vendredi 12 avril 2019

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue


A l'occasion de ma participation dimanche (14 avril 2019) au Feuilleton des luttes1organisé par le Collectif Archives LGBTQI+2, puisqu'il y sera également question de mémoire, d'archives et d'Act Up-Paris - et même si la Conversationde dimanche empruntera à un autre registre - je pose iciquelques réflexions partagées l'année dernière lors d'une autre initiative du Collectif  : les « Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl »3organisés en mai 2018 au Carreau du Temple

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue

[communication reconstituée à partir de mes notes et sous réserve du prononcé lors des Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl, au Carreau du Temple, Atelier philosophie de l’archive LGBTQI+, «Le sida, la conservation de ses mémoires et l’entrée des mémoires LGBTQI dans les archives» samedi 5 mai 2018]

J'ai choisi de témoigner aujourd'hui de ma période à Act Up-Paris et de comment cette question de mémoire était pensée et intervenait dans l'action de l'association.
D'où je parle, puisque c'est une pratique actuelle : je parle de cinq ans à Act Up-Paris - période aperçue dans 120 BPM, ou pas, qui comme dans un poème de Verlaine est à la réalité « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » puisque le film relève de l'autofiction semi-collective. 
Ce qui ne va pas sans poser question quand on finit par oublier qu'il s'agit non de l'histoire mais d'un point de vue sur celle-ci. Avec des effacements, des points aveugles, des choix politiques. 
Il n'y a pas d'acteur dans ce récit ou seulement au sens cinématographique, il n'y a que des figurants, cette fois, au sens littéral.

Je pars de là, parce que ce n'est pas sans lien avec ce qui nous réunit, une forme d'entrée dans la patrimonialisation. Qui peut être autant bénéfique qu'avoir goût du formol, qui vient tout autant donner une représentation qu'acter un désarmement et une dépossession. 
Parce que les archives, si ce ne sont pas des lieux de vie, ce sont des lieux qui ne retournent que poussières.
Et les questions qui se posent avec 120 BPM interrogent aussi les archives : le deal ne peut-être soif de reconnaissance contre fossilisation, entrée dans l'Histoire pour bingo, ravalement-modernisation de l'identité nationale.

L'archive ne saurait être envisagée sous le seul angle de la conservation du passé, sinon autant convoquer Spielberg et le fameux sa place est dans un muséeou ne discuter que de côtes s'il s'agit de ne faire qu'une bibliothèque pour chercheurs autorisés. La mémoire est avant tout une production, et une production politique.

Une subjectivité et un mode d'action. Un puzzle fait de matérialité et de rapports de pouvoir. Derrière tout archivage il y a toujours un projet, une fiction d'ordre et de désordre, une lutte de pouvoir.
Une lutte avec les institutionnels, verticale, un affrontement pour imposer ou confronter et mettre à mal une réaffirmation idéologique des dominations portées par les catégories entre autres du biologique, du genre, du racisme, du capitalisme

Nous ne pourrions nous satisfaire d'archives qui seraient celles d'une homosexualité hétéropatriarcale privilégiée et blanche, récit du dominant masculin et de femmes renvoyées à la famille et au care (famille par ailleurs réduite à la revendication insatisfaite de PMA), et les trans et les racisés renvoyés à l'invisibilité.

D'autres en ont parlé et en parleront, se chargeront de baliser cet écueil, y compris dans la dimension de participation LGBT à ce projet

C'est pourquoi j'aimerais insister sur la nécessité de ne pas nous duper nous mêmes, de croire qu'il suffirait d'opposer transversalité à verticalité, une subjectivité qui serait celle des dominants à une objectivité qui serait notre.

Nos choix sont violence symbolique, fictions, fragments, et l'écart à la norme dominante ne suffit pas à ne pas reconstruire des écarts types. Et l'intracommunautaire en est marqué aussi, le serpent de mer archive également, sans quoi il n'y aurait pas bataille depuis 1990.

Mais comme je l'ai dit d'autres vont en parler, d'où j'ai choisi de consacrer la fin de mon intervention à ce que nous sommes de moins en moins à pouvoir raconter concrètement et à questionner à savoir le rapport matériel d'Act Up-Paris à la mémoire comme moyen d'opposer trace à la disparition, de construire une continuité, un socle de références constamment disponibles pour les arrivants (la gestion de l'urgence imposant un manque de temps à consacrer à répéter les formations) et de faire irruption dans l'espace public y compris les mémoires officielles.

La question des archives dans les années 90 se posait en temps réel
    en interne : 
    - textes : le journal Action, les communiqués de presse, tracts, affiches, compte-rendus, mais aussi revue de presse, photos, vidéos, courriers (par exemple quand il est extra-ordinairecomme le télégramme de condoléance de Simone Veil suivant le décès de Cleews Vellay), T-shirts, le livre ...
    - sauvegardes informatiques
    - Photos & affiches :avec leur dimension de penser le beau, de penser son environnement, sa propre valorisation et parler aussi de plaisir
    - Point aveugle le son, à quelques exceptions près, ex la K7 du répondeur dans la nuit du premier sidaction qui témoignait de la saturation des réactions après l'intervention du président à propos des prisons et des tox.

Achiver faisait donc partie intégrale de l'action
pour assurer la cohérence et le suivi
pour assurer l'autoformation, la construction d'un discours et de savoirs, l'auto ré-évaluation des pertinences

    en externe : 
Nous avions dès le départ la préoccupation de penser l'histoire.
    Cela passait notamment par le fait d'abonner la Bibliothèque Nationale à Action, afin de s'assurer d'un envoi systématique
  • mais aussi par des actions personnelles, par exemple j'ai, à titre perso, donné pas mal de tracts et de stickers à la BN

ce qui me conduit à évoquer le rôle des militants, parce que les archives ce sont aussi beaucoup d'initiatives militantes individuelles
il y a les archives personnelles évidemment. La production de documents était telle, qu'elle empruntait à une forme de saturation. Et la constitution de documentation était autoreverse. Des militants vers l'association et inversement.
Les dons à l'association ont existé, y compris en temps réel.
Ce qui n'est pas sans être source d'incertitude :
- archives non datées, non sourcées, non documentées ; ex qui a fait la photo, qui est dessus, date et contexte ?
- de nombreux documents perdus dans ces va et vient (problèmes de stockage, exiguïté du premier local, etc)

J'en viens donc au problème de la contextualisation, il n'y a pas que les documents qui se perdent, les subjectivités multiples aussi
- les compte-rendus sont les reflets de rapports de pouvoir : internes également et pas seulement avec les pouvoirs publics
- pour Act Up-Paris : les documents étaient publics, donc soumis à des stratégies. Vis à vis des pouvoirs publics, des cibles, qui peuvent être y compris communautaires : obliger une autre association à se positionner, à agir : cela dit quelque chose des rapports avec par exemple Aides, le Sidaction, etc. ; (ex de la Gay Pride 1995, ou ce qui fut communiqué et donc reste aujourd'hui n'était pas l'action prévue : la banderole Fièreshissée au-dessus de la rue de Rennes mais la menace, jamais réellement envisagée de détourner la Gay Pride mais destinée à obliger la LGP à prendre en considération les revendications sida)

En interne, ce sont aussi des rapports de forces, de prise de pouvoir, d'imposition de choix
Les compte-rendus sont aussi écrits par ceux qui sont au pouvoir, par ceux qui gagnent ou durent

- les articles de presse qui traversent le temps ne reflètent pas forcément l'action d'une association mais ce que la presse a choisi de relayer.

- les mémoires personnelle et collective, sont parfois contradictoires et mettent en jeu des amitiés, affinités, personnages publics, ambitions perso ou politiques

Il nous faut donc prendre en compte que la mémoire est ré-écriture, mais aussi d'emblée une écriture soumise aux enjeux contemporains, passés comme actuels & aux interprétations.

Il faut également analyser la prégnance des imagesgrand public ; ex de la Kpote sur l'Obélisque, érection coloniale, place de la révolution, qui alors qu'elle est atypique (notamment en terme de prestation extérieure, de symbole et de secret-délégation de l'action) devient l'incarnation des actions (mais qui se souvient qu'elle est née des campagnes controversées de Benetton autour du VIH, une association avec Benetton qui au moment où la décision est prise est risquée) 

Se rappeler aussi que l'image privilégie l'action au discours et aux nuances.

Et encore une fois qui parle ? Quel est le poids de la personnalisation, des structures, des médias, des éditeurs, qui veulent des interlocuteurs vendables selon des critères qui leur appartiennent, oubliant au passage des fonctions et des militants moins exposés.
Interrogeons nous sur à qui et quoi sert l'héroisation, et la maîtrisons-nous ?

Ces histoires, j'insiste, sont écrites par ceux qui ont laissé des traces. Ceux qui ont survécu, littéralement ou socialement.

Quelles images sontdisponibles ? Où allons-nous les chercher ?
- sur les réseaux sociaux, internet  ? cela ne va pas sans travestissement. Par exemple, on trouve sur de nombreux sites, y compris celui de l'Inter que le mot d'ordre de la Gay Pride 1991 aurait été « sida : pédés, lesbiennes réveillez-vous », or ce mot d'ordre était celui d'Act Up-Paris pas celui de la Marche. Prétendre que c'est celui de la Marche, c'est effacer que la Marche n'a jamais eu de mot d'ordre directement centré sida et que ce fut un motif d'affrontement communautaire récurrent.

- à travers l'INA ? Quels biais cela induit-il ? par exemple aux Out d'Or de l'AJL l'année dernière, une vidéo de l'INA nous fut présentée comme retraçant la représentation de l'homosexualité à la télé mais ce fut essentiellement des images des télés publiques ; quid des télés privées, quand la mémoire appartient au capitalisme ?
(notons aussi qu'avant 120 BPM, cette proposition de travail avait été refusée par l'INA, c'est l'actualité qui l'a fait ressurgir. Mais alors qui fait les choix des images et de diffusion ? Dans le cas évoqué, les images ont été choisie par une militante mais le choix de réaliser ou non le fut par son employeur)
ça nous interroge aussi sur à quel moment ce devient audible et pour quels intérêts ?
Notons également que là encore le son est le parent pauvre. Quid des archives de radio FG par exemple ? Alors que sur la période que j'évoque il y avait de façon hebdomadaire une émission sida, une émission actu gay, une émission débat & une émission de libre antenne centrée sur les jeunes gays.

Interrogeons-nous aussi sur les spécificités qui caractérisent nos mémoires
Nous sommes par exemple confrontés au fait que nous n'avons pas de mémoire familiale.
Mais aussi que nos propres institutions en ont assez peu également.  J'ai été frappée quand j'ai publié un billet à propos d'Arnaud Marty Lavauzelle du nombre de militants de Aides qui m'ont remercié et témoigné de ce qu'ils « découvraient » 
d'une certaine façon leur ancien président. Pourtant Aides est une de nos grosses machines et a plutôt des moyens.
Il y a là un paradoxe, cette période dont je parle fut plutôt super productive, nous devrions crouler sous les documents, et nous interroger sur des choix à faire entre ceux-ci, et pourtant nous sommes confrontés à une forme de rareté.

- Quel est le poids du turn over militant, dans ces ratés de la transmission, y compris a court terme ? (il y a quelques semaines j'assistais à une réunion de l'Inter sur ces questions mémoire et où l'impact de ce turn over était patent non seulement sur ce passé mais y compris sur un passé très proche, avec une méconnaissance des stratégies et actions du quinquennat précédent)

cette question du turn over en entraîne une autre : qui est dépositaire de la mémoire. Prenons l'exemple de Cleews Vellay. Est-ce l'association actuelle ? Les militants contemporains de Cleews, ceux qui étaient là, avec lui ? Ses intimes ? Une famille qui a et été renié ? Voilà par exemple un des défis qui nous est posé, les lois concernant les ayant-droits sont elles adaptées à nos mémoires et quelles propositions avons-nous à faire en la matière ?

[Il me semble quec'est là que je me suis interrompue, sous réserve que l'enregistrement rafraichisse la mémoire. Sans avoir, je crois, évoqué les questions qui devaient suivre des fausses oppositions fiction vs documentaire, militants vs chercheurs, qui ne sont pas garantie d'objectivité ; nos propres focus et invisibilisations, la représentation des lesbiennes dans la lutte contre le sida et la mémoire de la ville]

Pour conclure, je suis d'une école pragmatique qui a toujours lié action et analyse et pour qui la cartographie des mémoires et archives est un atlas politique. Avant tout des outils dépendant des rapport de force, passé au tamis des objectifs à atteindre et non des fins en soi.

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