont la droite ne souhaite pas s’encombrer.

L’enjeu de la bataille qui se livre désormais autour de ce texte dépasse très largement la simple réparation d’une injustice et la question de l’égalité des droits.

En associant l’UMP aux manifestations contre l’ouverture du mariage, en appelant à y participer, Jean-François Copé a choisi de faire de ce texte une affaire politique. Son calcul est simple, il entend surfer sur le succès éventuel de cette mobilisation pour se projeter porte-parole d’une prétendue majorité silencieuse, espérant ainsi priver le gouvernement de toute légitimité populaire.

On peut d’ailleurs gager que les difficultés qu’il rencontre à l’intérieur de l’UMP sont venues conforter ce choix tactique. Plus sa propre légitimité sera mise à mal, plus il sera tenté de surenchérir à propos du mariage.

Si la droite réussit à contrer la seule réforme un tant soit peu identifiable proposée par la gauche, alors la gauche, du fait de sa seule lâcheté et de son incapacité à se mobiliser elle-même aura perdu dans la rue, les élections qu’elle a gagnées dans les urnes.

Voilà le pari engagé par Jean-François Copé et nombre d’opposants au projet. Rendre impossible le changement. Comment pourrait-on imaginer, le gouvernement, en cas de recul aujourd’hui, se battre demain face à une droite remobilisée, pour le droit de vote des étrangers ou le droit de mourir dans la dignité ? Pour ne citer que deux projets qui demanderont détermination et conviction.

Le 16 décembre, lors de la manifestation pour l’égalité, il ne s’agira pas seulement de défendre les droits des couples homosexuels et de leurs enfants mais de mettre la gauche au pied du mur afin qu’elle fasse le travail pour lequel elle a été élue. Nous n’avons pas voté François Hollande pour le voir appliquer une politique de droite, tant sur le plan économique que social. Il est encore temps de le lui signifier. Nous pouvons encore exiger la fin des renoncements, des reculades. Nous pouvons exiger plus d’ambition, plus de courage, une véritable rupture avec le libéralisme qui ordonne la mort des solidarités.

Ou nous pouvons laisser la droite imposer sa domination idéologique.

Le 16 décembre, nul doute que nombre d’homosexuels battront le pavé. Pédés, gouines, bi, trans, folles, lesbian chic, camionneuses, queer, nounours, séropo ou séronég, jeunes et vieux, célibataires, veufs et veuves, en famille, à la recherche d’une maîtresse ou d’un mari … Certains pour la première fois peut-être. Visibles et fiers. Dans toute notre diversité. Nous n’avons rien à perdre, tout à gagner. Et nous battre seuls, dans l’indifférence, contre la haine, n’est pas nouveau pour nous. Quelles que soient les oppositions, nos revendications n’en seront pas moins justes. Nous, nous ne nous tairons pas.

Mais quand la droite prétend sélectionner les couples qui ont droit à la sécurité et ceux qu’elle écarte, quand elle procède à un tri entre les enfants qui seraient à protéger et les autres, c’est au nom des hétérosexuels.

Ces enfants à qui elle assène que leurs parents sont de mauvais parents, ces enfants que la loi prive d’une partie de leur héritage, ces enfants à qui l’administration répond dans un couloir d’hôpital ou à la sortie de l’école, qu’ils n’ont aucun lien avec la personne qui les élève ou les a élevés. Ces enfants qui se découvrent homosexuels et entendent qu’ils n’ont pas les mêmes droits que les autres, ces enfants qui doivent se construire au mépris des discours de rejet. 
Tous ces enfants-là, c’est en votre nom que la droite prétend s’opposer à leur protection, alors la laisserez-vous affirmer qu’elle parle pour vous ?

Manifestation pour l’égalité, dimanche 16 décembre à 14h, à Paris, place de la Bastille.

cet article a été publié à l'origine par le site d'information Rue89 :