mercredi 14 février 2018

Homophobie et auto-absolution politique













Alors que deux agressions lesbophobes1 et homophobes2, physiques, se sont produites ces derniers jours, il aura donc fallu que SOS homophobie s'émeuve3 du silence gouvernemental à ce sujet pour que le Premier ministre, Edouard Philippe4 et sa secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre hommes et femmes, Marlène Schiappa5, daignent réagir et condamner par tweet ces agressions.

Deux tweets tardifs donc, et fort peu spontanés.

Contrastant avec d'autres empressements quand on se place sur le plan de la sémiologie, un registre d'autant plus intéressant que le Président de la République et ce gouvernement n'ont eu de cesse d'afficher l'encadrement de leur communication en signe alpha de leur politique.

Un timing parlant, d'autant que si l'utilisation tweeter s'inscrit dans une forme d'économie de la rapidité, dès lors que cette dimension, on l'a vu, n'était pas recherchée, le tweet devient plutôt synonyme de service minimum en matière d'expression publique.

On pourrait objecter que les médias portent leur part de responsabilité dans cet état, pour peut-être n'avoir pas sollicité de réactions officielles. On sait nos ministres, cependant, aptes à saisir micros et caméras pour délivrer les actualités qui leur chantent et déchantent sans trop se préoccuper des questions initialement posées.

Et dans un cas comme dans l'autre, le thermomètre est révélateur des intérêts respectifs.

Une fois évacuée l'indolence manifeste n'y aurait-il pas matière à s'attarder sur ce que ces tweets arrachés trimbalent ?

Peut-on se contenter de les ranger dans les tiroirs des condamnations convenues et, obligées, littéralement ?

L'Etat ayant ainsi empli la fonction symbolique qui serait sienne de soutien aux victimes et de rappel de valeurs communes.

Mais s'en tenir au dont acte qui s'en suivrait ne serait-il pas alors participatif d'une politique qui n'est pas sans poser problème de confusion.

Car bien qu'acculé à réagir, l'Etat en fait poursuit une autre logique que la seule lutte contre l'homophobie et cette logique n'est pas nouvelle, ni même consubstantielle de la Présidence Macron.

Rien de cette lutte n'est venu spontanément des gouvernements de la République, tout au contraire, l'engagement ne s'est construit, pierre par pierre, que par l'action des activistes et associations de lutte contre les discriminations et contre le sida qui ont su imposer leurs combats et susciter des relais, des soutiens, des compréhensions. Voire des convergences.

Mais convergence ne signifie pas adhésion pour autant, encore moins semblable.
Contraindre l'Etat à agir, à prendre des responsabilités qui sont les siennes ne saurait faire oublier que deux légitimités s'affrontent ici qui ne se recouvrent pas et qu'au vu des rapports de force, s'en remettre à l'Etat en la matière ressemblerait furieusement à de la naïveté dangereuse. Car si l'Etat est acteur de la lutte contre l'homophobie, et nous nous sommes - et continuerons - assez battus pour qu'il en soit ainsi, comme pour accéder à nos droits et aux moyens sans lesquels ils ne sont que papier de chiffon, impossible de passer sous silence le fait que l'Etat est tout autant acteur de l'homophobie. Par ses institutions comme du fait des choix et actes de ses représentants.

Laissant perdurer des discriminations qui nous frappent, couvrant de culture patriarcale et de conservatisme idéologique des violences quotidiennes, qui pour n'être pas directement physiques n'en atteignent pas moins les corps et les vies.

Quand il n'organise pas lui-même ces violences par ses inactions, comme en n'assurant pas les actions de sensibilisation nécessaires ou les soumettant à un consensus d'autant plus introuvable qu'il n'a jamais donné les moyens d'y parvenir et que chacun de ses renoncements redonne force et vitalité aux oppositions.

Quand il délègue au libéralisme, à la possession et l'argent, la liberté d'être et renvoie les solidarités effectives aux familles, exposant les plus vulnérables aux violences y compris domestiques et patronales, à la dépendance et aux chantages ou encore au bon vouloir des bailleurs.

Quand il contraint des mères à passer par le mariage et l'adoption pour assurer la protection de leurs enfants, passe outre les condamnations internationales pour continuer à refuser de retranscrire des états civils et persister à blanchir des maltraitances juridiques ou médicales. Quand sa justice administrative décide qu'oeuvrer à améliorer la vie des homos et trans ne participe pas de l'intérêt communal.

Encore en nommant au gouvernement des ministres qui se sont illustrés par leur oppositions aux droits des homos et trans, ce qui à tout le moins envoie un message clair qu'il y a, pour paraphraser le premier ministre, place dans la République française pour certaines formes d'agressions homophobes, à condition qu'elles aient emprunté à une forme discursive policée plutôt que vulgaire ou qu'aux coups directement physiques.

En présentant l'accès universel à la PMA et les préjugés homo-lesbo-transphobes comme à débattre, faisant sans complexe des homos, trans et leurs enfants, les cibles d'un déchaînement de violence dont il ne méconnait pas les effets mais qu'il contribue à minimiser et même à favoriser quand il réserve l'emploi du terme « brutaliser »6 aux consciences des opposants auxquels il assure à répétition qu'ils seront écoutés.

Le « en même temps » étant ici abus de vulnérabilité. La PMA peut-être, d'ici la fin du quinquennat, nous dit sans dire complètement le président qui a fait de son « je fais ce que je dis » un style et prétendait pendant la campagne établir avec le pays une relation de clarté7.

Une prudence dans le choix des mots qui n'a donc rien d'anecdotique. Et qu'on retrouve constante autant chez le Macron candidat8 que président qui n'a jamais prononcé d'engagement ou de promesse préférant chaque fois se réfugier derrière des assertives ne se référant qu'à un avis favorable.

Et ce alors même que du point de vue du diagnostic, il avait été, là, à l'inverse très clair : « Le fait que la PMA ne soit pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes seules est une discrimination intolérable. »9

Un intolérable avec lequel on nous appelle pourtant à composer sur une période qui menace de se transformer en jour sans fin et pour un résultat sans autre garantie que d'avoir offert encore une amplification médiatique aux évangélisateurs logorrhéiques de l'inégalité. Le candidat nous avait prévenu les questions éthiques « ne sont pas prioritaires sur le plan de l’action politique »10.

Les promesses n'engagent que ceux qui y croient dit l'adage politique, ici la foi reposerait sur moins encore.

Et en échange de cette carotte potentielle, nous devrions nous résoudre à ce que malveillance et bêtise se paient au prix fort par nombre d'entre nous.  « Il faut savoir entendre, laisser place au dissensus et non l'écraser »11 Joli renversement car jusqu'à nouvel ordre, ce ne sont ni les hiérarques de l'Eglise catholique, ni ceux de la Manif pour tous qui se font recoudre aux urgences ou harceler jusqu'au fond de nos campagnes.

Si nous ne souhaitons pas voir nos vies se transformer en un interminable exercice de rappel sur chemin de croix, nous ne saurions laisser loisir et prétention à l'Etat de se positionner en celui qui définirait le périmètre de l'homophobie et de ce qui n'en est pas, pas plus que de décider de qui en sont les acteurs ou les combattants.

Rappelons-nous qu'il est très différent d'exercer une vigilance extrême quant à la réalité des actions menées, d'exiger de l'Etat qu'il assume les responsabilités qui lui incombent ou de lui permettre d'outrepasser ses prérogatives.

Au-delà de notre propre expérience, l'exemple de la lutte antiraciste doit également nous alerter sur la tentation des gouvernements de cantonner la protection des minorités à des mesures ponctuelles, partielles et morales. De renvoyer sur des responsabilités individuelles de méchants pas beaux, ce qui relève à minima aussi de discriminations systémiques.

Bref de taper sur les doigts de ceux qui rayent la carrosserie mais sans jamais se préoccuper du moteur.

Il est d'actualité de nous faire passer pour moderne, une pseudo-dépolitisation des luttes sociales. De prétendre que l'efficacité s'incarnerait dans la technicité.

D'attribuer les échecs et lacunes des politiques menées non à des choix politiques mais à une politisation excessive.

Ainsi il serait de bon ton de faire passer la neutralité partisane exigée des grands commis de l'Etat pour la preuve de la neutralité politique des actions qu'ils sont chargés de mettre en œuvre mais c'est effacer à bon compte d'une part que les nominations, affectations et carrières de ces hauts fonctionnaires dépendent des choix des politiques, donc de choix idéologiques.

D'autre part que précisément, s'ils sont censés mettre de côté leurs convictions personnelles, c'est bien parce que ce sont des choix qu'ils ont à traduire en acte et que ces choix relèvent non de l'administration mais du politique.

Transformer les hauts fonctionnaires en VRP d'une gestion libérale de l'Etat, chaque jour plus proches des cadres d'entreprises n'a rien de neutre. Il ne s'agit de rien de moins que d'habiller les ingénieurs du libéralisme de costume d'experts pour accréditer une absence d'alternative.

L'opérationnel et le pragmatique, saupoudrés d'une dose de management prétendument participatif, visent là tout autant à répondre à des situations concrètes qu'à décorer d'un vernis progressif l'assurance que la distribution de sparadraps ne puisse en venir à déstabiliser une architecture globale dont en réalité on ne souhaite pas modifier la structure pyramidale.

Demander notre dû ne doit donc pas nous faire perdre de vue que c'est la nature même, systémique, de la domination et des oppressions, que nous avons à combattre.

Et dans ce domaine, les experts, ne sont pas dans les préfectures et administrations, encore moins à la DILCRAH12.

Si on revient aux tweets de Philippe et Schiappa, on voit bien cependant combien nos responsables politiques souhaitent nous l'imposer en référent central.

Mais s'il est de leur intérêt d'abriter le politique derrière le fonctionnaire pour masquer leurs choix et insuffisances au prétexte de technicité, il n'est pas du nôtre d'accepter cette invisibilisation volontaire du politique, ni de laisser installer en expertise et porte-parole de la lutte contre l'homophobie un point de vue univoque et extérieur aux premier.e.s concerné.s.

Il n'y a pas à la DILCRAH de volonté de lutter contre les discriminations racistes, homophobes, lesbophobes en ce qu'elles font système.

On s'y focalise sur le combat contre la haine et les préjugés, sur les symptômes plutôt que les causes profondes, tout en veillant scrupuleusement à épargner à l'universalisme républicain analyse et remise en cause de fond de ses logiques structurelles discriminantes.

(subsidaire : le préjugé est donc une manifestation culturelle et morale imposée par le milieu, la culture et l'éducation, tout domaine dans lequel l'Etat, les institutions et la politique n'auraient que des responsabilités extérieures. Leurs interventions ne sauraient se mesurer qu'en positif tandis que pour rien, jamais, dans leur construction problématique !)

Son responsable ne le dissimule même pas, il suffit de lire l'interview qu'il donnée il y a quelques jours à Libération13.

Parlant de la délégation comme d'une «start-up dans l’appareil d’Etat», il renvoie les discriminations individuelles au défenseur des droits, les discriminations systémiques à l'invention de solutions ultérieures. Et y assume sans complexe de ne pas avoir à écouter ni agir pour celles et ceux avec lesquels il a un désaccord de fond.

Le tri des interlocuteurs et des bonnes victimes est chose assez banale, pratiquée de tout temps par les gouvernants. De la même façon que des structures et des militants peuvent estimer que le dialogue avec des institutions est peine perdue.

Le 12 février, Act Up-Paris, en dépit de sa demande d'en être n'avait pas, par exemple, été conviée par Marlène Schiappa et la Dilcrah à leur réunion de « réseaux engagés pour une politique de lutte contre la haine anti #LGBT » consécutives aux agressions.14
Mais c'est loin d'être la première fois que l'association est écartée de consultations présentées comme représentatives.

Dans le contexte d'exacerbation de la lesbophobie, il y aurait aussi pertinence à s'interroger sur la représentation des lesbiennes à cette réunion et se demander comme le fait la militante Alice Coffin15lesquelles de leurs associations avaient été pressenties pour participer.

Mais Frédéric Potier, le responsable de la Dilcrah, dans son entreprise de confrontation idéologique a franchi dans l'entretien accordé à Libé une étape supplémentaire, quand pour récuser l'emploi du mot «racisé», il prétend être qualifié pour déterminer ce qui correspond « à la réalité de ce que vivent les victimes concrètes » pour lesquelles il « cherche à mettre en place des financements de projets, de la formation, des évolutions de la loi, etc. »

Ce qui revient ni plus ni moins, au motif de son désaccord à propos de ce qu'il analyse comme une approche « théorique, sociologique, conceptuelle » à trier entre les victimes des discriminations (et leur nier cette qualité) pour lesquelles, au nom de la dite universelle République dont il est préfet, il a été nommé en mission de service public.

Choix des concepts idéologiques, définition des victimes, préconisation des évolutions de la loi, mais apolitisme et technicité nous chante-t-on.

On ne s'étonnera guère dès lors que notre expert ès victimes auto-proclamé restreigne la mission de la Dilcrah aux combats contre les préjugés et à la protection de l'universalisme.

Sous pression des associations, nos gouvernements consentent à lâcher quelques gestes et subsides mais à condition :

- de s'en tenir à condamner (sans empressement débridé, on l'a vu) les agressions de base, celles qui ont si bien intégré l'idéologie de la hiérarchisation qu'elles y ont lu autorisation

- qu'il ne soit pas question en revanche de s'attaquer à ceux qui la pratiquent industriellement et médiatiquement et encore moins au système qui bourre les crânes de mépris décomplexé, de colère et frustration explosives et légitime les discriminations

- que ce soit en même temps l'opportunité de travailler non à réformer ce système mais à l'absoudre et traquer tout ce qui contredit le mythe que domination et discrimination ne sauraient lui être autre qu'étrangères.


Le communiqué commun post-agressions & réception du Secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et du DILCRAH16 n'annonce évidemment ni mesure qui n'ait été déjà connue, ni changement d'envergure dans les politiques menées et dédouanées sans scrupules de toute responsabilité dans le regain de lesbo-homo-transphobie en cours.

« La haine et les discriminations anti-LGBT n’ont pas leur place dans la République » nous répète-t-on.

Que cela advienne !

En attendant ces extériorité et auto-absolution gouvernementale ne sont que fables. A nous de n'être ni crédules ni caution ou attachés de presse de politiques et communications qui blanchissent institutions et élus.

Parce que, rappelez-vous, l'homme aujourd'hui à la tête de l'Etat en avait débusqué au moins une, qui pour l'instant, y a toute sa place au chaud dans la République :

« Le fait que la PMA ne soit pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes seules est une discrimination intolérable. » Emmanuel Macron.




on notera qu'Emmanuel Macron, interpellé lui aussi, n'a rien exprimé
Par la suite la secrétaire d'Etat a également ajouté à ce tweet la réception dans ses bureaux d'une sélection d'associations
12Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH)

vendredi 9 février 2018

Privilège communal






Privilège communal



En accompagnant sa décision d'annuler la subvention accordée par la ville de Nantes au Centre LGBT (NOSIG) de la commune du rappel qu'une municipalité « ne peut accorder une subvention à une association qu’à la condition qu’elle soit justifiée par un intérêt public communal »1
la 2ème chambre du tribunal administratif de Nantes a donc considéré, qu'au contraire d'une réfection de pelouse de football ou du ré-haussement d'une pataugeoire, il n'y aurait pas d'intérêt public communal à améliorer le bien-être des nantais.e.s homosexuel.le.s, transsexuel.le.s et  bisexuel.le.s et à travailler à éliminer les discriminations auxquelles ils et elles sont confronté.e.s.

Selon ce tribunal, veiller à ce que des nantais.e. ne soient pas discriminé.e.s, violenté.e.s en raison de leur orientation sexuelle ou identité de genre n'aurait donc aucun impact sur la qualité de vie à Nantes pas plus que sur le vivre-ensemble dans la ville.

Il y aurait matière à se réjouir de la reconnaissance par la justice de la nature politique de « l’accès à l’égalité des droits personnels et sociaux des personnes homosexuelles, transsexuelles et bisexuelles »2, s'il s'agissait de prendre enfin en compte la responsabilité qui est celle des décideurs publics dans la réalité de l'égal accès à une universalité de droits. Et à l'échelle communale, dans la lutte effective contre les discriminations matérielles et juridiques qui affectent certain.e.s des membres de la collectivité.
Mais en fait, la dimension politique réside dans la décision du tribunal d'exclure de l'intérêt public communal la lutte contre les exclusions et violences fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.
La justice française vient une fois de plus de s'illustrer dans son incapacité à assurer la protection des minorités. Tout en renvoyant simultanément la manifestation du besoin d'échanges et de débat public sur ces questions et les expressions de revendications d'accès au droit commun à de l'expression partisane.
Le conservatisme n'a de cesse de prétendre réduire le commun à un identique, peau de chagrin. Gageons cependant que cette xème tentative de rappel à un ordre du privilège, ne dissuadera pas pédés, gouines, bies & trans en lutte contre cet ordre exclusif de participer à faire émerger une autre commune.










2 op. cit.

vendredi 21 avril 2017

Vous avez dit progressiste ?



Il y a différentes façons de priver les personnes de leurs droits. Empêcher l'adoption de ces droits, s'y opposer frontalement, les abroger ou les rendre matériellement inaccessibles à d'autres que des catégories économiquement et socialement privilégiées.

Certains candidats à l'élection présidentielle ne se privent d'ailleurs pas d'utiliser toutes ces méthodes. D'autant plus tranquillement qu'en réalité, eux n'ont pas nécessité de les transcrire dans la loi pour pouvoir se les offrir en cas de besoin.

L'argent blanchit, hétéréoïse et paie des avortements ou des PMA dans des cliniques de luxe à l'étranger.

D'autres prétendent au progressisme de classe. Affichant sur le papier se faire les défenseurs de droits que leur politique économique réserve en réalité à ceux toujours moins nombreux qui pourront les faire valoir. La liberté et l'indépendance demeurant liée à la possession et l'argent.

La casse sociale, le démantèlement de la fonction publique, la précarité, les salaires partiels, cette politique a de tout temps exposé les femmes aux violences domestiques comme d'état, les emprisonnant dans la dépendance et les privant du contrôle de leur corps et de leur vie.

Qui peut publier des bans si cela l'expose à un patron homophobe ? Quel adolescent peut se permettre de s'affirmer si cela signifie perdre les seules solidarités dont il peut espérer qu'elles lui permettent de survivre ?

Les droits ne peuvent se concrétiser en dehors de nos conditions matérielles d'existence.

Alors non, ceux dont précisément les politiques économiques nous confrontent à des choix impossibles entre être ce que nous sommes et des droits aussi primaires que manger et s'abriter sous un toit ne sont pas des progressistes.


jeudi 16 mars 2017

LGBT à l’honneur et honneur des LGBT



En 2017, la réception à l’Elysée de représentants associatifs LGBT est une information.
Tel est le premier constat et il n’honore personne.

Il montre qu’en dépit des avancées et des oppositions, les luttes des associations et des activistes et militants gays, lesbiennes, bi, trans et intersexes demeurent tout sauf banales.

Il faudrait donc d’une certaine façon rendre hommage à François Hollande de ce geste qu’il adresse à la fois à ses convives et à la société dans son ensemble ?

Seulement voilà, cette invitation souligne par sa dimension exceptionnelle, son caractère problématique.

Car, dans la mesure où c’est la loi de la République que de s’incarner à travers des symboles et du cérémonial et l’une des fonctions du Président que de figurer dans la dimension une et indivisible de la République le rassemblement en son sein de toutes ses composantes, une telle réception ne devrait pas attirer l’attention plus qu’une ligne parmi d’autres dans un agenda élyséen. Et sa fréquence ne devrait pas trancher avec la régularité de rendez-vous qui réunissent d’autres corps intermédiaires de la société civile.

Or qui pourrait nier que ce soit pour s’en réjouir, s’en gausser, la critiquer, la mépriser ou s’y opposer, que cette réception de vendredi garde un aspect événementiel ?

Bref, depuis 5 ans que François Hollande préside, les militants pinky les plus institutionnels auraient déjà dû se fondre sans plus ni moins de grâce qu’un pot de fleur hétéro et cis dans la mare aux canards des Garden Party juillettiste.

Ce qui m’amène assez naturellement au calendrier.

Les militants LGBT, qui sont par définition, relativement familiers de la notion de retournement du stigmate, ne pourront qu’apprécier combien François Hollande emprunte à une méthode qui n’en est pas au fond très différente.

Car de quoi faudrait-il en fait le créditer, si ce n’est de transformer en vertu une action qui vaut en grande partie pour ce qu’elle tranche avec l’absence qui la précède.

Jusqu’au dernier brin, François Hollande usera de la ficelle de l’éternelle virginité de la gauche par opposition à ses prédécesseurs et à la droite.

Et ses rejetons (dont on ne sait d’ailleurs toujours pas lesquels font office d’héritiers en attendant que le suffrage donne l’onction) ont retenu la méthode qui font de même, s’exonérant chacun à leur façon de rendre des comptes de la part qu’ils ont pris au bilan quinquennal.

Voilà donc les LGBT conviés au bal des entrants à l’Elysée, à chausser les pointes pour, à leurs propres objectifs défendant, être les protagonistes de quelques ultimes pirouettes à gauche prétendant faire oublier que le cavalier est sortant.

C’est le sort des minorités politiques pour qui la porte est étroite dans la lutte pour faire valoir la dignité de leurs vies comme la justesse et la nécessité de leurs engagements contre les violences et les haines recuites.

Coincées entre l’acceptation de reconnaissances qui leur sont dues et ont été arrachées du fait de leurs combats et les instrumentalisations des politiques cherchant à inverser l’humilité d’hommages qu’ils doivent en mérite et espoirs à-valoir dont il faudrait leur être redevables.

Ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler la visite du Président au chevet de Théo Luhaka le 7 février dernier à l'hôpital d’Aulnay-sous-Bois, quand dans le même temps sa majorité parlementaire non contente d’avoir renié ses promesses de campagne vote en dernière loi de son exercice un élargissement inique de la légitime défense.

Sortir du complexe de Cendrillon, c’est rappeler que la politique est un rapport de force dans lequel les minorités n’obtiennent d’avancées qu’à condition de refuser d’entretenir la geste dans laquelle c’est le politique qui honore.

C’est rappeler qu’ils sont acteurs au sens d’agissants et non pas seulement de représentation.

Rappeler que cette invitation à l’Elysée est le fruit d’une histoire et d’affrontements.

Ce quinquennat ne déroge pas à cette règle. Il suffit de contextualiser le calendrier des réceptions par le Président de la République.

Ce sont les porte-parole de l’Inter-LGBT reçus suite à la manifestation de militants devant Solferino en réaction à François Hollande envisageant de soumettre nos droits à une clause de conscience.

Ce sont des représentants de l’Inter-LGBT, du Centre gai et lesbien d’Ile de France et de SOS Homophobie reçus au moment précis où la communauté décide de remettre en question frontalement le bilan du gouvernement sur les questions LGBT et de ne pas permettre que celui-ci en impose sa version.

Ce sont des représentants reçus ce vendredi à quelques semaines des élections présidentielles et législatives.
Dernière tentative de redorer à peu de frais le bilan de cinq années qui auront vu les gays, lesbiennes, bi, trans et intersexes subir un backlash de violences largement nourri par les instrumentalisations, atermoiements et renoncements des gouvernements Hollande et qui voit les héritiers au mieux resservir les mêmes promesses qu’en 2012 avec moins encore de garanties de les tenir et des copiés-collés de déclarations hollando-vallsiennes sur la nécessité de ne pas heurter ceux qui nous violentent.

On notera aussi que cette réception intervient à deux jours de l’organisation de la seconde Marche pour la Justice et la Dignité.1

Une marche à l’appel des familles victimes de violences policières qui intervient dans un contexte où la radicalisation autoritaire et anti-sociale de la politique du gouvernement et l’extension des violences institutionnelles ont conduit à des mobilisations collectives et des rapprochements entre activistes et militants de divers fronts (état d’urgence, loi travail, soutien à la famille d’Adama Traoré, à Théo Luhaka, 8 mars …).

Une solidarité en marche, une coalition des minorisés et une ébauche de repolitisation collective autonome que le gouvernement attaque de toutes ses forces.
Et notamment par la voix de Gilles Clavreul, son Préfet, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et hop, depuis moins d’un an à la lutte contre la Haine anti-LGBT (DILCRAH2) , c’est-à-dire, tiens donc, depuis que le gouvernement a compris que l’ouverture du mariage ne lui garantissait plus bilan choupi-choupi.

Attardons-nous quelques instants d’ailleurs sur l’intitulé et le vocabulaire choisis du carton d’invitation qu’ont reçu les impétrants.

On notera bien sûr que la formule évite soigneusement toute mention d’une quelconque forme de lutte, de politisation, de militance et évidemment de communauté.

Mais on enregistrera aussi que si le Président de la République invite « des actrices et des acteurs engagés contre la haine et les discriminations anti-LGBT », avec un "des" qui est article partitif (ce qui signifie donc qu’il invite une partie de ces acteur.e.s. engagés), en réalité sur le carton, il a été choisi d'écrire « en l'honneur des actrices et des acteurs » avec un "des" qui lui est un article défini (c’est-à-dire l’outil de la détermination complète). En conséquence de quoi, en bon français, l'Elysée prétend définir qui sont les acteur.e.s de ces luttes.

Qu’il y ait choix des invités c’est de bonne guerre et que ce choix se fasse, en priorité, en privilégiant plutôt les moins critiques aussi.

Par contre un mouvement qui se veut autonome se doit à minima de dénoncer qu'il y a eu tri et la dimension politique de ce tri, sauf à s’en arranger et accepter de servir des intérêts qui sont ceux du politique et non ceux des LGBT.

Il y aurait à s’inquiéter aussi que ce tri en indique un autre à venir (prévisible ?) : à savoir que les financements de projets relevant de la DILCRAH aient été attribués non pas en fonction de leur utilité mais avec cette même grille idéologique inversement proportionnelle à l’indépendance politique.

Pour le reste que l’Elysée fasse de la politique, c’est la moindre des choses. C’est pourquoi d’ailleurs, veillant à ne pas verser dans une caricature, quelques invitations ont été adressées à des représentants qu’on ne peut soupçonner de complaisance. En revanche, on aura bien compris qu’ils seront très minoritaires.

Je n’ironiserai pas plus qu’en passant sur le fait qu’il semble que quelques invitations se soient égarées dans l’espace sidéral du net. Qu’on apprenne alors qu’Alice Coffin questionne la légitimité du tri effectué et s’en émeut, que ce sont celles d’Act Up et de l’AJL qui ne sont pas parvenues à leurs destinataires est sans doute pur hasard.

J’ajouterais, pour être très claire, que la question n’est pas de savoir si les structures et personnes « oubliées » y seraient allées ou pas.

En fait d’ailleurs, cette question de se rendre ou pas à l'Elysée ne me semble que de très peu d’intérêt à partir du moment où elle n’est pas posée en termes politiques et collectifs et de faire savoir.

Un boycott collectif argumenté et médiatisé, aurait eu un sens. Y aller peut en avoir aussi : porter des paroles silenciées, interroger le tri, contrecarrer le bilan tout positif qu'on veut vendre à l'opinion publique et rappeler que l'honneur des activistes n'a pas attendu que l'Elysée nous remette un diplôme, et qu'à l'inverse les activistes ne sont pas prêts d'organiser une cérémonie à l'honneur des gouvernements socialistes …

2Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH)

lundi 13 février 2017

Se souvenir d'Arnaud Marty-Lavauzelle






Penser à Arnaud et c'est aussitôt son sourire et sa chaleur qui me reviennent. C’est un souvenir charnel, une sensation physique.
Arnaud rayonnait, dégageait par sa seule présence une solidité et une détermination rassurantes. Evidemment sa stature n’y était pas pour rien.
Ce côté grand ours bienveillant et serein avait un aspect enveloppant et celles et ceux qui en ont cru qu’ils en avaient trouvé un partenaire accommodant, se sont vite heurté à son exigence tranquille.
Trompés par l’aisance avec laquelle il portait les attributs d’une classe au pouvoir, ils sous-estimaient l’acuité de sa colère et la fermeté de ses engagements.
Arnaud avait compris très vite l’intérêt stratégique pour nos luttes qu’il y avait à jouer avec les codes, les présupposés, les interprétations trop rapides et faciles de nos interlocuteurs. A jouer de la symbolique du pouvoir et à retourner contre celui-là sa propre imagination,
Il savait, quand il le jugeait nécessaire, laisser Act Up monter en première ligne, placer la barre le plus haut possible et faire passer ensuite la demande formulée par Aides comme raisonnable et fruit de compromis, pour arracher bien plus que ce que le gouvernement avait initialement compté accorder.
Il savait aussi déstabiliser des négociateurs, n’être pas à la place qu’ils lui assignaient et dont ils imaginaient qu’il se contenterait. Intervertir les figures du gentil et du méchant dont les institutions pensaient avoir fait une arme contrôlable pour la leur faire péter à la figure.
Mener une guerre, c’est aussi cela, faire preuve de sens tactique et Arnaud n’en manquait pas. C’est savoir s’instrumentaliser soi-même. Faire des craintes de l’adversaire, un levier puissant. J’ai vu Arnaud arracher des avancées simplement en prenant la parole le premier. Brandissant en non-dit menaçant la seule présence d’Act Up et Act Up intelligemment le laisser faire, se prêter au bluff et laisser supposer par le silence, une surenchère à venir.
J’ai négocié à plusieurs reprises avec Arnaud, dans des ministères ou face à une armada de journalistes et de producteurs télés. Il faut essayer de visualiser la déstabilisation d’un haut fonctionnaire, d’un ministre ou de ses conseillers qui soudain prennent conscience de l’inimaginable pour eux : un mur qui se dresse bâti sur l’inconcevable alliance indéfectible entre une lesbienne séronégative jouant de tous les clichés que le pouvoir attribue à la sphère gauchiste et un pédé séropo s’habillant de tous ceux des bourgeoises institutions conventionnelles.
L’association du Bombers et de mes Docs vertes pomme et des élégants gilets d’Arnaud dans les salons du septième arrondissement en avertissement de l’armée résolue de militants d’Act Up et des volontaires de Aides envahissant les rues ensemble.
Contre cette incompréhension institutionnelle d’une complicité et d’une communauté en pleine expansion et se soudant, nous avons collectivement su faire ciment et force.
Et n’en déplaisent à celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, y compris au sein de nos mouvements, n’ont eu de cesse d’essayer d’effacer l’épidémie de nos mobilisations ou de tenter de nous déposséder de notre rôle dans notre propre histoire, la lutte contre le sida fut bien le cœur de notre communauté. Une communauté politique qui menait ses combats par, pour et au-delà d’elle-même.
Bien souvent nous allons chercher nos héros aux States. Parce que les américains mieux que nous ont su raconter. Pour des raisons culturelles. Aussi parce qu’ils disposent de plus de ressources. Et qu’ils ont l’échelle d’un continent. Nos amis ne manquent pas seulement comme nos amants, nos frères et nos soeurs, ils manquent aussi à nos forces. « Nous aurions pu être 14 000 de plus » n’est pas que le slogan de veuves en colère. Décimés, nous avons été. Décimés, nous sommes encore. A la douleur de l’absence, s’ajoute la mémoire amputée.
Mais manquent aussi la singularité de leur présence, la force de leur amour. La puissance de leurs engagements.
Certains d’entre nous sont, à des degrés différents, des survivants. Et parfois pour nous, le chemin est étroit.
Il ne s’agit pas de faire pleurer dans les chaumières, parce que croyez-nous, nous avons eu plus que notre part de larmes.
Et si nous ne savons pas toujours transmettre, c’est que survivre c’est aussi se débattre avec des injonctions contradictoires : aller de l’avant, ne pas réveiller la douleur, la contenir dans des recoins intimes de nos vulnérabilités, respecter nos pudeurs réciproques, ne pas jeter de sel sur les plaies jamais refermées de nos compagnons de lutte et en même temps face à l’effacement, dépositaires à nos corps et cœurs dépendants de ces hommes et femmes dont les vies et luttes traversent qui nous sommes.
Ils et elles se sont battus pour leur peau, pour que le héros cesse de mourir à la fin, pour que nous puissions vous épargner et que vous ne connaissiez jamais ces vies.
C’est tout le paradoxe de la généalogie de nos luttes.
Il ne doit pas y avoir d’ombre du commandeur sur nos mouvements. Dont la dimension collective est l’une de nos principales directions.
Elle a pourtant des figures. Arnaud Marty-Lavauzelle était l’une d’entre elles.

Arnaud Marty-Lavauzelle, Président de l’association AIDES de 1991 à 1998, est mort du sida dans la nuit du 12 au 13 février 2007.



dimanche 5 février 2017

Lord, law & order - Le seigneur, la loi et l’ordre


Ce vendredi 3 février, Frigide Barjot, égérie de La Manif pour Tous et l’une de ses deux initiatrices, a émis une pétition visant à sauver le soldat Fillon1.

Du moins c’est l’objet apparent de la pétition.

A y regarder de plus près, ses intentions sont moins solidaires. Il s’agit surtout de préserver l’influence politique assurée à travers le succès de Fillon à la primaire de droite. C’est pourquoi on peut y lire une volonté de démonstration de force et un avertissement clair aux tenants d’un plan B et à ceux parmi eux qui imaginent une victoire de la droite sans prise en compte de ce courant réactionnaire.

C’est également pourquoi les pétitionnaires ne se contentent pas de jouer les pompiers mais enfoncent le clou, affichant une cohérence dont François Fillon n’a pas fait preuve dans sa défense.

Par mélange d’arrogance et de calcul, de souci de conserver le soutien d’une frange électorale moins extrémiste qui pourrait être rebutée par des dévoilements trop crus ? Des choix qui l’ont conduit à une valse hésitation recroquevillée sur le déni.

Barjot et ses adeptes ne s'embarrassent pas de ses préoccupations, estimant, à raison, qu'il a été choisi lors de la primaire, précisément pour incarner cette vision hiérarchisée de la société organisée autour de la légitimation d’une appropriation de privilèges. L’inégalité comme cœur de programme.

Cette pétition est aussi une forme de réponse à ceux qui pensent, à droite comme à gauche, que les questions de société seraient indépendantes des questions économiques, sociales et qu'elles peuvent se traiter en dehors de ces cadres.

Qu'il y aurait d'un côté les luttes nobles et sérieuses et de l'autre les luttes accessoires qui peuvent attendre indéfiniment que les 1ères aient trouvé leur résolution.

Un peu comme certains opposent les sciences dures aux sciences sociales.

Les mêmes souvent qui essaient à toute force de faire entrer les sciences économiques dans le panel de la dureté.

Car cette pétition illustre combien les hiérarchies sociales, économiques et politiques sont liées entre elles et se nourrissent mutuellement.

Les hétéros bénéficiant de droits supérieurs aux homos,
les hommes de droits supérieurs à ceux des femmes ,
les blancs de droits supérieurs à ceux des racisés,
les châtelains de droits supérieurs à ceux des paysans,
les riches de droits supérieurs à ceux des pauvres,
les patrons et actionnaires de droits supérieurs à ceux des travailleurs,
les politiques de droits supérieurs à ceux des citoyens lambdas, etc.

La première de ces pyramides étant naturellement la famille, dans laquelle le pater familias jouit, tandis que femme et enfants, extensions à peine individualisées, travaillent à cette jouissance méritée. Et il n'y a pas d'autre place pour une femme dans cet ordre, que celle de la cellule familiale, de la discrète action qui permet à son homme d'être, lui public.

Un brin provocatrice, on aimerait que François Fillon reconnaisse que c'est cette tâche qui était rémunérée : de travail domestique et de reproduction d’une mâle TPE et que cette division sexuelle du travail lui paraît à ce point normale qu'il a du mal à admettre que des esprits chagrins n'en reconnaissent pas l'existence et en exigent des preuves matérielles.

Dans l’esprit de Fillon et ses semblables, les preuves sont déjà là. Elles ont le visage de sa réussite et s’incarnent tautologiquement : sa femme et ses enfants en sont les attributs.

Encore une fois la pétition Barjotique l’énonce plus clairement que le champion : Assistante = épouse et mère au foyer. Dans ces conditions, l’absence de visibilité publique et d’activité autres que familiales ne sauraient être retenues à charge puisqu’elles sont ce qu’il convient de rémunérer : l’effacement.

Qui plus est, s’adjoint ici une autre dimension de la conception hiérarchisée des rapports sociaux selon Fillon et ses alliés : le candidat et par extension sa classe ne sauraient être soumis à la loi commune.

Il y a de la vulgarité à exiger de leur part qu’ils fournissent de banals2 contrats.

Si la stratégie de défense de Fillon est aussi désastreuse, c’est qu’il oscille entre sa vision féodale de la société, sa propre victimisation et la certitude de son bon droit et une nécessité inhérente à l’élection présidentielle au suffrage universel qui lui impose de ne pas déplaire à un nombre significatif de ses électeurs potentiels, là où d’une certaine façon son intronisation s’est jouée dans une forme de suffrage censitaire (le corps électoral des primaires de droite s’étant révélé moins populaire, qu’âgé et aisé).

Plus que « Fillon, tiens bon », assumez la loi du seigneur, crie Barjot à la droite.

Et s’ils n’ont aucune pudeur à crier au vol, c’est parce que fondamentalement, ces partisans d’anciens régimes n’ont jamais admis aucune légitimité à d’autres qu’eux d’exercer le pouvoir. Dans leur esprit ce n’est pas une alternance qui doit se produire aux présidentielles mais une restauration.




2 Banalité : terme de féodalité désignant le droit du seigneur d'assujettir ses vassaux à l'usage d'objets lui appartenant et par métonymie, l'étendue du territoire soumis à cette juridiction. Source : Dictionnaire historique de la langue française. Le Robert.

mardi 22 novembre 2016

Primaire, c’est le terme




François Fillon en tête au premier tour de la primaire de la droite, les réactions à la nouvelle campagne de prévention du sida s’adressant aux HSH1, mêmes symptômes.
Il n’y a là, hélas rien de très nouveau. Si ce n’est la consolidation d’un mouvement de fond. Parce que les classes dirigeantes n’ont en aucune façon le désir d’en finir avec la hiérarchisation de la société, elles s’efforcent de rendre toujours plus indiscutable le fait qu’il n’y aurait pas d’alternatives crédibles d’organisation sociale et qu’en découlerait la nécessité de faire des choix entre des catégories de population.
Du déséquilibre au désordre, en termes de ressenti, il n’y a pas loin. Il n’est donc pas très ardu, face à l’écart grandissant entre classes privilégiées et majorité de la population, de faire croire qu’il suffirait d’en revenir à l’Ordre pour réparer le sentiment d’abandon, effaçant au passage que c’est en réalité précisément cet ordre qui est à l’œuvre et à l’origine du déséquilibre.
En ce sens, les Primaires portent bien leur nom. C’est ce que les dirigeants exploitent à loisir, du primaire.
Hier midi sur France Info, Frigide Barjot, à propos de l’aggravation de la différence de traitement entre couples de même sexe et couples de sexes discordants dans l’accès à l’adoption plénière justifiait cette différence en l’adossant à celle qui serait légitime entre mensonge vraisemblable et mensonge impossible.2
Gommer l’origine biologique d’un enfant dans le cas d’adoption par un couple hétérosexuel ne serait pas mensonge parce que ça a l’air vrai.
Voilà donc ce que préconise le projet de François Fillon (pour autant, Fillon n’est pas exceptionnel, la même logique est à l’œuvre également aujourd’hui, Fillon entend seulement la pousser plus loin), mentir, du moment que ça a l’apparence de la vérité.
Préserver, à coup de mensonge vraisemblable, l’ordre établi, les hiérarchies sociales en attribuant des places a priori à chacun et s’assurer que personne ne vienne en contester la légitimité.
Car c’est ce que font les couples de même sexe en la matière. Affirmer que nous pouvons être partie prenante de nos destins.
L’alternative est là : fonder nos liens aux autres sur la responsabilité et l’engagement ou sur un ordre préétabli dont il importerait peu qu’il soit mensonger et inégalitaire du moment qu’il emprunte à une apparente sécurité.
Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Car la famille traditionnelle qu’on nous propose alors comme modèle unique dont on devrait accepter la suprématie, n’est rien d’autre que statistiquement tout autant refuge réel dans certains cas, fantasmée dans bien d’autres et lieu de violence sans rivale (féminicide, inceste, femmes et enfants battus, homophobie …)
Dans le même temps, on comprend bien l’intérêt pour les promoteurs d’une casse sociale sans limites, de nous vendre la famille et les rôles traditionnels comme moyens de protection de première intention.
Car quand il n’y aura plus de sécu, d’hôpitaux, de Maison de retraite, d’écoles que privées, qui sera en charge de s’occuper des malades, des vieux, de l’instruction des enfants qui n’auront pas accès aux cliniques de luxe, spécialistes aux honoraires exorbitants et autres institutions privilégiées ? Maman à la maison, papa pas en mesure de refuser de travailler quelles que soient les conditions de l’embauche et priés de remercier de l’aumône qui leur sera faite par quelques grandes familles de Conseils d’administrations consanguins se distribuant toujours plus de dividendes d’un ordre naturel, vous dit-on !
Il n’y a pas d’alternative, que de laisser les riches faire de l’argent, ne savent-ils pas mieux que quiconque le faire !
Dans cet ordre de la jungle, on laissera s’extraire quelques jeunes carnassiers, pour prétendre que le libéralisme fonctionne au mérite et au labeur et non à l’héritage, un peu de sang neuf, ne nuit pas (vous vous souvenez, « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »3). Le libéralisme intègre au compte-goutte à condition de nourrir la pyramide.
Le lien avec la campagne de lutte contre les contaminations chez les HSH ? Ne pensez pas qu’il s’est perdu, c’est cette fameuse nécessité de faire des choix entre des catégories de population dont les intérêts seraient supposément contradictoires.
Certains ont vu dans l’opposition à cette campagne des Poisson, Associations Familiales catholiques (c’est leur nom) et autres affidés de La Manif pour tous de l’hypocrisie, (en passant hein, je note qu’à ma connaissance il n’y a pas eu de cris d’orfraies venues d’autres religions et que les tenants d’une laïcité variable n’ont rien à dire ici sur l’incursion d’un catholicisme bon teint dans le champ politique) et ne trouvent rien de plus pertinent que de dénoncer celle-ci et l’homophobie qu’elle serait censée dissimuler.
Certes ils sont homophobes, à n’en point douter.
Mais d’une part leurs manières ont progressé dans la société, d’autre part l’homophobie (il s’agit ici de considérer que l’hétérosexualité est meilleure que l’homosexualité, pas de casser la gueule du premier pédé qui passe) est tellement partagée et structurellement intégrée à nos modes de pensée qu’il ne suffit pas de dire pour convaincre. Oui, il faut la nommer mais hélas, on en est encore aussi à devoir la démontrer.
Et si nous voulons dénoncer l’hypocrisie alors ne nous contentons pas de qualifier, démasquons-là jusqu’à son terme. Factuellement.
Ces associations, ces maires, préfèrent que des gays se contaminent plutôt que d’accepter que l’image de deux hommes s’enlaçant se banalise. Ils prétendent que deux hommes qui s'enlacent c'est indécent. Non, ce qui est indécent c'est de préférer que des contaminations se produisent.
Ne perdons pas de vue que s’ils ne disent pas ouvertement leur homophobie et ce qu'elle recouvre (à quelques exceptions près), c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Mais aussi que ce serait contre-productif d’avancer sans filtres. Car une large part de l’opinion publique n’est pas prête à assumer la réalité de son homophobie et les conséquences qui découleraient d’un tel aveu. Méfions-nous pourtant, ils gagnent du terrain. Jouer sur le registre du non-dit, de l’implicite leur sert à rallier peu à peu, ceux que trop de franchise aurait effrayés mais qui au fond n’ont pas été convaincus mais contraints à nous faire place, ceux qu’on peut persuader que l’avancée de nos droits se ferait à leur détriment et que dans ces conditions il n’y a rien de mal à être homophobe.
En croyant qu’il suffit de dire qu’ils sont hypocrites, sans dire en quoi, nous misons sur une compréhension de cette même opinion de nos points de vue et nous oublions à quoi sert cette hypocrisie.
Ils font semblant d’ignorer l’objectif de la campagne, remettent en cause son intérêt et son efficacité, prétendent même se préoccuper de notre sort en avançant qu’il y aurait d’autres vecteurs de communication plus efficaces, mais tout ça est diversion. La réalité c’est que ces forces, car c’en sont à nouveau, ne souhaitent que notre disparition, y compris physique si c’est nécessaire. Nos vies ne valent pas protection, voilà ce qu’ils disent réellement.
Comment ne pas être renvoyé dans ce contexte au slogan « Séropos, la France vous préfère morts » que rappelait Act Up-Paris il y a quelques jours dans son appel à se mobiliser le 1er décembre prochain.
A cette évocation, je me souviens m’être faite la remarque, comme en 1995 déjà (tiens, tiens, 1995, Juppé vous vous souvenez ?) que ce n’était pas le meilleur mot d’ordre que nous avions produit. Qui m’a toujours paru trop frontal et me semblait-il à l’époque aurait dû être point de départ de la réflexion et non son aboutissement. Mais avec le recul, un tel mot d’ordre ne reflétait-il pas en effet notre réalité, notre épuisement et l’apogée de l’hécatombe. Les trithérapies n’étaient pas encore arrivées. Et nous étions entourés de morts et de combattants exténués en sursis. Et face à nous, toujours ce mur d’indifférence et d’homophobie qui non seulement avait permis à l’épidémie de se développer, mais continuait à justifier de ne pas en prendre la mesure.
Toujours cette même assimilation des campagnes de prévention grand public à destination des gays à la promotion de l’homosexualité.
Toujours ce même fantasme d’une homosexualité contagieuse. Plus capitale à enrayer que la multiplication de nos morts.
Nous voici donc 20 ans plus tard ; nous attendons toujours les campagnes de lutte contre l’homophobie, il a fallu se battre pour que la campagne de 2016 ne soient pas renvoyée dans les réseaux communautaires (même si d’autres arguments ont été aussi évoqués, comme la pertinence de mettre sur le même plan préservatif, Prep, Tasp) ou accompagnée de visuels s’adressant à d’autres que des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes Comme si s’adresser à eux, spécifiquement, demeurait illégitime.
Que les pouvoirs publics aient finalement accepté de s’y résoudre, et de défendre la campagne une fois celle-ci attaquée, ne peut faire oublier qu’au fond leurs réticences n’étaient pas très éloignées des arguments qu’ils condamnent publiquement.
Car ce que nous payons aujourd’hui ce sont ces réticences, et les campagnes qui n’ont jamais vu le jour. Et ce qu’elles nous disent, en dépit des messages de soutien, c’est combien nous sommes loin de la banalité.
Parce que pour chaque pas, pour chaque mesure qui s’imposent pour assurer notre bien-être, notre santé, notre existence, les pouvoirs publics continuent de peser ce que ça pourrait leur coûter en terme d’image.
Et parce que les mesures de santé publique qui nous concernent continuent d’être évaluées non pas tant à leur efficacité qu’à leur réception réelle ou fantasmée de l’opinion publique.
C’est l’existence de cette balance, que le slogan cru de 1995 rendait visible.
Une balance qui n’a pas disparu. Seuls les rapports de force qui en font pencher les plateaux fluctuent. Indicateurs de ce que nos vies pèsent.
En 2012, la Manif pour tous a estimé qu’elle ne pouvait se permettre d’affirmer haut et fort que nos vies ne valent rien (même si quelques-unes de ses franges ne s’en sont pas privées).
Qu’elle ne pouvait revendiquer frontalement l’homophobie, comme elle ne peut pas dire ouvertement aujourd’hui qu’elle se moque totalement que des homosexuels soient contaminés. Cette crudité-là n’est aujourd’hui pas audible.
Elle n’y a pas renoncé pour autant.
Puisque l’opinion publique dans sa majorité, n’était plus prête à assumer une homophobie brutale et décomplexée, elle a décidé de contourner l’obstacle.
Plutôt que le frontal, elle a choisi le collatéral pour remettre du poids dans son plateau de la balance.
L’homophobie n’aurait rien d’idéologique, et bien sûr ne relèverait en rien d’un ordre moral, non ce serait plutôt une conséquence inévitable de choix qui s’imposent en raison de contradictions indépassables entre intérêts de différentes populations. On ne serait dès lors pas homophobes, et surtout pas par une volonté de nuire, ni même de s’opposer, mais contraints et forcés à des choix imposés par des intérêts supérieurs.
Il suffit pour cela de prétendre que les droits des uns porteraient atteintes à d’autres. Et si possible à d’autres dont la vulnérabilité fait consensus. D’où les enfants. Retour de la moralité. Qui ne veut protéger les enfants ?
L’équation est assez simple en fait : quand on ne peut pas dire l’homophobie, c’est bien, commençons par neutraliser la thèse inverse, l’homophobie c’est mal. Peu ont envie d’assumer d’incarner le mal. Ensuite, il sera bien plus facile de faire assumer des choix qui sont homophobes. Puisque ce n’est pas blâmable.
C’est une façon de procéder qui a également fait ses preuves en matière de racisme. Les violences, discriminations passent d’autant mieux qu’on prétend les expliquer par des raisons objectives, factuelles. On peut s’abriter derrière l’idée que n’est pas du racisme mais des circonstances qui ont imposé des choix. Un intérêt supérieur à la valeur des vies.
Mais une fois qu’on s’est habitué à admettre que ces vies n’ont pas de valeur et que nos choix ne sont en rien moralement condamnables, là on peut passer à nouveau à l’étape suivante. Puisque ces actes, ces discriminations homophobes ou racistes, parfois les deux d’ailleurs, sont justifiés, pourquoi ne pourrait-on pas les assumer et les revendiquer pour ce qu’ils sont.
Face à cette mécanique qui se développe à vitesse effrayante, nous continuons à sous-estimer l’ampleur des dégâts.
Bien sûr, il faut continuer à dénoncer et démasquer l’homophobie sous toutes ses formes, insidieuse, banale, structurelle, institutionnelle, politique, brutale ou policée.
Mais il faut cesser de croire que cette dénonciation, ce rendre visible suffisent. Pas plus que qu’il suffit de croire que parce que nos revendications sont justes, elles vont automatiquement susciter l’adhésion.
Nécessaire mais non suffisant.
Il faut aussi cesser de penser que parce que nous recevons des témoignages de solidarité, des soutiens et des re-tweet dans le monde des réseaux sociaux, nous avons avec nous la population.
Les messages de nos opposants ne s’adressent pas à ces soutiens, qui sont réconfortants par ailleurs et là encore nécessaires, mais à une frange de la population qui a fini par croire que l’amélioration de sa situation qu’elle ne voit matériellement pas venir, passera par des repères identitaires dont on l’aurait expropriée.
Et à qui nos opposants ne cessent de répéter qu’il ne peut y avoir de projet commun entre eux et nous.
Nous nous rassurons en pensant que la minorité qui nous combat est une minorité justement. Nous oublions, que le pouvoir d’une minorité ne se mesure pas seulement à son poids numérique (et heureusement pour nous, sinon nous n’aurions jamais fait avancer nos droits) mais plutôt à l’influence qu’elle exerce en des points stratégiques et sur sa capacité à mobiliser plus que son opposition.
Aujourd’hui, nous pouvons encore compter sur la compréhension d’une majorité de la population. Ce qui n’implique pas qu’elle se mobilisera à nos côtés. Qu’elle n’estimera pas nos combats secondaires. Potentiellement sacrifiables. D’autant plus que la situation se tend sur des fronts multiples. Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces réflexes, et ne choisissons-nous pas nos priorités ?
D’autre part, avons-nous fait l’effort que nous reprochons à la gauche en général de ne pas avoir fait, à savoir prendre le temps d’inclure nos droits dans un projet global crédible, audible, où s’articulent les droits de chacun ?
A nous adosser quasi exclusivement aux droits de l’homme, nous en négligeons la dimension politique (ou la réduisons au monde politico-médiatique et associatif) et le versant matériel.
Les classes populaires, les autres minorités ne sont pas contre nous, en revanche, elles ont d’autres urgences que de nous défendre. Et nous aurions tort de le leur reprocher.
Le sida c’est la guerre disait Act Up. L’homophobie aussi. Il est tentant de l’oublier. De la croire renvoyée au Moyen-âge. De la penser résiduelle et limitée à un groupuscule de connards, là où nous sommes confrontés à une minorité certes, mais organisée, déterminée, qui dispose de moyens incomparables et déploie des stratégies pensées qui gagnent chaque jour en influence et nocivité.
Eux sont prêts à la guerre. Et nous ?