jeudi 23 avril 2020

Coronavirus : la réduction des risques, c’est encore et toujours nous

Il y a désormais 6 semaines, atterrée par l’apathie générale nourrie par des messages institutionnels et médiatiques incohérents, édulcorants, voire mensongers, je tentais à ma petite échelle un cri d’alerte1 invitant à ne pas attendre et ne pas s’en remettre aux seuls discours, inactions et choix des pouvoirs publics face à l’effroyable et évidente progression d’une épidémie que nos prétendues élites s’efforçaient encore de dénier.

6 semaines plus tard, alors que la petite musique médiatico-institutionnelle est à l’heure du déconfinement, force est de constater que la teneur principale de cette alerte n’a pas perdu de sa centralité. La réduction des risques, c’est encore et toujours nous.

On ne peut pas réfléchir et organiser un ou des déconfinements sans analyser non seulement les caractéristiques de l’épidémie en cours mais aussi les politiques mises en œuvre ou non pour y répondre.

Le 1er constat qui s’impose, et ça c’est un invariant des épidémies, indépendamment de leurs caractéristiques propres et spécifiques,
c’est qu’une épidémie n’est jamais seulement un problème pathologique et les réponses à y apporter uniquement thérapeutiques.

Ses conditions d’expansion sont aussi facilités ou combattues en lien avec des conditions matérielles de communication et de protection des personnes et de segments de populations et fonction des conditions matérielles donc sociales, économiques et idéologiques d’existence comme de pratiques de la médecine.

Or, les pouvoirs publics ont choisi d’ignorer cette dimension concrète.

Et s’en sont remis à une verticalité autoritaire de la construction des remèdes.

En focalisant leurs réponses d’une part sur les seules dimensions économiques de production et en ne les appréhendant qu’en tant qu’appareil à protéger dans lesquels le soutien aux personnes n’en était que connexe et dépendant.

Et d’autre part, en s’inscrivant dans la droite ligne idéologique française de l’universalisme centralisateur abstrait. Qui conduit invariablement à ce que les mesures prises le soient sur la base d’un étalon-modèle de l’homme blanc, hétérosexuel, socialement aisé. Qui, dans le cas du coronavirus, peut choisir de se confiner dans des espaces relativement confortables ou de se mouvoir dans l’espace public en tant qu’il est appropriable et non espace contraint et soumis au contrôle social. De travailler ou non, de télé-travailler sans exposer sa corporalité et celles des siens et dont les choix sont relativement moins coûteux matériellement comme psychologiquement. Dont les sacrifices financiers peuvent demeurer dans des dimensions qui ne mettent pas en péril immédiatement ses conditions de vie ou de survie.

Dans le cas présent, la pseudo universalité de cet étalon a d’autant plus été réactivée, que les modes de transmission du virus étant présumés concerner tout le monde, s’en suit qu’il a été invisibilisé que tout le monde n’était pas impacté de la même façon, ni dans les mêmes proportionnalités et mêmes effets.

Le second constat qui aurait dû s’imposer des expériences épidémiques antérieures, c’est que pour empêcher une épidémie d’atteindre un stade qui la rend difficilement contrôlable pour cause d’explosion et de submersion, il est nécessaire d’anticiper sur ses rythmes et ses modes de propagation.

Malheureusement, il est clair que du côté des responsables politiques français, et ce en dépit des délais de réaction qui auraient pu nous être offerts par la simple observation de ce qui se produisait dans les pays impactés avant nous, les réponses n’ont jamais été sur la bonne temporalité.

En France, le gouvernement a choisi d’adapter ses mesures sur ce qu’il constatait en temps réel.

La conséquence immédiate, et fort coûteuse, en a été et l’est toujours que, chaque fois, les décisions ont eu et ont un stade de retard.

Ce qui restreint inévitablement les choix et l’efficacité de ceux-ci. Et conduit à se faire dicter ses mesures par l’urgence et sous le coup de la submersion.

Ainsi qu’à faire reposer sur le seul médical le cœur du combat avec les tensions inhérentes qui en résultent. Aggravées par des années de gestion austéritaire et libérale.

Tous ces facteurs ont également conduit à mettre hors jeu la population et à lui attribuer un rôle circonscrit à une forme de passivité dictée par l’urgence.

Passivité et exclusion des processus de décision présentées comme comme induites par nature par l’épidémie, alors que cette urgence est née, ou à minima aggravée, de défaut de décision politiques.

Mais aussi de choix idéologiques préexistants, de refus de prendre en compte les dimensions sociales augmenté d’un mépris de classe et se traduisant par une différence d’attention et de traitement de segments de la population.

C’est ainsi qu’est réaffirmé que toutes les vies n’ont pas la même valeur en fonction de la situation sur l’échiquier économique et à l’aune de la productivité et de la reconnaissance sociale, de classe évidemment mais aussi genrée et racisée.

Réaffirmée aussi l’illusion des frontières matérielles et sociales comme protection étanches et le déni construit de ce qu’elles sont mouvantes et en constante réactualisation et produisent des effets.

Ce choix du contrôle de la population par les frontières sociales, nationales, d’habitat, sa déshumanisation et sa réduction à sa seule productivité, déjà dangereux et meurtrier en temps ordinaire, est immanquablement plus violent encore quand il est soumis à épidémie.

Dans cette optique, le confinement n’est pas conçu comme une mesure de protection de la population mais seulement en aide passive à la médecine de catastrophedans la logique productiviste un travailleur mis à l’arrêt ne peut pas être acteur.

Médecine, elle-même appelée, non à soigner mais à réguler les pertes, de façon à en limiter l’impact à ce que le système de production peut absorber sans imploser ni se paralyser.

Pendant près de 6 semaines, le gouvernement ne s’est d’ailleurs même pas donné la peine de beaucoup dissimuler cet objectif.

Il s’est contenté de lui donner habillage sanitaro-statistique, à travers un désormais fameux, il faut aplatir la courbe !

Non pas mettre fin aux contaminations, ni éradiquer l’épidémie, simplement les réduire au socialement acceptable, à l’absorption déterminée par des choix économiques et se traduisant par les capacités de réanimation.

Des choix qui sont passés par l'héroïsation des soignants, des moyens engagés limités à de l’aménagement d’urgence sans aucune garantie de pérennité par la suite, un plan d’aide, d’investissement et de restructuration de l’hôpital public renvoyé à des temps ultérieurs et aucune revalorisation économique des salaires du personnel médical.

La seule mesure financière d’aide directe à ce personnel étant envisagée sous forme de prime exceptionnelle et de revalorisation des heures supplémentaires. C’est à dire une fin de non-recevoir à toute modification structurelle. Mais très proche de la gratification entreprenariale à la flexibilité des employables.


Ainsi les rôles ont été distribués, il y a les sachants, chercheurs et médecins rassemblés en un conseil scientifique consultatif et assez peu transparent et leurs alter-ego communicants, il y a les décideurs, il y a leurs passeurs de plats et il y a les héros, ceux qu’on éclaire et ceux qu’on renvoie à l’ombre.

Tout est mis en ordre pour installer un credo : la lutte contre l’épidémie et son efficacité repose sur deux piliers, deux pouvoirs : les décisions du politique et le savoir/ savoir-faire médical.


Et les autres ? Le plus grand nombre, cette société civile écartée des processus de recommandation, d’avalisation et d’administration des décisions.

On ne lui a fixé qu’une fonction, permettre le confinement. Qu’une latitude : le subir, qu’il s’agisse d’en être employé ou de s’y astreindre.


Ce narratif est convénient. Suspensif, il permet ou vise du moins à interdire les interrogations sur le fondé, les temporalités, les lacunes, les alternatives du dispositif de lutte.

Quels sont les effets réels et dans quelle proportion du confinement, en dehors de masquer l’absence de masques justement, l’absence d’une politique de dépistage axée sur les chaines de transmission et labsence de mise en pratique réelle de distanciation sociale dans les entreprises ?

Le narratif déplace les responsabilités du politique pour les reporter sur des individus, réduits à appliquants qu’on prétend juger dès lors, non en rapport des conditions qui leurs sont faites et imposées et de leur inéquité mais à une volonté désincarnée à moralement répondre par comportement individuel du salut commun.

Il efface qu’il n’y a pas le confinement mais des confinements. Partiels, différenciés, à objectifs et effets comme conséquences variables.

Il efface l’incomparable des réalités et des violences.

Comme s’il était indifférent d’être sommé de continuer à travailler physiquement, sans dispositif de protection adéquat, ni pour soi, ni pour nos proches qui partagent nos foyers, sous dimensionnés,

Comme s’il était indifférent que ceux qui ne sont pas ou mal confinés viennent majoritairement des quartiers, arrondissements et départements populaires, dont on constate qu’ils sont précisément aussi ceux sous dotés en dispositifs médicaux, sociaux, éducatifs et les zones les plus dévastées par les contagions.

Comme s’il était indifférent de se voir enjoint de travailler à maintenir l’appareil productif en état de fonctionner et de permettre aux autres de se confiner, avec parfois en contrepartie symbolique une vague héroïsation de pauvre mais bien plus sûrement de brutales pression financières et policières.

Comme s’il était indifférent d’être assigné à domicile (qui présuppose d’en avoir un), dans des habitats surdensifiés ou au bord de sa piscine ou dans son jardin à ne se préoccuper que de se faire livrer des dérivatifs ?

Peut-on vraiment parler de déconfinement à ceux-là qui ne l’auront jamais été, confinés, autrement que socialement et économiquement ?


Ce narratif est convénient aussi non seulement en ce qu’il justifie l’ordre économico-social tel qu’il précède l’épidémie et les exploitations sur lesquelles il est construit, mais en ce qu’il assigne également dans cet ordre la population - que ce soit au travail ou à domicile - à la seule fonction d’exécutant.

Dont la seule action serait de se conformer à ce qui est décidé par d’autres, avec deux seules options possibles : produire ou ne pas gêner, ne pas compliquer l’application du confinement.

Mais ce non-rôle est un mensonge. Parce que sans les travailleurs du tiers étage économique, il n’y a pas de confinement possible.

Mais aussi parce que le confinement n’est nulle part une aide passive à la médecine d’urgence mais au contraire une participation.

La tenue du confinement et sa réussite reposent non sur la passivité de la population mais sur sa capacité à le rendre possible. Sur son engagement et son adhésion.
Alors que les questions éthiques et sociales ont renvoyées à des mesures collatérales d’accompagnement, elles sont en réalité au contraire, comme cette capacité de la population à le rendre possible, les conditions de l’efficacité du confinement.
Si ce sont les pouvoirs publics qui l’ont décrété, ils en ont délégué sans le dire à la population le réel de son organisation.
À la décision technocratique, hors sol, c’est au niveau micro-social et local, à base de circuits courts, que la mise en pratique a répondu et s’est organisée.
Tandis que l’administration centrale les ignorent (par choix et par déconnexion) les appréhendent mal, avec retard, et ne se préoccupe pas d’adaptation aux besoins concrets et incarnés.




Toutes les décisions du pouvoir politique, en dehors de la question des moyens matériels et médicaux de la lutte, et des faillites gouvernementales qui l’accompagnent (et pour ce qui concerne ce sujet, je renvoie au remarquable travail d’alerte, d’expertise et de proposition effectué par les camarades de l’observatoire de la transparence du médicament2)
ont tendu vers le productif, tandis que le reproductif, le soin, la prise en charge des personnes a très largement reposé sur l’engagement, le dévouement et bonne part de volontariat. Sur l’auto-organisation. Des travailleurs les moins considérés socialement donc mais aussi des individus, ainsi que du monde associatif et militant, structuré institutionnellement ou non.
Dans ces domaines il a fallu plus d’un mois pour qu’émerge de la part de l’Etat les premières paroles concernant, indépendamment de l’appareil productif, des mesures d’aides aux personnes, aux familles, aux plus vulnérables, aux laissés pour compte, aux travailleurs de l’économie souterraine et informelle.
Il est d’ailleurs remarquable qu’y compris, en terme de prises de conscience et réactions institutionnelles, c’est de circuits courts et de l’échelon local (municipal, départemental, régional) que sont venues les 1ères organisation de prise en charge et de soutien. Et que ces mesures se sont largement inspirées de ce qu’avait initié l’auto-organisation citoyenne.
La société civile dès les 1ers jours du confinement, qui semble avoir agi comme un électro-choc et avoir sorti tout le monde d’une forme d’anesthésie, a montré une capacité de souplesse, d’action et de réadaptation aux antipodes de celle de l’état.
C’est elle qui a mis en place avec une rapidité impressionnante des réseaux d’information, de traduction de cette information, de solidarité, de livraison de médicaments comme d’alimentation, de collectes et cagnottes redistributives, par immeuble, par quartier, par réseau d’affinité, de pairs et communautaires, de solidarité, par savoir faire populaire et associatif.


Le constat est dès lors clair, cette participation citoyenne n’est pas à côté, ce n’est pas une question éthique ou démocratique, un gadget ou un alibi participatif de pure forme, façon grand débat, c’est d’abord et avant tout la condition de l’efficacité du confinement, comme elle sera la condition de l’efficacité du déconfinement.
Parce qu’il est impossible de séparer les dispositifs des pratiques et des conditions matérielles dans lesquelles elles s’exercent.
Et c’est là en fait que la puissance publique devrait et doit intervenir, avec modestie mais en dégageant des moyens. Non pas en décrétant de façon administrative ou autoritaires mais dans la co-construction à partir de l’expertise du réel et des besoins, en appui de ces savoirs-faire.


Malheureusement, à ce titre, les annonces de préfiguration du déconfinement, reprennent les mêmes codes de décret de la verticalité.
C’est un président de la République, qui de sa seule parole, décide que les écoles vont ré-ouvrir et fixe des échéances.
Tout juste a-t-il prévenu son gouvernement quelques heures avant de l’annoncer. Bientôt même les ministres devront s’estimer heureux de ne pas être prévenus par voie de presse.
Qu’en résulte-t-il ? Une fois de plus, cacophonie, incohérence, injonctions contradictoires.
Une fois de plus, la question des moyens n’est pas prise en considération, pas plus que les conditions du réel. Réduites à des questions d’intendance : dans la logique de guerre de Macron, on est prié en petits soldats de faire coller les bouts de ficelle au fait du prince !
Là où la logique, le pragmatisme auraient voulu, en préalable à toute annonce, d’écouter et de faire dialoguer profs, personnels d'encadrement et de fonctionnement, familles et associations de parents d'élèves, de façon à trouver/inventer des solutions de réduction des risques adaptées à la réalité des écoles, chacun étant éclairé du mieux possible des risques existant.
Pourquoi, parce qu’il n’existe pas de politique désincarnée, ni sans acteur pour la mettre en œuvre et qu’au final ce sont les pratiques dans des conditions concrètes qui font la différence.
De la même façon, alors que notre politique de test est dictée par le peu de tests disponibles et tant qu’on ne se donne pas les moyens de changer de dimension, il faut le reconnaître sans faux-semblants. Et il faut faire exactement le contraire de ce que Macron dit : non pas tester les symptomatiques dont les symptômes signalent la maladie mais les asymptomatiques qui transmettent le virus par ignorance d’en être porteur.
Il faut être transparent sur les priorités qui en découlent, test en priorité des entourages des symptomatiques, des personnels soignants et médico-social, des travailleurs qui subissent promiscuité.
Et il faut le faire, sur la base du consentement et d’une prise en charge globale de la santé et du soin de chacun et de ses proches.
Il ne s’agit pas de tester des personnes et de les renvoyer chez elles, dans des habitats inadaptés, contaminer leurs proches. Car ça, ce n’est pas casser des chaines de contamination, c’est les ignorer. Donc les laisser perdurer.
Mais il s’agit de co-construire des conditions d’isolement consenties, assumées par des adultes responsables, éclairés des enjeux comme des ignorances et des doutes et à qui les pouvoirs publics donnent des moyens de réaliser cet isolement dans des conditions acceptables, tant pour les personnes isolées que pour les personnels qui auront à en assurer la logistique.
Ainsi, si des hôtels doivent être réquisitionnés, il ne saurait être question de se contenter de régler des protocoles d’accord avec les grands groupes qui en sont propriétaires, mais plutôt de se rapprocher des personnels y travaillant et de leurs représentants syndicaux pour élaborer avec elles et eux, le comment ce pourrait être réalisable.
Il ne s’agit évidemment pas non plus d’organiser de la traque, du fichage ou de l’incarcération. Parce cela produirait exactement l’inverse de l’effet recherché. Si se faire dépister, ce n’est pas prendre soin de soi, mais être autoritairement enfermé, stigmatisé, alors inévitablement des conduites d’évitement, de déni, d’échappement seront produites.
Alors qu’au contraire, une personne sensibilisée au danger à qui on propose d’associer prévention, dépistage et soin, non jugement et prise en charge globale, devient à son tour acteur de santé et de prévention par la modification volontaire de son comportement, puisqu’elle en mesure et comprend les bénéfices à venir individuellement et collectivement.
Ce savoir faire existe qui peut s’appuyer sur des exemples qui fonctionnent déjà en matière de lutte contre le VIH.
Je pense notamment aux centres de santé communautaires comme le 190, aux réseaux de dépistage et d’accompagnement par les pairs dont des associations comme Aides ou Acceptess-T ont déjà l’expérience.
On pourrait, par la même occasion proposer un test VIH-hépatite en même temps que celui du Covid-19, pour les personnes qui le souhaitent. Comme le rappelait Aides, il y a quelques jours, en France, il y a encore 24 000 personnes qui ignorent vivre avec le VIH.


Il est plus que temps, au delà des mesures de premières nécessités médicales et préventives - fournir des moyens aux hôpitaux et soignants, ainsi qu’à toutes les structures dites médico-sociales et apparentées, politique de test de masse, fournir des masques, non bricolés, et qui ne s’apparentent pas au placebo à l’ensemble de la population – d’écouter le terrain, d’associer celles et ceux dont l’expérience est concrète et au plus près de la réalité des pratiques.
Ne pas le faire est non seulement un choix idéologique politiquement et éthiquement discutable mais surtout dangereux et inefficace




Plus que jamais, il faut
- un accompagnement social et de soutien aux personnes les plus défavorisées, mais aussi aux associations, activistes et bénévoles qui font ce boulot de soutien que l’Etat ne fait pas.
- permettre aux addicts d’accéder aux moyens de subsistance et aux produits ou aux produits de substitution,
- assurer un revenu minimum décent à tous, y compris à celles et ceux qui vivaient avant le confinement de l’économie informelle et souterraine.
- assurer des distributions alimentaires. Aujourd’hui nombre de personnes ne mangent pas à leur faim.
- fermer les Centres de rétention, mettre en place à minima une politique de désengorgement des prisons en s’appuyant sur toutes les libérations possibles ou alternatives à l’incarcération, notamment concernant les détenus en préventive, en fin de peine et courtes peines.
- réquisitionner hôtels et logements vides, afin de permettre le logement des SDF, prisonniers libérables, habitants des foyers de migrants en proie à la promiscuité, des migrants laissés à l’abandon dans des campements indignes ou sur les trottoirs des quartiers populaires, le relogement des femmes, enfants, LGBTQI victimes de violences, mais aussi permettre à des personnes détectées positives de se confiner sans contaminer leurs proches dans des appartements qui ne permettent pas de s’isoler.
- mettre en place un moratoire des loyers, traites et procédures d’expulsions de logements en cours ainsi qu’un gel des factures d’électricité, de gaz et d’eau.
Cet inventaire n’est évidemment pas exhaustif. Et les solutions doivent se construire en lien avec la population, au plus près des concernés.

Il n’y a pas de jour d’après. Et nous ne l’attendrons pas.























jeudi 12 mars 2020

Coronavirus : La réduction des risques et la solidarité, c’est nous



Je vois passer des comparaisons idiotes entre les épidémies de coronavirus et de VIH.
Deux virus et deux épidémies qui médicalement ne sont pas comparables.
Pourtant, s’il y a une communauté qui devrait partager son expérience, c’est bien la communauté sida. Mais existe-t-elle encore ?

L’expérience que l’épidémie de coronavirus sera aussi sociale.

L’expérience que l’Etat réagira avec retard. Et que ses priorités pourront différer des nôtres. Que sa conception de l’utilité générale est partielle et partiale.

L’expérience que le gouvernement, comme ceux qui l’ont précédé minimisera, prendra des décisions d’abord économiques, prétendra donner des leçons au monde entier sans tirer conséquence du délai qui nous a été donné pour essayer d’anticiper plutôt que de subir.
L’expérience qu’il commencera par nous expliquer que l’excellence française fait de nous l’exception mondiale, de celle qui arrête des nuages aux frontières.
L’expérience, que dans la réalité, la principale barrière tiendra sur le dévouement des soignants en première ligne qui sacrifieront y compris leur santé pour essayer d’épargner la nôtre.

Alors, forts de cette expérience, c’est aussi à nous de nous auto-responsabiliser à notre échelle.
La mémoire des luttes, c’est cela aussi.
Il nous faut exiger de la part de l’Etat de prendre des mesures à la hauteur de la situation, sans attendre. Et non pas, pour protéger en priorité l’économie et sa structuration mais pour protéger tout un chacun et d’abord les plus vulnérables.

Evidemment le gouvernement est le premier responsable de la gestion de la crise et les moyens qui seront engagés ou non dépendent au premier chef de ce qu’il décidera ou non.
Mais nous savons déjà, que les mesures sociales seront les dernières décidées (si elles le sont) et que paieront le prix fort de l’épidémie, ceux qui sont déjà les plus vulnérables.
Les plus vieux, les immuno-déprimés, les atteints de co-pathologies, les femmes, les pauvres et précaires, les migrants et SDF abandonnés et entassés sur les trottoirs, celles et ceux qui n’ont déjà pas accès aux soins, celles et ceux qu’on estime négligeables, celles et ceux qui vont devoir pallier aux mesures de (non) prise en charge, qui n’ont pas les ressources financières pour attendre que le fort de la crise passe, celles et ceux qu’on envoie travailler dans les conditions de promiscuité qui font le lit de l’épidémie mais ne peuvent se passer du peu d’argent que cela représente, celles et ceux déjà contraints par les conditions de production de masse et la relégation géographique, celles qui ont déjà en charge toutes les tâches de reproduction sociale, de care et de nettoyage sans que leurs propres existences soient prises en considération, celles et ceux qui ont déjà en charge l’organisation de la solidarité réelle.


Tous ces plus vulnérables, ce sont nous et nos proches. Et nous le savons d’ors et déjà, l’Etat n’en prend pas soin. C’est nous qui le faisons.


Il ne s’agit pas de noircir le tableau. Encore une fois, les soignants feront ce qu’ils pourront et notre système hospitalier, en dépit des coups qui lui sont portés par les possédants et de son démantèlement organisé est plutôt meilleur que dans bien d’autres pays.
Il amortira en partie, il sauvera et soignera beaucoup. Mais quand il sera débordé, la mortalité en sera démultipliée, mécaniquement. Il serait naïf et irréel de croire le contraire. La mortalité des plus âgés et des plus vulnérables, mais pas seulement, quand le système sature, la mortalité explose par manque de moyens, par retard de prise en charge y compris dans les classes d'âges inférieures et les mieux portant.


Chaque jour qui passe, le nombre de cas croît de façon exponentielle et en l’absence de test, les porteurs asymptomatiques participent à leur corps défendant de cette croissance explosive et non mesurée.


Les véritables experts de la réduction des risques et de la solidarité, c’est nous.


Alors, il faut prendre sur nous de décréter qu’il n’est plus temps d’attendre, de différer.


Il faut cesser provisoirement mais au maximum tout ce qui n'est pas vital, obligatoire ou activité de solidarité qui permette à d'autres de ne pas sortir, de se nourrir, d’accéder aux soins avant que leur état ne se soit dégradé sans que personne ne s’en soit préoccupé.


Il faut cesser de penser que nous sommes et seront épargnés : faire l’autruche ou les malins ne protègent personne, pas même ceux qui estiment être statistiquement protégés parce qu’ils ne font pas partie des personnes les plus à risque.


J’en reviens à l’expérience de la communauté sida.


Nous avons su et dû ne pas attendre l’Etat pour organiser des réponses à notre échelle.
Nous savions la nécessité de prendre soin de soi pour ne pas transmettre à d’autres y compris des pathologies bénignes pour nous mais potentiellement grave pour nos amis immuno-déprimés.
Nous savions respecter les mesures de précaution élémentaires, ne plus nous embrasser s’il le fallait et quand il le fallait et célébrer la vie néanmoins.
Nous savions faire leurs courses, leurs diners, leurs lessives si besoin.
Nous pouvons nous inspirer de ces expériences. Des savoirs et solidarités populaires. Des savoirs de ceux qui savent d’abord devoir compter sur eux-mêmes.


Nous pouvons au moins essayer de mettre fin à la circulation du virus, pallier aux risques d'isolement, d’abandon, livrer des courses, alimentaires ou de médicaments, essayer de contribuer à ce que ne craquent pas les services d’assistance à domicile.
Créer des réseaux d’information, d’alerte, de solidarité et de relai. Nous avons même aujourd’hui les réseaux sociaux pour nous y aider.


Exiger de l’état que soit mis en place un revenu minimum pour tous. Qu’il gèle tous les prélèvements, les remboursement de crédit, etc …


Mais nous devons d’abord apprendre à nous réunir, au moins provisoirement sans rassemblement physique.

































vendredi 28 février 2020

Travailleuses du sexe assassinées : Le compassionnel ne suffit pas, rompez avec la pénalisation




Le 30 novembre dernier la Mairie de Paris inaugurait des plaques commémoratives de l’action de Cleews Vellay, pédé, séropo, activiste, président d’Act Up-Paris, mort en 1994 du sida et des politiques qu’il combattait.

Lors de cette commémoration il était question des politiques qui continuent de tuer aujourd’hui.

Et j’interpellais la Mairie sur les nécessités vitales qu’elle prenne la mesure de ses propres implications dans ces politiques et qu’elle revienne sur celles-ci.

L’actualité de ces derniers jours est venu en rappeler douloureusement l’urgence.

Madame la Maire, cessez de prêter votre caution aux détournements contre les travailleurs•ses du sexe des arrêtés conjoints notamment anti-stationnement entre la préfecture de Paris et la mairie et aux répressions ciblées qui s’exercent sur eux.elles dans plusieurs quartiers du nord est parisien par exemple en s’abritant derrière des motifs de tranquillité et de sécurité publique.1


Les travailleurs•ses du sexe ont aussi droit à la sécurité.

Ce qui n’est pas le cas
« Quand la municipalité n’abroge pas des arrêtés municipaux qui conduisent les travailleuses du sexe à s’enfoncer toujours plus dans des taillis de nos bois périphériques où elles se font assassiner dans l’indifférence. Quand nombre de ses élus font la promotion de la loi de pénalisation quand il faudrait en dénoncer le fait qu’elle aggrave vulnérabilités, contaminations et violences. »2

Écoutez les travailleurs•ses du sexe, recevez leur syndicat, le STRASS comme il vous en a fait la demande.

A votre poste, vous pouvez faire une différence, soyez l’alliée des plus précarisées, lancez le signal d’un changement de paradigme, vous pouvez, à l’instar de ce que vous souhaitez mener avec Paris sans sida, être celle qui engagera une véritable co-politique menée avec les principaux•les concernées de lutte contre les répressions des plus vulnérabilisé•es.


Nous vous l’avons dit le 30 novembre dernier
« Nous ne voulons plus déposer de gerbes de fleurs au bois de Boulogne.
Nous ne voulons plus inaugurer de plaques, surtout pas mortuaires.
Nous voulons vivre. »

Vous nous avez écouté poliment,

Pourtant demain, une fois de plus, il nous faudra manifester, demander justice pour Jessyca Sarmiento, assassinée sauvagement au bois de Boulogne et honorer sa mémoire.3
Acceptess-T., association auprès de laquelle Jessyca Sarmiento avait pu trouver un accompagnement social, juridique, sanitaire et administratif qui lui était négligé ou refusé ailleurs, l’a rappelé :


« Elle était venue en France pour y travailler et y vivre. Elle y a travaillé et y a vécu un an. Et nous ne pouvons pas supporter l’idée qu’elle y soit morte pour ces raisons. »4


Au contraire du gouvernement, principal opérateur des politiques qui ont mené à ce meurtre, dont les ministres et diverses candidates aux municipales dans notre ville endeuillée par cet assassinat n’ont eu aucun mot de considération pour la victime,


Madame Hidalgo, vous vous êtes dite choquée de ce meurtre et avez adressé vos pensées «à la famille et aux proches de la victime ».5


Vous avez récemment admis partager « les constats des acteurs de la société civile quant aux effets pervers de la pénalisation »6


Vous vous dites pragmatique, alors mettez de côté votre « divergence théorique sur la prostitution » avec les activistes sida et associations d’autosupport trans et travailleur•ses du sexe, mettez vos actes en conformité à ce constat et prenez sans tarder position contre les politiques de pénalisations.

Il y a urgence, ces politiques tuent.

Refusez d’être du côté, même compassionnel, des décomptes macabres.














mardi 10 septembre 2019

À propos des auditions de ministres par la commission spéciale chargée d'examiner le projet de loi relatif à la bioéthique (9 septembre 2019)


Tout d'abord, avant d'aborder plus précisément les questions de filiation, il est à constater que malheureusement, aux questions posées par les députées FI, Danièle Obono et Caroline Fiat concernant le fait que le projet de loi bioéthique refuse sciemment d'aborder les questions de mutilation des enfants intersexes et les opérations non-consenties(Obono) ainsi que les questions de fin de vie (Fiat), 
dans les deux cas, le gouvernement, par la voix d'Agnès Buzyn, a balayé les questions avec la même méthode : 
affirmant que ces questions étaient sans rapport avec la bioéthique et que les dispositifs existants répondaient parfaitement aux situations et que s'ils ne le faisaient pas , c'est que ces dispositifs étaient relativement récents et mal connus.
En gros, ce fut, circulez et faites confiance au pouvoir médical.



Pour ce qui concerne l'accès à laPMA et les questions de filiation, l'audition peut se résumer ainsi :

- exclusion des hommes trans de l'accès à la PMA :
« Dans la vie civile, seule l’identité civile déclarée compte. Une personne née femme déclarée homme à l’état civil, même en ayant gardé son appareil reproducteur féminin, sera considérée comme un homme. Il n’aura pas accès à la PMA » Agnès Buzyn

En revanche si cet homme est en couple avec une femme, il y aura accès à condition que ce soit sa conjointe qui porte l'enfant.

Il s'agit là de protection de la filiation adossée à la vraisemblance biologique, c'est-à-dire de la représentation de l'hétérosexualité cis élevée en référence dans un système qui restera en dépit des ouvertures, hiérarchisé.

Il s'agit aussi de ne pas ébranler le modèle dans lequel, qui, accouche est femme et mère (Cf la GPA qui restera interdite et la méthode Ropa)

-Sur la méthode ROPA: « Pour le gouvernement il s’agit clairement d’un don dirigé d’ovocytes et cela contrevient donc à la loi qui nécessite le strict anonymat entre donneurs et receveurs »
=> il n'est pas question en fait de participer à démontrer que le lien entre accouchement et maternité n'est pas garant de filiation biologique
exclusion de la « pluriparentalité »qualifié de « risque » par Nicole Belloubet reprenant les termes de Xavier Breton : « Je ne vois pas du tout comment on pourrait établir une triple filiation, au regard du Code civil, je pense que là, vous faites un écart par rapport au projet de loi qui, en rien, n’autorise plus de deux parents. »

=> le couple parental doit demeurer central « vous avez soit deux mères, soit un père et une mère, le reste n'est pas possible » (Belloubet )
ou dans tous les cas, l'apport masculin doit demeurer présent, que ce soit par son inscription directe dans la filiation, soit en garantissant que cette inscription duelle dans laquelle il figure demeure la référence.
Dans le cas de la filiation monoparentale ça ne pose pas problème car si la lignée paternelle n'est pas établie, la participation masculine demeure cependant réputée implicite.

Dans le cas de la filiation homoparentale, il s'agit donc de signifier d'une façon ou d'une autre un écart à la norme hétéro cispatriarcale. C'est pourquoi le gouvernement pour l'instant prend bien soin de garder des distinctions de procédures qui la préserve.

Ce qui mène au dernier point :

modalités d'inscription de la filiation pour les couples de femmes :
Nicole Belloubet défend à la fois un acte qui « se rapproche du système mis en place pour les couples hétérosexuels » et « un mode d’établissement de la filiation tout à fait novateur puisque fondé sur l’intention partagée » 

Novateur, certes, mais pas au point de les appliquer à tous les modes de procréation. Ni de renoncer à distinguer entre hétérosexualité et homosexualité. Belloubet nous gratifiant au passage qu'elle prend acte qu'être un couple parental homo ou hétéro n'est pas semblable.

La procédure demeure floue, mais c'est le point sur lequel le gouvernement accorde une marge de manœuvre, qui lui permet de se dire à l'écoute et ouverte aux apports extérieurs, et sur lequel il devrait être possible d'obtenir encore des modifications. A condition d'exercer une pression politique dans ce sens.

D'autant qu'une partie des députés En Marche les réclame.

Néanmoins, à cette heure, les ministres ont multiplié les affirmations allant dans le sens de la distinction et assumé que le gouvernement avait fait le choix politique de se refuser à réformer en profondeur le rapport social à la filiation.

Buzyn ayant d'ailleurs dit clairement que si le gouvernement avait eu cette volonté de transformation, il aurait porté une loi famille et non pas inclus l'ouverture de l'accès à la PMA dans une loi bio-éthique.

La volonté est nette dès lors, de présenter cette ouverture, limitée, non comme une réforme sociétale mais comme une mesure technique d'ajustement à l'état de l'opinion en terme de contours éthiques.

Il est clair à partir de cette audition des ministres, que le gouvernement n'a pas envie d'aller plus loin dans la reconnaissance de l'intention comme fondant la filiation, ni de lui donner réelle équivalence avec la naturalité. La notion de projet parental s'arrêtant aux couples de lesbiennes.

En gros, si la PMA est ouverte aux couples de lesbiennes et aux femmes non-mariées c'est parce qu'il est considéré que ça n'interroge plus radicalement sur ce qu'est le rapport social de la filiation, pour le reste on attendra que les ajustements produisent mécaniquement sur le long terme des évolutions ou que la société le réclame de façon significative politiquement.


On peut écouter ces auditions des ministres sur le site de l'Assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/actualites-accueil-hub/bioethique-audition-d-agnes-buzyn-nicole-belloubet-et-frederique-vidal







mercredi 15 mai 2019

Laissez nous jouir, l'exemplaire édito politique de Thomas Legrand

Ou l'art de s'exonérer de sa contribution aux violences en ajoutant à la délégitimation de ceux qui les subissent.

La recette des surplombants est connue : mettre en cause les rares outils qui permettent aux silenciés d'exister face à l'indifférence majoritaire, aux discriminations structurelles, à l'invisibilisation quotidienne et à la minorisation exercée avec constance par les médias dominants car c'est bien connue si la haine frappe, ce n'est pas parce qu'elle est construite socialement, politiquement et culturellement, préalablement aux passage à l'acte mais parce qu'elle « est amplifiée par les réseaux sociaux et par des logiques religieuses ou communautaristes»1

C'est en effet tranquillement aisé, de son fauteuil d'observateur épargné de tout risque, de qualifier les rares focus mis sur les violences de « spirale déprimiste », de « ressenti (matière aisément manipulable) [...] crédibilisés par la formidable caisse de résonance des réseaux sociaux » plutôt que de se demander si en ajoutant sa petite invitation personnelle à relativiser ces violences comme statistiquement régressives et à leur appliquer une optimiste qualification de résiduelles, on ne participe pas à les construire comme négligeables, et par extension au sentiment de légitimité infondé qui meut leurs auteurs.


Thomas Legrand, pressé de paraître intelligent et objectif à peu de frais, choisit donc, à partir d'un constat qui pourrait être une base de discussion productive, non pas de s'interroger sur le comment dans cet intervalle lutter plus efficacement contre la multiplication des violences agressives de réaction, c'est à dire de contribuer à accélérer des évolutions optimistes et à une universalisation du bien vivre mais de se plaindre de ce que la visibilisation des violences serait cause de déprime nationale, empêchant de jouir de « l’Union (ce havre de paix et de prospérité mondial)»


Résumé : prière de respecter la politesse des riches : si vous vous faites cassez la gueule, n'oubliez pas l'essentiel, c'est la marche du progrès, alors s'il vous plaît, ne venez pas gâter la quiétude enthousiaste de ceux qui en profitent.

C'est quand même indécent, ces gueux, qui font tache, sur la photo de la fête au château




1https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-15-mai-2019

lundi 6 mai 2019

L'homo palmadus, cet hétéro comme les autres, sauf quand il baise

Les schémas binaires de Palmade1, ce ne sont pas juste l'apologie de la discrétion et sa détraction corollaire et caricaturale de la différence, une opposition construite, rigide qui fait fi des réalités et moments multiples qui construisent les individus, une négation des dimensions affectives et politiques de la culture gay, c'est aussi une réduction de l'homosexualité à la seule sexualité, niant les processus de socialisation. 

C'est l'éternel renvoi de l'orientation sexuelle au privé, mais s'attachant à prendre les atours de la modernité, une homophobie intériorisée qui se voudrait post-homophobie et n'en est que le visage contemporain réactualisé auquel s'accroche le marketing de tous les conservateurs qui tiennent à maintenir une hiérarchie des orientations sexuelles.

C'est la justification voulue de l'exclusion de la culture du commun, prétendant que le gay ne pourrait s'adresser et ne parler qu'à ses pairs, réaffirmant que l'universel ne saurait avoir qu'un visage, impossible à distinguer de la représentation socio-culturelle de l'hétérosexualité réaffirmée comme étalon de la norme.

Tout écart, toute non-conformité étant vécus comme une marque (« ça n’est pas marqué sur leur front »), gay étant ici la fleur de lys des homos et le déni non seulement de l'importance du retournement du stigmate dans les luttes d'émancipation mais aussi celui de la joyeuse vitalité de l'affirmation d'être soi, débarrassée des paraître obligatoires.

Les adultes que nous sommes peuvent rire de Palmade, à défaut d'avec, ou trouver triste le mal-être qui l'ampute ; peu importe à titre individuel, d'ailleurs qui peut se vanter de ne pas avoir à s'arranger tant bien que mal avec les difficultés de la vie ?

Mais en renvoyant les homos dans la chambre à coucher et uniquement là, en l'assimilant à un placard, outre que sa carcéralité enferme le désir, elle dénie toute existence aux enfants queers à qui elle fixe ce seul horizon pour être eux-mêmes, et les renvoie ainsi à la sexualité comme unique expérience d'eux-mêmes.

L'expérience singulière de Palmade n'est ni plus ni moins légitime qu'une autre. Mais quand il choisit de s'extraire des contextes socio-politiques, et de faire usage de parole publique, qui plus est dans des lieux d'exposition à large audience, c'est à dire précisément des lieux d'expression qui manque cruellement de diversité de points de vue, notamment gay, il doit s'attendre à ce que tout aussi légitimement sa parole reçoive en retour des points de vue contradictoires.

Palmade, contrairement à la majorité d'entre nous, bénéficie du luxe de cette possibilité de la parole publique. On peut jouir de cette possibilité comme d'un privilège individuel, on peut aussi ne pas ignorer qu'elle impacte au delà-de soi.

Ce week-end, circulait sur les réseaux sociaux, les mots de Palmade, mais aussi ceux de Caster Semenya «  Be you for you » partageait-elle sur son compte twitter2.



Des mômes isolés par l'invisibilité ont entendu l'un les renvoyer à une dichotomie jour/nuit, se faire l'apôtre de l'effacement et du désir réduit à son expression sexuelle.
L'autre les invitait à être eux-mêmes.

On peut, en partant de son expérience personnelle, parler vers soi, se faire le chantre du confinement ou tournée vers les autres, contre les coercitions, célébrer l'espoir de courir à l'air libre.

Plutôt que des théories fumeuses, préférer partager la générosité.


Compte certifié

il y a 24 heures



1« Il y a les homos et les gays. […] J’ai fait une différence. Les gays ce sont les gens qui mangent gay, qui rient gay, qui vivent gay, qui parlent gay, qui font du film gay […] Et les homos ce sont des gens qui sont homos mais ça n’est pas marqué sur leur front. On ne le sait pas quand ils parlent, on ne sait pas quand ils vivent, on ne le sait que quand on va dans leur chambre à coucher ».

vendredi 12 avril 2019

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue


A l'occasion de ma participation dimanche (14 avril 2019) au Feuilleton des luttes1organisé par le Collectif Archives LGBTQI+2, puisqu'il y sera également question de mémoire, d'archives et d'Act Up-Paris - et même si la Conversationde dimanche empruntera à un autre registre - je pose iciquelques réflexions partagées l'année dernière lors d'une autre initiative du Collectif  : les « Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl »3organisés en mai 2018 au Carreau du Temple

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue

[communication reconstituée à partir de mes notes et sous réserve du prononcé lors des Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl, au Carreau du Temple, Atelier philosophie de l’archive LGBTQI+, «Le sida, la conservation de ses mémoires et l’entrée des mémoires LGBTQI dans les archives» samedi 5 mai 2018]

J'ai choisi de témoigner aujourd'hui de ma période à Act Up-Paris et de comment cette question de mémoire était pensée et intervenait dans l'action de l'association.
D'où je parle, puisque c'est une pratique actuelle : je parle de cinq ans à Act Up-Paris - période aperçue dans 120 BPM, ou pas, qui comme dans un poème de Verlaine est à la réalité « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » puisque le film relève de l'autofiction semi-collective. 
Ce qui ne va pas sans poser question quand on finit par oublier qu'il s'agit non de l'histoire mais d'un point de vue sur celle-ci. Avec des effacements, des points aveugles, des choix politiques. 
Il n'y a pas d'acteur dans ce récit ou seulement au sens cinématographique, il n'y a que des figurants, cette fois, au sens littéral.

Je pars de là, parce que ce n'est pas sans lien avec ce qui nous réunit, une forme d'entrée dans la patrimonialisation. Qui peut être autant bénéfique qu'avoir goût du formol, qui vient tout autant donner une représentation qu'acter un désarmement et une dépossession. 
Parce que les archives, si ce ne sont pas des lieux de vie, ce sont des lieux qui ne retournent que poussières.
Et les questions qui se posent avec 120 BPM interrogent aussi les archives : le deal ne peut-être soif de reconnaissance contre fossilisation, entrée dans l'Histoire pour bingo, ravalement-modernisation de l'identité nationale.

L'archive ne saurait être envisagée sous le seul angle de la conservation du passé, sinon autant convoquer Spielberg et le fameux sa place est dans un muséeou ne discuter que de côtes s'il s'agit de ne faire qu'une bibliothèque pour chercheurs autorisés. La mémoire est avant tout une production, et une production politique.

Une subjectivité et un mode d'action. Un puzzle fait de matérialité et de rapports de pouvoir. Derrière tout archivage il y a toujours un projet, une fiction d'ordre et de désordre, une lutte de pouvoir.
Une lutte avec les institutionnels, verticale, un affrontement pour imposer ou confronter et mettre à mal une réaffirmation idéologique des dominations portées par les catégories entre autres du biologique, du genre, du racisme, du capitalisme

Nous ne pourrions nous satisfaire d'archives qui seraient celles d'une homosexualité hétéropatriarcale privilégiée et blanche, récit du dominant masculin et de femmes renvoyées à la famille et au care (famille par ailleurs réduite à la revendication insatisfaite de PMA), et les trans et les racisés renvoyés à l'invisibilité.

D'autres en ont parlé et en parleront, se chargeront de baliser cet écueil, y compris dans la dimension de participation LGBT à ce projet

C'est pourquoi j'aimerais insister sur la nécessité de ne pas nous duper nous mêmes, de croire qu'il suffirait d'opposer transversalité à verticalité, une subjectivité qui serait celle des dominants à une objectivité qui serait notre.

Nos choix sont violence symbolique, fictions, fragments, et l'écart à la norme dominante ne suffit pas à ne pas reconstruire des écarts types. Et l'intracommunautaire en est marqué aussi, le serpent de mer archive également, sans quoi il n'y aurait pas bataille depuis 1990.

Mais comme je l'ai dit d'autres vont en parler, d'où j'ai choisi de consacrer la fin de mon intervention à ce que nous sommes de moins en moins à pouvoir raconter concrètement et à questionner à savoir le rapport matériel d'Act Up-Paris à la mémoire comme moyen d'opposer trace à la disparition, de construire une continuité, un socle de références constamment disponibles pour les arrivants (la gestion de l'urgence imposant un manque de temps à consacrer à répéter les formations) et de faire irruption dans l'espace public y compris les mémoires officielles.

La question des archives dans les années 90 se posait en temps réel
    en interne : 
    - textes : le journal Action, les communiqués de presse, tracts, affiches, compte-rendus, mais aussi revue de presse, photos, vidéos, courriers (par exemple quand il est extra-ordinairecomme le télégramme de condoléance de Simone Veil suivant le décès de Cleews Vellay), T-shirts, le livre ...
    - sauvegardes informatiques
    - Photos & affiches :avec leur dimension de penser le beau, de penser son environnement, sa propre valorisation et parler aussi de plaisir
    - Point aveugle le son, à quelques exceptions près, ex la K7 du répondeur dans la nuit du premier sidaction qui témoignait de la saturation des réactions après l'intervention du président à propos des prisons et des tox.

Achiver faisait donc partie intégrale de l'action
pour assurer la cohérence et le suivi
pour assurer l'autoformation, la construction d'un discours et de savoirs, l'auto ré-évaluation des pertinences

    en externe : 
Nous avions dès le départ la préoccupation de penser l'histoire.
    Cela passait notamment par le fait d'abonner la Bibliothèque Nationale à Action, afin de s'assurer d'un envoi systématique
  • mais aussi par des actions personnelles, par exemple j'ai, à titre perso, donné pas mal de tracts et de stickers à la BN

ce qui me conduit à évoquer le rôle des militants, parce que les archives ce sont aussi beaucoup d'initiatives militantes individuelles
il y a les archives personnelles évidemment. La production de documents était telle, qu'elle empruntait à une forme de saturation. Et la constitution de documentation était autoreverse. Des militants vers l'association et inversement.
Les dons à l'association ont existé, y compris en temps réel.
Ce qui n'est pas sans être source d'incertitude :
- archives non datées, non sourcées, non documentées ; ex qui a fait la photo, qui est dessus, date et contexte ?
- de nombreux documents perdus dans ces va et vient (problèmes de stockage, exiguïté du premier local, etc)

J'en viens donc au problème de la contextualisation, il n'y a pas que les documents qui se perdent, les subjectivités multiples aussi
- les compte-rendus sont les reflets de rapports de pouvoir : internes également et pas seulement avec les pouvoirs publics
- pour Act Up-Paris : les documents étaient publics, donc soumis à des stratégies. Vis à vis des pouvoirs publics, des cibles, qui peuvent être y compris communautaires : obliger une autre association à se positionner, à agir : cela dit quelque chose des rapports avec par exemple Aides, le Sidaction, etc. ; (ex de la Gay Pride 1995, ou ce qui fut communiqué et donc reste aujourd'hui n'était pas l'action prévue : la banderole Fièreshissée au-dessus de la rue de Rennes mais la menace, jamais réellement envisagée de détourner la Gay Pride mais destinée à obliger la LGP à prendre en considération les revendications sida)

En interne, ce sont aussi des rapports de forces, de prise de pouvoir, d'imposition de choix
Les compte-rendus sont aussi écrits par ceux qui sont au pouvoir, par ceux qui gagnent ou durent

- les articles de presse qui traversent le temps ne reflètent pas forcément l'action d'une association mais ce que la presse a choisi de relayer.

- les mémoires personnelle et collective, sont parfois contradictoires et mettent en jeu des amitiés, affinités, personnages publics, ambitions perso ou politiques

Il nous faut donc prendre en compte que la mémoire est ré-écriture, mais aussi d'emblée une écriture soumise aux enjeux contemporains, passés comme actuels & aux interprétations.

Il faut également analyser la prégnance des imagesgrand public ; ex de la Kpote sur l'Obélisque, érection coloniale, place de la révolution, qui alors qu'elle est atypique (notamment en terme de prestation extérieure, de symbole et de secret-délégation de l'action) devient l'incarnation des actions (mais qui se souvient qu'elle est née des campagnes controversées de Benetton autour du VIH, une association avec Benetton qui au moment où la décision est prise est risquée) 

Se rappeler aussi que l'image privilégie l'action au discours et aux nuances.

Et encore une fois qui parle ? Quel est le poids de la personnalisation, des structures, des médias, des éditeurs, qui veulent des interlocuteurs vendables selon des critères qui leur appartiennent, oubliant au passage des fonctions et des militants moins exposés.
Interrogeons nous sur à qui et quoi sert l'héroisation, et la maîtrisons-nous ?

Ces histoires, j'insiste, sont écrites par ceux qui ont laissé des traces. Ceux qui ont survécu, littéralement ou socialement.

Quelles images sontdisponibles ? Où allons-nous les chercher ?
- sur les réseaux sociaux, internet  ? cela ne va pas sans travestissement. Par exemple, on trouve sur de nombreux sites, y compris celui de l'Inter que le mot d'ordre de la Gay Pride 1991 aurait été « sida : pédés, lesbiennes réveillez-vous », or ce mot d'ordre était celui d'Act Up-Paris pas celui de la Marche. Prétendre que c'est celui de la Marche, c'est effacer que la Marche n'a jamais eu de mot d'ordre directement centré sida et que ce fut un motif d'affrontement communautaire récurrent.

- à travers l'INA ? Quels biais cela induit-il ? par exemple aux Out d'Or de l'AJL l'année dernière, une vidéo de l'INA nous fut présentée comme retraçant la représentation de l'homosexualité à la télé mais ce fut essentiellement des images des télés publiques ; quid des télés privées, quand la mémoire appartient au capitalisme ?
(notons aussi qu'avant 120 BPM, cette proposition de travail avait été refusée par l'INA, c'est l'actualité qui l'a fait ressurgir. Mais alors qui fait les choix des images et de diffusion ? Dans le cas évoqué, les images ont été choisie par une militante mais le choix de réaliser ou non le fut par son employeur)
ça nous interroge aussi sur à quel moment ce devient audible et pour quels intérêts ?
Notons également que là encore le son est le parent pauvre. Quid des archives de radio FG par exemple ? Alors que sur la période que j'évoque il y avait de façon hebdomadaire une émission sida, une émission actu gay, une émission débat & une émission de libre antenne centrée sur les jeunes gays.

Interrogeons-nous aussi sur les spécificités qui caractérisent nos mémoires
Nous sommes par exemple confrontés au fait que nous n'avons pas de mémoire familiale.
Mais aussi que nos propres institutions en ont assez peu également.  J'ai été frappée quand j'ai publié un billet à propos d'Arnaud Marty Lavauzelle du nombre de militants de Aides qui m'ont remercié et témoigné de ce qu'ils « découvraient » 
d'une certaine façon leur ancien président. Pourtant Aides est une de nos grosses machines et a plutôt des moyens.
Il y a là un paradoxe, cette période dont je parle fut plutôt super productive, nous devrions crouler sous les documents, et nous interroger sur des choix à faire entre ceux-ci, et pourtant nous sommes confrontés à une forme de rareté.

- Quel est le poids du turn over militant, dans ces ratés de la transmission, y compris a court terme ? (il y a quelques semaines j'assistais à une réunion de l'Inter sur ces questions mémoire et où l'impact de ce turn over était patent non seulement sur ce passé mais y compris sur un passé très proche, avec une méconnaissance des stratégies et actions du quinquennat précédent)

cette question du turn over en entraîne une autre : qui est dépositaire de la mémoire. Prenons l'exemple de Cleews Vellay. Est-ce l'association actuelle ? Les militants contemporains de Cleews, ceux qui étaient là, avec lui ? Ses intimes ? Une famille qui a et été renié ? Voilà par exemple un des défis qui nous est posé, les lois concernant les ayant-droits sont elles adaptées à nos mémoires et quelles propositions avons-nous à faire en la matière ?

[Il me semble quec'est là que je me suis interrompue, sous réserve que l'enregistrement rafraichisse la mémoire. Sans avoir, je crois, évoqué les questions qui devaient suivre des fausses oppositions fiction vs documentaire, militants vs chercheurs, qui ne sont pas garantie d'objectivité ; nos propres focus et invisibilisations, la représentation des lesbiennes dans la lutte contre le sida et la mémoire de la ville]

Pour conclure, je suis d'une école pragmatique qui a toujours lié action et analyse et pour qui la cartographie des mémoires et archives est un atlas politique. Avant tout des outils dépendant des rapport de force, passé au tamis des objectifs à atteindre et non des fins en soi.