mardi 22 novembre 2016

Primaire, c’est le terme




François Fillon en tête au premier tour de la primaire de la droite, les réactions à la nouvelle campagne de prévention du sida s’adressant aux HSH1, mêmes symptômes.
Il n’y a là, hélas rien de très nouveau. Si ce n’est la consolidation d’un mouvement de fond. Parce que les classes dirigeantes n’ont en aucune façon le désir d’en finir avec la hiérarchisation de la société, elles s’efforcent de rendre toujours plus indiscutable le fait qu’il n’y aurait pas d’alternatives crédibles d’organisation sociale et qu’en découlerait la nécessité de faire des choix entre des catégories de population.
Du déséquilibre au désordre, en termes de ressenti, il n’y a pas loin. Il n’est donc pas très ardu, face à l’écart grandissant entre classes privilégiées et majorité de la population, de faire croire qu’il suffirait d’en revenir à l’Ordre pour réparer le sentiment d’abandon, effaçant au passage que c’est en réalité précisément cet ordre qui est à l’œuvre et à l’origine du déséquilibre.
En ce sens, les Primaires portent bien leur nom. C’est ce que les dirigeants exploitent à loisir, du primaire.
Hier midi sur France Info, Frigide Barjot, à propos de l’aggravation de la différence de traitement entre couples de même sexe et couples de sexes discordants dans l’accès à l’adoption plénière justifiait cette différence en l’adossant à celle qui serait légitime entre mensonge vraisemblable et mensonge impossible.2
Gommer l’origine biologique d’un enfant dans le cas d’adoption par un couple hétérosexuel ne serait pas mensonge parce que ça a l’air vrai.
Voilà donc ce que préconise le projet de François Fillon (pour autant, Fillon n’est pas exceptionnel, la même logique est à l’œuvre également aujourd’hui, Fillon entend seulement la pousser plus loin), mentir, du moment que ça a l’apparence de la vérité.
Préserver, à coup de mensonge vraisemblable, l’ordre établi, les hiérarchies sociales en attribuant des places a priori à chacun et s’assurer que personne ne vienne en contester la légitimité.
Car c’est ce que font les couples de même sexe en la matière. Affirmer que nous pouvons être partie prenante de nos destins.
L’alternative est là : fonder nos liens aux autres sur la responsabilité et l’engagement ou sur un ordre préétabli dont il importerait peu qu’il soit mensonger et inégalitaire du moment qu’il emprunte à une apparente sécurité.
Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Car la famille traditionnelle qu’on nous propose alors comme modèle unique dont on devrait accepter la suprématie, n’est rien d’autre que statistiquement tout autant refuge réel dans certains cas, fantasmée dans bien d’autres et lieu de violence sans rivale (féminicide, inceste, femmes et enfants battus, homophobie …)
Dans le même temps, on comprend bien l’intérêt pour les promoteurs d’une casse sociale sans limites, de nous vendre la famille et les rôles traditionnels comme moyens de protection de première intention.
Car quand il n’y aura plus de sécu, d’hôpitaux, de Maison de retraite, d’écoles que privées, qui sera en charge de s’occuper des malades, des vieux, de l’instruction des enfants qui n’auront pas accès aux cliniques de luxe, spécialistes aux honoraires exorbitants et autres institutions privilégiées ? Maman à la maison, papa pas en mesure de refuser de travailler quelles que soient les conditions de l’embauche et priés de remercier de l’aumône qui leur sera faite par quelques grandes familles de Conseils d’administrations consanguins se distribuant toujours plus de dividendes d’un ordre naturel, vous dit-on !
Il n’y a pas d’alternative, que de laisser les riches faire de l’argent, ne savent-ils pas mieux que quiconque le faire !
Dans cet ordre de la jungle, on laissera s’extraire quelques jeunes carnassiers, pour prétendre que le libéralisme fonctionne au mérite et au labeur et non à l’héritage, un peu de sang neuf, ne nuit pas (vous vous souvenez, « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »3). Le libéralisme intègre au compte-goutte à condition de nourrir la pyramide.
Le lien avec la campagne de lutte contre les contaminations chez les HSH ? Ne pensez pas qu’il s’est perdu, c’est cette fameuse nécessité de faire des choix entre des catégories de population dont les intérêts seraient supposément contradictoires.
Certains ont vu dans l’opposition à cette campagne des Poisson, Associations Familiales catholiques (c’est leur nom) et autres affidés de La Manif pour tous de l’hypocrisie, (en passant hein, je note qu’à ma connaissance il n’y a pas eu de cris d’orfraies venues d’autres religions et que les tenants d’une laïcité variable n’ont rien à dire ici sur l’incursion d’un catholicisme bon teint dans le champ politique) et ne trouvent rien de plus pertinent que de dénoncer celle-ci et l’homophobie qu’elle serait censée dissimuler.
Certes ils sont homophobes, à n’en point douter.
Mais d’une part leurs manières ont progressé dans la société, d’autre part l’homophobie (il s’agit ici de considérer que l’hétérosexualité est meilleure que l’homosexualité, pas de casser la gueule du premier pédé qui passe) est tellement partagée et structurellement intégrée à nos modes de pensée qu’il ne suffit pas de dire pour convaincre. Oui, il faut la nommer mais hélas, on en est encore aussi à devoir la démontrer.
Et si nous voulons dénoncer l’hypocrisie alors ne nous contentons pas de qualifier, démasquons-là jusqu’à son terme. Factuellement.
Ces associations, ces maires, préfèrent que des gays se contaminent plutôt que d’accepter que l’image de deux hommes s’enlaçant se banalise. Ils prétendent que deux hommes qui s'enlacent c'est indécent. Non, ce qui est indécent c'est de préférer que des contaminations se produisent.
Ne perdons pas de vue que s’ils ne disent pas ouvertement leur homophobie et ce qu'elle recouvre (à quelques exceptions près), c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Mais aussi que ce serait contre-productif d’avancer sans filtres. Car une large part de l’opinion publique n’est pas prête à assumer la réalité de son homophobie et les conséquences qui découleraient d’un tel aveu. Méfions-nous pourtant, ils gagnent du terrain. Jouer sur le registre du non-dit, de l’implicite leur sert à rallier peu à peu, ceux que trop de franchise aurait effrayés mais qui au fond n’ont pas été convaincus mais contraints à nous faire place, ceux qu’on peut persuader que l’avancée de nos droits se ferait à leur détriment et que dans ces conditions il n’y a rien de mal à être homophobe.
En croyant qu’il suffit de dire qu’ils sont hypocrites, sans dire en quoi, nous misons sur une compréhension de cette même opinion de nos points de vue et nous oublions à quoi sert cette hypocrisie.
Ils font semblant d’ignorer l’objectif de la campagne, remettent en cause son intérêt et son efficacité, prétendent même se préoccuper de notre sort en avançant qu’il y aurait d’autres vecteurs de communication plus efficaces, mais tout ça est diversion. La réalité c’est que ces forces, car c’en sont à nouveau, ne souhaitent que notre disparition, y compris physique si c’est nécessaire. Nos vies ne valent pas protection, voilà ce qu’ils disent réellement.
Comment ne pas être renvoyé dans ce contexte au slogan « Séropos, la France vous préfère morts » que rappelait Act Up-Paris il y a quelques jours dans son appel à se mobiliser le 1er décembre prochain.
A cette évocation, je me souviens m’être faite la remarque, comme en 1995 déjà (tiens, tiens, 1995, Juppé vous vous souvenez ?) que ce n’était pas le meilleur mot d’ordre que nous avions produit. Qui m’a toujours paru trop frontal et me semblait-il à l’époque aurait dû être point de départ de la réflexion et non son aboutissement. Mais avec le recul, un tel mot d’ordre ne reflétait-il pas en effet notre réalité, notre épuisement et l’apogée de l’hécatombe. Les trithérapies n’étaient pas encore arrivées. Et nous étions entourés de morts et de combattants exténués en sursis. Et face à nous, toujours ce mur d’indifférence et d’homophobie qui non seulement avait permis à l’épidémie de se développer, mais continuait à justifier de ne pas en prendre la mesure.
Toujours cette même assimilation des campagnes de prévention grand public à destination des gays à la promotion de l’homosexualité.
Toujours ce même fantasme d’une homosexualité contagieuse. Plus capitale à enrayer que la multiplication de nos morts.
Nous voici donc 20 ans plus tard ; nous attendons toujours les campagnes de lutte contre l’homophobie, il a fallu se battre pour que la campagne de 2016 ne soient pas renvoyée dans les réseaux communautaires (même si d’autres arguments ont été aussi évoqués, comme la pertinence de mettre sur le même plan préservatif, Prep, Tasp) ou accompagnée de visuels s’adressant à d’autres que des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes Comme si s’adresser à eux, spécifiquement, demeurait illégitime.
Que les pouvoirs publics aient finalement accepté de s’y résoudre, et de défendre la campagne une fois celle-ci attaquée, ne peut faire oublier qu’au fond leurs réticences n’étaient pas très éloignées des arguments qu’ils condamnent publiquement.
Car ce que nous payons aujourd’hui ce sont ces réticences, et les campagnes qui n’ont jamais vu le jour. Et ce qu’elles nous disent, en dépit des messages de soutien, c’est combien nous sommes loin de la banalité.
Parce que pour chaque pas, pour chaque mesure qui s’imposent pour assurer notre bien-être, notre santé, notre existence, les pouvoirs publics continuent de peser ce que ça pourrait leur coûter en terme d’image.
Et parce que les mesures de santé publique qui nous concernent continuent d’être évaluées non pas tant à leur efficacité qu’à leur réception réelle ou fantasmée de l’opinion publique.
C’est l’existence de cette balance, que le slogan cru de 1995 rendait visible.
Une balance qui n’a pas disparu. Seuls les rapports de force qui en font pencher les plateaux fluctuent. Indicateurs de ce que nos vies pèsent.
En 2012, la Manif pour tous a estimé qu’elle ne pouvait se permettre d’affirmer haut et fort que nos vies ne valent rien (même si quelques-unes de ses franges ne s’en sont pas privées).
Qu’elle ne pouvait revendiquer frontalement l’homophobie, comme elle ne peut pas dire ouvertement aujourd’hui qu’elle se moque totalement que des homosexuels soient contaminés. Cette crudité-là n’est aujourd’hui pas audible.
Elle n’y a pas renoncé pour autant.
Puisque l’opinion publique dans sa majorité, n’était plus prête à assumer une homophobie brutale et décomplexée, elle a décidé de contourner l’obstacle.
Plutôt que le frontal, elle a choisi le collatéral pour remettre du poids dans son plateau de la balance.
L’homophobie n’aurait rien d’idéologique, et bien sûr ne relèverait en rien d’un ordre moral, non ce serait plutôt une conséquence inévitable de choix qui s’imposent en raison de contradictions indépassables entre intérêts de différentes populations. On ne serait dès lors pas homophobes, et surtout pas par une volonté de nuire, ni même de s’opposer, mais contraints et forcés à des choix imposés par des intérêts supérieurs.
Il suffit pour cela de prétendre que les droits des uns porteraient atteintes à d’autres. Et si possible à d’autres dont la vulnérabilité fait consensus. D’où les enfants. Retour de la moralité. Qui ne veut protéger les enfants ?
L’équation est assez simple en fait : quand on ne peut pas dire l’homophobie, c’est bien, commençons par neutraliser la thèse inverse, l’homophobie c’est mal. Peu ont envie d’assumer d’incarner le mal. Ensuite, il sera bien plus facile de faire assumer des choix qui sont homophobes. Puisque ce n’est pas blâmable.
C’est une façon de procéder qui a également fait ses preuves en matière de racisme. Les violences, discriminations passent d’autant mieux qu’on prétend les expliquer par des raisons objectives, factuelles. On peut s’abriter derrière l’idée que n’est pas du racisme mais des circonstances qui ont imposé des choix. Un intérêt supérieur à la valeur des vies.
Mais une fois qu’on s’est habitué à admettre que ces vies n’ont pas de valeur et que nos choix ne sont en rien moralement condamnables, là on peut passer à nouveau à l’étape suivante. Puisque ces actes, ces discriminations homophobes ou racistes, parfois les deux d’ailleurs, sont justifiés, pourquoi ne pourrait-on pas les assumer et les revendiquer pour ce qu’ils sont.
Face à cette mécanique qui se développe à vitesse effrayante, nous continuons à sous-estimer l’ampleur des dégâts.
Bien sûr, il faut continuer à dénoncer et démasquer l’homophobie sous toutes ses formes, insidieuse, banale, structurelle, institutionnelle, politique, brutale ou policée.
Mais il faut cesser de croire que cette dénonciation, ce rendre visible suffisent. Pas plus que qu’il suffit de croire que parce que nos revendications sont justes, elles vont automatiquement susciter l’adhésion.
Nécessaire mais non suffisant.
Il faut aussi cesser de penser que parce que nous recevons des témoignages de solidarité, des soutiens et des re-tweet dans le monde des réseaux sociaux, nous avons avec nous la population.
Les messages de nos opposants ne s’adressent pas à ces soutiens, qui sont réconfortants par ailleurs et là encore nécessaires, mais à une frange de la population qui a fini par croire que l’amélioration de sa situation qu’elle ne voit matériellement pas venir, passera par des repères identitaires dont on l’aurait expropriée.
Et à qui nos opposants ne cessent de répéter qu’il ne peut y avoir de projet commun entre eux et nous.
Nous nous rassurons en pensant que la minorité qui nous combat est une minorité justement. Nous oublions, que le pouvoir d’une minorité ne se mesure pas seulement à son poids numérique (et heureusement pour nous, sinon nous n’aurions jamais fait avancer nos droits) mais plutôt à l’influence qu’elle exerce en des points stratégiques et sur sa capacité à mobiliser plus que son opposition.
Aujourd’hui, nous pouvons encore compter sur la compréhension d’une majorité de la population. Ce qui n’implique pas qu’elle se mobilisera à nos côtés. Qu’elle n’estimera pas nos combats secondaires. Potentiellement sacrifiables. D’autant plus que la situation se tend sur des fronts multiples. Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces réflexes, et ne choisissons-nous pas nos priorités ?
D’autre part, avons-nous fait l’effort que nous reprochons à la gauche en général de ne pas avoir fait, à savoir prendre le temps d’inclure nos droits dans un projet global crédible, audible, où s’articulent les droits de chacun ?
A nous adosser quasi exclusivement aux droits de l’homme, nous en négligeons la dimension politique (ou la réduisons au monde politico-médiatique et associatif) et le versant matériel.
Les classes populaires, les autres minorités ne sont pas contre nous, en revanche, elles ont d’autres urgences que de nous défendre. Et nous aurions tort de le leur reprocher.
Le sida c’est la guerre disait Act Up. L’homophobie aussi. Il est tentant de l’oublier. De la croire renvoyée au Moyen-âge. De la penser résiduelle et limitée à un groupuscule de connards, là où nous sommes confrontés à une minorité certes, mais organisée, déterminée, qui dispose de moyens incomparables et déploie des stratégies pensées qui gagnent chaque jour en influence et nocivité.
Eux sont prêts à la guerre. Et nous ?


jeudi 3 novembre 2016

Les mots justes



Les mots justes

Non seulement les gouvernements Hollande auront-ils sacrifié toute une partie de nos droits, renoncé à l'émancipation et à l'éducation populaire, mais ils auront fait reculé la lutte contre l'homophobie, transformant celle-ci en clause de conscience et (re)fait de nous des cibles.

Manifester pour refuser aux homosexuels de bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels et s'opposer à l'éducation aux stéréotypes de genre n'est donc pas une manifestation d'hostilité à l'égard des homosexuels.

En revanche estimer le contraire est visiblement, pour la cour d'appel de Paris1, pas une opinion et ne relève pas de la liberté d'expression, mais est à l'inverse donc, une manifestation d'hostilité que cette cour a qualifiée d'injure.

Cette décision revient à estimer qu'appeler à la discrimination n'est pas condamnable mais la dénonciation de ce fait, elle, l'est.

La Manif pour tous a bien compris l'importance de cet enjeu de la définition de l'homophobie. Dès sa structuration, elle s'est efforcée de déguiser sous des atours aimables, tout en ballons et colifichets régressifs, la violence de propos qui ne font qu'affirmer une hiérarchie des orientations sexuelles. Hiérarchie qui commençait à devenir socialement et culturellement condamnable.

Cette bataille est avant tout culturelle et politique, si ils et elles ne veulent pas qu'on les traite d'homophobes, ce n'est pas parce qu'ils n'assument pas leur homophobie, c'est parce que dans le moment politique que nous traversons, il est plus intéressant d'en restreindre la portée jusqu'à priver le concept de toute utilité politique.

La manœuvre fonctionne et la justice, après les politiques et les médias qui s'étaient vautrés dans ce barnum, emboite le pas. Les institutions n'ont jamais été nos alliés, et tout changement qui y est porté, l'est toujours en partie parce que nous les y avons contraints. Rien ne nous a jamais été donné, tout a été conquis.

Les plaintes2 de la Manif pour tous sont du même ressort que ses ballons. Il ne s'agit que d'appliquer à la politique les méthodes de la prestidigitation. Tu la vois la violence ? Abracadabra, psalmodions formules incantatoires qui paraissent innocentes, parons les de couleurs joyeuses, et le tour est joué, la violence, l'agression, ne seraient pas leur, mais dans le fait de s'y opposer.

Lorsque le terme homophobie a été forgé, c'était en pleine conscience qu'il y avait nécessité à nommer les mécanismes d'exclusion. Peu à peu nous avons, de haute lutte, réussi à l'imposer. Mais au fur et à mesure qu'il entrait dans le vocabulaire commun, nous avons perdu de vue que son usage, sa définition, son périmètre dépendent de rapports de force.

Imposer ses propres termes n'a rien d'anodin : c'est dicter ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ce qui peut se penser. Et dans quelles conditions.

La Manif pour tous a rapté le « pour tous », diabolisé le « genre », s'est approprié la « famille », nous parle désormais de « PMA sans père », et s'emploie à siphonner « l'homophobie ».

Parce qu'elle apparaît moins concrète que des revendications de droits, nous avons collectivement tendance à sous-estimer cette bataille qui est pourtant le cœur de la lutte.

Mais quand nous perdons sur le sens des mots, comment espérons-nous faire comprendre et entendre ce que nous avons à dire ?

jeudi 28 juillet 2016

Le quinquennat du qui perd gagne. L’homophobie valeur de rassemblement




La lecture circonstancielle de l’homélie du cardinal André Vingt-Trois a conduit à une forme d’unanimité à y entendre un message d’unité nationale qui s’opposerait aux polémiques et divisions qui ont caractérisé les jours suivants l’attentat de Nice.
Une unanimité que vient à peine entacher les réactions d’internautes, plutôt liés à la communauté LGBT, soulignant à juste titre l’instrumentalisation de ces événements par André Vingt-Trois pour réitérer sa condamnation du Mariage pour tous et réaffirmer l’homophobie constitutive de ses convictions.
Par souci d’apaisement nous dit le diocèse de Paris, un tweet qui mettait en exergue la citation qui focalise le courroux des internautes a été retiré.
Le « souci d’apaisement », c’est décidément le leitmotiv qui caractérise la communication dès qu’il est question des droits des LGBT. Dès qu’il est question de les exclure surtout.
Car le diocèse précise bien que seul le tweet est retiré et que « le Cardinal André Vingt-Trois ne retire pas une citation de son homélie. Il assume parfaitement ce passage comme l'intégralité de ses propos »1.
On retrouve là, ce même « souci d’apaisement » superficiel que partage le gouvernement et qui justifie selon lui l’abandon de l’ouverture de la PMA et des ABCD de l’égalité.
Même vocabulaire, même discours assumé visant à prétendre que les droits des minorités seraient facteurs de division, et qu’il y aurait à y déroger au nom d’un impératif supérieur d’unité.
Voilà donc la violence enveloppée de prétendus modération, dignité et sens de la responsabilité. De ce point de vue hiérarques catholiques et socialistes ont trouvé leur convergence.
On se rappellera d’ailleurs, que c’était de Rome, sans hasard aucun, que Manuel Valls s’était adressé aux catholiques et aux opposants à l’intégration des droits des homosexuels dans le droit commun pour les assurer de l’opposition du gouvernement à tout texte d’ouverture de la procréation médicalement assistée jusqu'à la fin de la législature.

Unanimité politique, médiatique, religieuse, au nom de la nation.

Au qui perd gagne, toute une partie de la réaction peut désormais s’afficher en garante de la cohésion nationale, en autorité morale responsable. Sans que personne ne s’en offusque.

La multiplication des attentats, leur diversification, la dérive sécuritaire, l’implantation durable de l’extrême-droite et les gesticulations de la droite extrémisée imposent peu à peu leurs grilles de lecture, au point que, que l’homélie d’un prélat réactionnaire passe aujourd’hui pour porteuse de valeurs de rassemblement.

L’espérance a un visage, nous a-t-il dit, celui du Christ, l’espérance a un projet, le projet de rassembler l’humanité en un seul peuple … « Où trouverons-nous la force de faire face aux périls si nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’espérance ? »2 nous interroge-t-il ?

Qu’un cardinal, fut-il rétrograde, prêche pour sa paroisse, après tout c’est de bonne guerre, pourrait-on dire, comme s’y laissait aller ce matin une chroniqueuse politique-télé, mais ici médias et politiques s’accordent pour lui donner une autre résonance que confessionnelle et se font les relais de ses ambitions politiques.

En décidant de passer sous silence la violence des attaques d’André Vingt-Trois, puis en persistant en dépit de l’homophobie manifeste de ses propos à présenter son intervention comme porteuse de valeurs de rassemblement, ils se font les complices placides de celles-ci.

Voilà donc le prix idéologique de la gestion politicienne de l’ouverture du mariage, on peut désormais stigmatiser des « déviances », leur attribuer la responsabilité de la dégradation de la société en haine et violence mais prétendre concourir avec la bénédiction de la classe médiatico-politique à une unité nationale dont la condamnation de l’homophobie ne fait pas partie.

Le cardinal de Paris ne s’y trompe pas. Ni excuses, ni réels regrets. Un tweet retiré mais des propos assumés et même plutôt élargis au sein de dénégations de pure forme : "En aucun cas, il ne voulait cibler une mesure en particulier, surtout pas le mariage pour les couples homosexuels. Il ciblait plutôt l'ensemble des évolutions sur la bioéthique, la fin de vie, la gestation", explique le diocèse de Paris. »3

Une écoute un peu attentive de l’homélie d’André Vingt-Trois le confirmera. Les droits LGBT ne sont pas seuls dans le viseur ; il ne fallait pas être grand clerc pour y entendre, par exemple, les attaques à peine dissimulées contre l’IVG.

De la même façon que l’enjeu de la bataille contre le mariage pour tous dépassait très largement la seule question de l’égalité des droits. Il s’agissait aussi de priver le gouvernement de toute légitimité populaire et de celle des urnes, de se projeter porte-parole d’une prétendue majorité silencieuse et de bloquer durablement toutes les réformes notamment sociétales qui aurait demandé détermination et conviction. A trop focaliser, sur la PMA, on oublie que le droit de vote des étrangers ou le droit de mourir dans la dignité en ont par exemple tout autant fait les frais.

Cette ambition retrouvée d’une frange droitière d’imposer à minima ses limites à toute transformation sociale progressiste de la société française a besoin d’acolytes. Les médias et le PS en font office, qui continuent de servir la messe.

jeudi 28 avril 2016

PMA : J’voudrais bien mais j’peux point

 

« Les personnes LGBT ne sont pas des pigeons que l’on peut appâter tous les cinq ans, une promesse à la fois »[1] a réaffirmé l’Inter-LGBT en réaction aux propos de Laurence Rossignol sur LCP mercredi 20 avril. La ministre y estimait que « la gauche s'engagerait pendant la campagne présidentielle de 2017, à ouvrir l'accès à la Procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules ».[2]

Chiche ! donnons crédit à cette affirmation de l’Inter-LGBT de sa volonté prédictive (plus que descriptive comme le reconnaissait lui-même un des porte-parole de l’inter associative sur les réseaux sociaux).

La Marche des Fiertés de juillet prochain à Paris, qui rappelons-le sera la dernière de ce quinquennat, devrait nous en apprendre plus sur l’étendue de cette volonté de se dissocier de la communication gouvernementale.

Elle sera l’une des dernières occasions, de signifier collectivement et massivement au parti majoritaire qu’il ne pourra s’abriter derrière un mariage incomplet, inégalitaire et dont pour profiter, il est préférable de ne pas être trop en situation de vulnérabilité, pour prétendre afficher un bilan positif.

Il reste un an.

Mais à l’heure actuelle, il serait indécent de permettre aux représentants du parti socialiste de parader à la tête de nos mobilisations.

Car dans la balance, il y a des choix délibérés, tranchés alors même que tous les leviers du pouvoir étaient à disposition :

- l’absence d’une politique de fond contre les LGBT-phobies,
- les personnes trans laissées à l’arbitraire des tribunaux pour l’obtention de papiers conformes à leur genre. Tribunaux qui vont jusqu’à exiger opérations et stérilisation comme conditions de la modification de la mention du sexe sur les registres de l'état civil.
- la restriction de l’accès à la PMA. Et une obligation de mariage pour les lesbiennes pour pouvoir adopter leurs propres enfants et se voir garantir leurs droits et devoirs parentaux.
- Le refus de prendre des mesures pour protéger les enfants intersexes des opérations chirurgicales et mutilations génitales non consenties et médicalement inutiles



Dans ce contexte à quoi riment les propos de Laurence Rossignol ?

Bien sûr, il y a cette dernière Pride pré-présidentielle qui se profile et même, ce gouvernement qui ne voit rien, n’entend rien et ne fait rien de ce que sa gauche en attend, ne peut totalement ignorer que ça grogne y compris chez les LGBT.

Alors, certes il serait préférable de s’épargner une série de Marches à charge et des responsables chahutés, conspués, voire boutés hors des cortèges.

Le scénario socialiste idéal est connu. Aux socialistes, le rôle de l’adulte, responsable et raisonnable. Au mouvement gay, celui du pupille docile, exprimant sa gratitude au seul tuteur acceptant de le prendre sous son aile protectrice.

Mais, au fond, pour les scénaristes du pouvoir, notre observance de ce rôle taillé par avance n’est pas primordiale, tant ils orchestrent déjà, avec la complicité des classes privilégiées, la variante destinée à contrer toute critique venue de gauche, qui range les récalcitrants dans la catégorie des enfants gâtés, aux exigences renvoyées au caprice et prétendument contradictoires avec les responsabilités du réel.

Car il ne faut pas se leurrer, le message de la ministre ne nous est pas principalement destiné.

On peut d’ailleurs observer une redoutable cohérence dans la communication des gouvernements de François Hollande autour de la PMA.

Alors que la réforme a été enterrée, elle ne cesse d’être remise dans l’actualité par ceux-là mêmes qui l’ont renvoyé aux calendes.

Ainsi, rien que ces dernières semaines, Laurence Rossignol s’était déjà exprimée à ce propos à la suite du récent remaniement ministériel le 12 février sur BFM[3], et avait réitéré le 16 février dans Libération[4] « Ces sujets doivent être traités par une société apaisée. Je travaille à l’apaiser ».

Si vraiment la PMA n’avait été abandonnée qu’en raison de la violence de la réaction à la loi  Mariage pour tous, pourquoi passer son temps à la remettre sur la table, sans en parallèle travailler l’opinion à son bien-fondé ?



Depuis le début du quinquennat, les questions gaies n’ont été traitées que comme marqueur de différenciation entre la droite et la gauche, avec une volonté maintes fois réitérée d’incarner une position centriste modérée, jugée la plus susceptible de mettre en difficulté la droite tempérée.
Il s’agissait moins de transformer la société, que de se présenter comme seul à même d’enregistrer les évolutions de la société et de les traduire en terme juridiques et légaux. Ni plus, ni moins. Là s’arrête le projet de transformation sociale des gouvernements Hollande.

A aucun moment, il n’a été question d’entraîner le pays dans une voie de réflexion (encore moins de remise en cause) sur la nature structurelle des inégalités qu’elles soient sociétales ou économiques.

On se leurre à penser que le président serait intéressé par une étiquette de rénovateur, affubler un conservatisme consensuel d’un léger vernis de modernisation qui suffit à lui permettre de se renouveler et prospérer lui convient très bien.

François Hollande n’est pas très éloigné de ses prédécesseurs. Certes, il est bien moins brillant qu’un François Mitterrand se campant en pacificateur d’une France unie en 1988, après avoir conspué les clans et les factions et se rapproche plus du spectre Jospinien de 2002 dont le projet n’était pas socialiste.

Néanmoins le positionnement en réalité n’a pas beaucoup changé, et les ambitions à venir sont d’ors et déjà claires. Jean Marc Ayrault, dimanche dernier, au soir de la victoire dans la législative partielle de Karine Daniel, candidate PS dans la 3ème circonscription de Loire Atlantique, nous en a redonné, pour ceux qui n’auraient pas saisi, le refrain : «Je crois que c’est la responsabilité de ceux qui sont élus, ou pas élus d’ailleurs, de faire leur travail de façon exemplaire sans se disperser dans des querelles secondaires (...). C’est comme ça que nous retrouverons le chemin de la confiance»[5]. Entendez plutôt le chemin de l’Elysée.

Hé ho, entonne-t-on, ailleurs ! pour nous convaincre, qu’il n’y a de progressisme que différentiel. Ce slogan de dessin animé n’est pas sans rappeler les campagnes du milieu des années 80, et notamment le « dis-moi jolie droite, pourquoi as tu de si grandes dents » qui s’était inspiré de l’imaginaire des cartoons. « Au secours la droite revient » avait-on crié au loup, en ces années-là.



On semble avoir oublié au PS que ces campagnes avaient débouché sur une défaite aux législatives …

Qu’importe, c’est au nom de ce seul argument «le PS ou la droite » qu’on essaie de nous enfermer dans une alternative irrecevable : accepter de reléguer nos droits élémentaires dans la catégorie accessoire, ou se voir réduit à occuper dans la balance tactique du PS, la plateau opposé de LMPT et des réacs, dans une symétrie immonde qui n’a pour but que de construire une prétendue médiane.

Nous ne sommes « pas des pigeons que l’on peut appâter tous les 5 ans une promesse à la fois ». Mais, quelle autre promesse nous fait le PS que celle d’avoir à choisir entre deux droites ? Bien malin, qui sait qui avalera quel appât.



Le PS veut le beurre et l’argent du beurre, séduire un centre élargi et rallier sans condition les électeurs de gauche.

Sortir de ce piège implique d’un point de vue communautaire de nous adresser, au-delà de nos cercles militants et des politiques, à l’opinion publique que nous devons convaincre que ces clés de lecture de nos revendications sont fausses.

Le mariage a été défendu comme une fin en soi, une forme d’aboutissement de l’égalité. Il n’est donc guère étonnant qu’il soit désormais affiché comme tel dans le bilan quinquennal. C’est cet axiome même que nous devons récuser.

Sans diminuer l’intérêt de cette ouverture, c’est à nous de démontrer qu’elle ne peut véritablement prendre sens qu’inscrite dans un mouvement général de la société vers l’égalité, et non si elle doit signifier l’enterrement d’une telle dynamique.

A nous de manifester que nos revendications s’inscrivent dans une interrogation globale des systèmes de domination et de porter une remise en question de l’inégalité républicaine objective et structurelle qui dépasse nos seuls intérêts.

Aujourd’hui, nous sommes à l’envers. Nous sommes perçus comme approuvant une normativité majoritaire dont nous ne demanderions que des ajustements qui nous bénéficieraient spécifiquement, quand c’est de tout l’inverse que nous devrions nous faire les relais : à partir de nos spécificités pointer la normative institutionnalisation des discriminations.

Pour ma part, je demeure persuadée que c’est en travaillant à une autonomie réaffirmée et à la mise en valeur de l’originalité de nos points de vue que se trouvent les solutions. Encore faut-il pour cela, se tourner vers nos propres ressources plutôt que de nous en remettre prioritairement aux bienveillance et volonté supposées d’experts et acteurs extérieurs.

Si nous en revenons à la PMA, cessons de brandir des sigles désincarnés qui ne suscitent aucune empathie, acceptons de dire haut et fort que nous voulons une refonte générale de la filiation, cessons de laisser les politiques se cacher derrière des prétendues peurs et confrontons-les au fait « qu’ils ont juste une vision rétrograde de la filiation ou du devenir parent ».[6]
Multiplions les témoignages concrets des effets de leurs lois comme le font les Enfants d’arc-en-ciel, valorisons nos propres experts[7] et le savoir-faire de nos militants sur le terrain.
Ne nous réfugions pas derrière des ultimatums et des menaces électorales aléatoires, mais assumons nos positions. Oui, le mariage est une avancée. Non, il n’est pas l’égalité. Et non il ne tient pas lieu de politique contre l’homophobie et la transphobie.

Si le mariage et les systèmes de parenté représentaient la fin du politique, la solution absolue et définitive aux discriminations et à la domination, l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale, les hétéros s’en seraient aperçus, non ?

Alors, osons dire qu’il n’y aura pas de politique de gauche sans droits pour les minorités. Toutes les minorités.

Confrontés à une société qui organise la précarité et se replie sur l’autoritarisme, sur la désignation de boucs émissaires et le racisme institutionnalisé, il est plus que temps de réaffirmer que nous n’en serons ni l’alibi, ni les faire-valoir.

vendredi 20 novembre 2015

Les Etats généraux LGBTI : d’Avignon à la Marche des Fiertés 2016



Dans un contexte extrêmement difficile, qui voyait des militants avoir à la fois la tête à Paris et à Avignon, les organisateurs ont réussi à permettre aux nombreux participants qui s’étaient réunis pour ces Etats généraux LGBTI[1] d’échanger dans une sérénité qui n’avait rien d’évidente.

Au départ, personne ne savait vraiment ce qu’il allait en être, et beaucoup sont venus avec une bonne dose de scepticisme et des attentes minimalistes. Mais sans tomber dans la naïveté ou le dithyrambe, je crois pouvoir affirmer que les participants sont repartis plutôt contents d’être venus, et ça, par les temps qui courent, ce n’est pas négligeable.

Pas de révolution, le mouvement associatif ne ressort pas de là avec une nouvelle organisation structurelle, une stratégie prête à l’emploi et une liste de revendications claires et hiérarchisées. Ça peut sembler frustrant à certains, pour ma part ça me va bien.

Dans cet esprit, il ne me paraît pas négligeable que le fait de se retrouver, physiquement, nombreux, dans un même lieu ait contribué à lutter contre le marasme et le sentiment d’isolement dans lequel la séquence mariage a plongé nombre de militants.

Il ne me semble pas anodin non plus que les oppositions, divergences et diverses tensions aient été pour une fois incarnées, portées par des personnes et non exprimées au travers de posts, textes, images ou de quelques phrases qui perdent à travers leurs supports leurs qualités charnelles et leurs failles comme leur chaleur humaine. Parfois un sourire, une bonne grosse blague en font plus pour faire avancer une idée que la plus solide des argumentations.

Sur un jour et demi, il est difficile de traiter de tous les sujets, des insatisfactions et perspectives ainsi que de se mettre d’accord. Ces Etats généraux ont donc eu beaucoup de limites, certaines thématiques ont été à peine évoquées et l’état des lieux plus facile à dessiner que l’avenir. D’où la frustration sans doute de ne pas repartir avec des éléments concrets. Et peut-être la difficulté d’expliquer à ceux qui n’étaient pas là, une certaine satisfaction.

Le parti pris des organisateurs de ne pas décider à l’avance de ce que seraient ces Etats généraux a pu déconcerter, faire craindre un barnum improductif de plus, en même temps il a offert une liberté de parole très confortable, propice à faire émerger que les oppositions et les rapports de forces ne sont pas aussi certains, simples, tranchés et absolus que parfois nous nous en persuadons. Confronter les points de vue, les expériences très tranquillement a mis en évidence que nous n’étions pas (pas toujours du moins) si éloignés les uns des autres, que les lignes de fracture n’étaient pas toujours où elles semblaient être mais également mis en lumière le défaut de connaissance mutuel du travail des autres acteurs de la communauté.
De quoi nous rappeler notre peu d’impact et la nécessité non seulement de nous adresser dans nos actions à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de cette fluctuante communauté et au-delà de nos périmètres de confort.

Ces Etats généraux se sont conclus sur la nécessité de prolonger les rencontres, essentiellement sous 4 formes :

- la bonification au quotidien des prises de contact et échanges de coordonnées entre interlocuteurs qui désormais se connaissent ; l’information réciproque, l’identification des ressources, le dialogue, le partage de savoir faire doivent trouver à se poursuivre à tous les étages : interassociatifs comme interpersonnels.

- l’organisation d’étapes régionales doit continuer. Afin de permettre l’invention de mutualisations adaptées aux situations locales, d’amplifier la portée de nos voix sur tous les territoires, les aider à se faire écho d’une région à l’autre mais aussi de cultiver l’état d’esprit de ces Etats généraux et participer pleinement à la préparation d’une seconde édition à l’échelon national.

- les rencontres d’Avignon se sont terminées sur un constat unanime de la nécessité d’une deuxième session, qui après, la phase de l’initiation d’un dialogue, doit entrer dans le cœur des débats. Certains de ces débats pourront trouver des traductions concrètes, d’autres seront plus ardus à mener mais ces Etats généraux ont montré qu’il était possible de mettre les désaccords sur la table et que les positions n’étaient pas aussi figées qu’elles le semblent.
Qu’en partie au moins, certains de ces désaccords reposent sur la méconnaissance de ce qui fait la réalité des unes et des autres.
Quoi qu’il en soit, une majorité s’est dégagée pour en finir avec le fait d’enterrer les débats par avance au prétexte qu’il y aurait divergences.
Et à plusieurs reprises, ont été pointées les conséquences de la recherche systématique d’une position consensuelle qui s’affirme au détriment des plus exposés d’entre nous aux violences.
D’où la nécessité de re-trouver des modes de fonctionnements non seulement plus respectueux des minorités en notre sein mais qui prennent en compte aussi les dimensions d’urgence et de vulnérabilité.

- enfin, compte-tenu du contexte politique, du contexte électoral, de notre peu de poids dans le débat public, du coup d’arrêt qui a été porté à nos revendications, la question de la coordination des différentes marches des Fiertés se pose.

Tout naturellement aussi la question de la représentativité et de l’efficacité de la Marche des Fiertés parisienne de juin prochain s’est retrouvée au cœur des préoccupations.

De fait le centralisme républicain politique, administratif et médiatique français pèse sur nos organisations.

De fait, la marche de Paris ne peut pas être la marche d’une ville ; les Parisiens bénéficient d’un éclairage privilégié et national, de cette situation leur incombent des devoirs vis-à-vis de leurs pairs en régions.

La marche des Fiertés de Paris n’appartient ni à ses organisateurs, ni même aux Parisiens, elle est notre patrimoine commun.

Elle est notre outil principal de visibilité. Et nous ne pouvons nous permettre de mettre des centaines de milliers de personnes dans la rue sans nous interroger collectivement sur le message qu’elle doit porter et sur la façon de maximiser son efficacité.

L’enjeu est d’autant plus sérieux, que cette marche sera la dernière avant les élections présidentielles. Si nous ne parvenons pas à nous saisir de ce levier pour nous affirmer acteurs des débats, d’autres n’hésiteront pas soit à nous réduire au silence soit à produire en nos lieux et place le bilan du quinquennat écoulé et à nous imposer leurs priorités et calendriers.

L’Inter-LGBT a été invitée à se dépasser elle-même et à prendre en compte qu’elle ne peut se contenter ni de sa dimension parisienne ni de sa propre légitimité.

Comme souvent dans ce type d’événements, cette discussion initiée par la plénière de restitution du travail des ateliers s’est poursuivie dans les coursives. Et il a été demandé à l’Inter-LGBT de se mettre au service de la dynamique des États Généraux et d’organiser à court terme (d’ici deux mois, le temps d’en assurer une large communication communautaire et de s’organiser pour ceux qui devront faire le voyage), une réunion publique conviant à la fois des représentants de toutes les associations et collectifs qui ont participé à cette première session, mais aussi toutes celles et ceux qui n’ont pu faire le voyage en Avignon, ou qui souhaitent se joindre (individus compris) à cette énergie manifestée, afin que nous puissions le plus collectivement possible définir ensemble ce que nous souhaitons faire de ce patrimoine commun qu’est donc la Marche des Fiertés.

La situation est exceptionnelle et demande une réponse qui ne l’est pas moins. Face aux militants qui l’interrogeaient, Jérôme Beaugé, président de l’inter-LGBT s’est engagé publiquement à répondre à cette demande sous réserve que ses adhérents l’approuvent.

La question qui leur est posée est relativement simple, les Etats généraux ont montré une volonté commune dans le respect de nos spécificités de redonner un élan collectif à nos expressions et de permettre aux plus vulnérables d’entre nous d’être entendus et défendus.

Pendant 3 jours à Avignon, une centaine d’associations, plus de deux cents participants se sont efforcés d’ouvrir espaces et perspectives à la constellation LGBTI au-delà de leurs chapelles respectives. L’Inter-LGBT doit se saisir de cette responsabilité pour, en lien et en coopération avec les organisateurs des Etats Généraux, faire perdurer l’ouverture dont ces derniers ont été moteur et peuvent être garants. Ensemble ils doivent travailler à une première traduction immédiate et concrète de cette mobilisation réaffimée.


[1]Les Etats généraux LGBTI se sont déroulés les 13, 14 et 15 novembre 2015 à Avignon.
http://www.etatsgenerauxlgbti.fr/

mercredi 18 novembre 2015

La déchéance de nationalité pour lutter contre le terrorisme, vraiment ?

 

Devant le Congrès réuni à Versailles lundi (16 novembre 2015), François Hollande le clame : « Nous devons pouvoir déchoir de la nationalité française un individu condamné pour atteinte aux intérêts de la nation ou pour acte terroriste, même s’il est né français, dès lors qu’il a une autre nationalité ».

Au-delà de l’efficacité plus que douteuse concrètement d’une telle mesure dont une version light existe déjà[1], le message est avant tout affichage politique. Et que nous dit-il ?

Que les terroristes ont d’ores et déjà remporté une bataille. Un Président de la République porté par la gauche au pouvoir nous appelle à nous ranger en union sacrée derrière une mesure qui propose de lier, toujours plus, le traitement pénal aux origines de l’individu et aux modalités de son acquisition de la nationalité française. Qui renforce des catégories de traitement différencié entre français. Qui trie entre ceux qu’on peut déchoir de la nationalité française et les autres. Qui réaffirme l’idée qu’un binational n’est pas un Français à part entière mais toujours potentiellement un étranger.

Les mêmes qui, alors que le pays dans sa grande majorité essaie de ne pas vaciller dans la terreur, prétendent faire de la République la vigie de la résistance tentent de nous entraîner[2] à abattre son esprit même (quand déjà, la pratique, est plus que défaillante) en attaquant l’article premier de sa constitution : «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. »[3]

Nous scinder sur les bases d’une pureté identitaire fantasmée, l’extrême-droite et les terroristes en rêvent, un Président socialiste le fait. Cette justice d’exception n’a qu’une fonction, ajouter à la sanction pénale de l’état de droit, la possibilité de séparer, d’expulser, de bannir d’un corps national fantasmé l’altérité érigée en source originelle de tous les dangers.

La déchéance de nationalité ne lutte pas contre le terrorisme, elle cède à la première de ses exigences.

Que François Hollande dans sa stratégie de confrontation binaire avec Marine Le Pen (censée le mener à un second quinquennat) choisisse de se placer dans les bottes de l’extrême droite est une chose, en revanche l’accepter, nous y soumettre ou non, relève de notre responsabilité. Même pas peur ? Il serait peut-être au contraire temps de reconnaître la peur pour ne pas la laisser nous dominer.

Notre société fabrique des enfants qui assassinent, ces assassins sont nos enfants. On peut souhaiter s’aveugler sur cette douleur. La nier n’y changera, ni ne résoudra rien.



[1] « Les cas de déchéance de nationalité, dans la configuration actuelle, sont rares. Selon les chiffres du ministère de l'intérieur, 26 déchéances de nationalité ont été prononcées – toutes pour terrorisme – depuis 1990. Mais elles se sont récemment accélérées : alors que la dernière remontait à 2006, Bernard Cazeneuve a signé six décrets en ce sens à lui seul depuis son arrivée place Beauvau. » in « Etendre la déchéance de nationalité », Louise Fessard, Mediapart, 16 novembre 2015, http://www.mediapart.fr/journal/france/161115/etendre-la-decheance-de-nationalite?onglet=full

[2] « 91% des sondés approuvent l'élargissement des possibilités de déchéance de la nationalité française » in « Attentats: 73% des Français estiment que Hollande est à la hauteur », BFMtv, http://www.bfmtv.com/politique/attentats-73percent-des-francais-estiment-que-hollande-est-a-la-hauteur-930980.html

[3] Article 1 de la Constitution :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales. »


samedi 31 janvier 2015

Charlie White : un ordre de plus en plus straight






Il n’aura pas fallu bien longtemps aux politiques pour s’exonérer de toute responsabilité dans la survenue des événements de janvier 2015. Et transformer le soutien à la liberté d’expression en injonction de sujétion à l’expression majoritaire.
Alors je suis effrayée. Oui. Par la rapidité avec laquelle, sous le règne de l’émotion, nous abdiquons en son nom pourtant, notre liberté critique.
Beaucoup s’étaient gaussé des Américains, bien prompts, selon nous, à se laisser embarquer dans les croisades bushiennes adossées à une vision manichéenne d’un occident pourfendeur du Mal. Mais nous voici à notre tour invités à nous draper dans nos certitudes morales et politiques d’incarner l’absolu démocratique.
Bien sûr notre liturgie est différente. Qui puise ses accents mythologiques dans notre conviction historique d’entraîner le monde vers les lumières. Voilà donc, la république en danger, qui nous appelle à rejouer Valmy, à retrouver dans les accents lyriques de Michelet la mobilisation d’un peuple qui refuse de se laisser dominer.
La très grande majorité de celles et ceux qui se sont proclamés et affichés Charlie l’ont fait, ce n’est pas discutable, en se réclamant de la solidarité, de l’ouverture à la différence et du refus de l’anathème.
Et le Je suis Charlie fut pensé à n’en pas douter comme une main tendue, un témoin viral assez flou pour se propager à grande vitesse et répondre au besoin immédiat de lien. De ces gestes qui relèvent de l’émotion pure, et ne visent qu’à apaiser une douleur. A conjurer la menace. Un geste simple. Universel. Mais précisément là, le bât blesse. L’assimilation en un seul terme de l’objet, des meurtres et de leur condamnation a entraîné mécaniquement une sanctuarisation de l’objet, se transformant en sommation à n’être qu’un et interdisant toute réflexion sur ce un.
Les mouvements sociaux ont ceci de particulier que leur sens ne se forme pas de l’agrégation des messages qu’entendent porter les participants. Il arrive souvent qu’ils servent à justifier exactement l’inverse.
Il ne s’agit pas ici de venir redoubler les textes qui ici où là s’efforcent de dénoncer et déconstruire en détail la tonalité des réponses gouvernementales, inscrites quasi unilatéralement dans le registre de l’autoritaire et du sécuritaire : répression judiciaire, militarisation de l’ordre public, renforcement des mesures d’exception et de la surveillance administrative de l’expression, etc., mais plutôt de m’étonner du silence relatif des associations gays et lesbiennes dans l’opération de récupération et de contrôle social qui est à l’œuvre.
Pour mieux effacer les conditions politiques et économiques qui produisent des soldats perdus et l’intérêt qu’il trouve à voir perdurer ces conditions, le gouvernement a choisi de prétendre que nous ferions face à un défaut d’autorité morale.
Sans aucune vergogne, il s’efforce d’organiser une focalisation sur l’école pour mieux faire accepter l’idée qu’il n’y aurait aucun facteur social à la fabrication de la violence. Avec dans ce mauvais remake des classes dangereuses, un premier rôle attribué aux enfants de l’immigration posés à priori en sauvages dépourvu de morale qu’il conviendrait de civiliser. Quoi de mieux que de faire porter la responsabilité de la violence de notre société sur ceux qui en pâtissent en premier lieu ? Et on n’est prié de ne voir là aucun amalgame, bien sûr. Peut-on se montrer plus cynique encore ?
Car il n’est pas question de s’intéresser aux conditions, moyens ou qualité de l’enseignement. Non, on nous annonce seulement le sacrifice de l’instruction au profit de la morale et du conditionnement, la confusion de l’éducation avec la rééducation. Ce que la responsable politique de la rédaction de France 2 a traduit sans artifice par la nécessité de « traiter » ceux qui ne s’y prêtaient pas de leur plein gré[1].
Donc plutôt que de traiter des causes, de s’interroger sur la faillite collective qui a conduit à ces meurtres odieux et des enfants français à s’imaginer un destin en assassins, on préfère occulter toute forme de dimension systémique. Et pour s’assurer de cette occultation, tant pis s’il faut traquer jusque dans les écoles primaires de potentielles mauvaises graines qu’on pourra désigner (mais toujours sans faire d’amalgame comme il se doit) à la majorité de la population qui elle, se veut exempte de toute responsabilité. Ajoutant ainsi aux discriminations, une nouvelle dose d’humiliation. Banalisant et autorisant un peu plus encore les stigmatisations à priori. Et justifiant à l’avance la surenchère de surveillance et de contrôle social à venir. Tout comme les violences islamophobes. Dont on s’accommodera comme de conséquences collatérales et inévitables. Justifiées par le deuil national !
Alors que nous ayons choisi de nous dire Charlie ou pas, nous sommes en train de nous faire enfler.
Où sont passés les messages d’amour, de bienveillance, d’écoute et de partage que souhaitaient opposer les manifestants au terrorisme ? la volonté de vivre ensemble ? Le refus de l’injustice ? et la célébration de la liberté d’expression ? On ne fabrique pas l’adhésion par la contrainte. Par la surenchère de contrôle. Par le refus de la différence.
Que ne résonnent notre colère et notre indignation devant cette dénaturation ?
L’union nationale est orchestrée politiquement pour n’autoriser qu’une seule partition.
Qui interdit l’analyse de nos politiques extérieures. Du racisme structurel et institutionnalisé. Qui s’exonère de lutter contre les discriminations. La différence est aujourd’hui suspecte. Le communautaire discrédité, accusé de dérive identitaire. Le savoir-faire associatif dédaigné. Quand il faudrait faire l’inverse, se tourner vers ces ressources vives.
Un seul message est toléré qui veut que pas une tête ne dépasse. Qui nous condamne au binaire du pour ou contre. Interdit le débat contradictoire et l’expression des désaccords. Désigne des hérétiques à la vindicte.
En tant que gouines et pédés, nous connaissons bien la violence de l’assignation à l’universel. Du refus de la singularité. De l’invisibilité imposée. Nous devrions être au premier rang du refus de cette offensive de la conformité.
Encore une fois il nous est asséné qu’il n’y aurait pas d’alternative. Ce serait la république autoritaire ou le terrorisme. Encore une fois nous sommes sommés de nous fondre dans un seul moule sous la menace. De nous plier à un seul modèle. Revoilà les bons français ! #NotInMyName.


« C'est justement ceux qui ne sont pas "Charlie" qu'il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui "balancent" sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. »
Nathalie Saint-Cricq (responsable du service politique de France 2), lundi 12 janvier 2015, France 2, journal de 13h.