mercredi 15 mai 2019

Laissez nous jouir, l'exemplaire édito politique de Thomas Legrand

Ou l'art de s'exonérer de sa contribution aux violences en ajoutant à la délégitimation de ceux qui les subissent.

La recette des surplombants est connue : mettre en cause les rares outils qui permettent aux silenciés d'exister face à l'indifférence majoritaire, aux discriminations structurelles, à l'invisibilisation quotidienne et à la minorisation exercée avec constance par les médias dominants car c'est bien connue si la haine frappe, ce n'est pas parce qu'elle est construite socialement, politiquement et culturellement, préalablement aux passage à l'acte mais parce qu'elle « est amplifiée par les réseaux sociaux et par des logiques religieuses ou communautaristes»1

C'est en effet tranquillement aisé, de son fauteuil d'observateur épargné de tout risque, de qualifier les rares focus mis sur les violences de « spirale déprimiste », de « ressenti (matière aisément manipulable) [...] crédibilisés par la formidable caisse de résonance des réseaux sociaux » plutôt que de se demander si en ajoutant sa petite invitation personnelle à relativiser ces violences comme statistiquement régressives et à leur appliquer une optimiste qualification de résiduelles, on ne participe pas à les construire comme négligeables, et par extension au sentiment de légitimité infondé qui meut leurs auteurs.


Thomas Legrand, pressé de paraître intelligent et objectif à peu de frais, choisit donc, à partir d'un constat qui pourrait être une base de discussion productive, non pas de s'interroger sur le comment dans cet intervalle lutter plus efficacement contre la multiplication des violences agressives de réaction, c'est à dire de contribuer à accélérer des évolutions optimistes et à une universalisation du bien vivre mais de se plaindre de ce que la visibilisation des violences serait cause de déprime nationale, empêchant de jouir de « l’Union (ce havre de paix et de prospérité mondial)»


Résumé : prière de respecter la politesse des riches : si vous vous faites cassez la gueule, n'oubliez pas l'essentiel, c'est la marche du progrès, alors s'il vous plaît, ne venez pas gâter la quiétude enthousiaste de ceux qui en profitent.

C'est quand même indécent, ces gueux, qui font tache, sur la photo de la fête au château




1https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-15-mai-2019

lundi 6 mai 2019

L'homo palmadus, cet hétéro comme les autres, sauf quand il baise

Les schémas binaires de Palmade1, ce ne sont pas juste l'apologie de la discrétion et sa détraction corollaire et caricaturale de la différence, une opposition construite, rigide qui fait fi des réalités et moments multiples qui construisent les individus, une négation des dimensions affectives et politiques de la culture gay, c'est aussi une réduction de l'homosexualité à la seule sexualité, niant les processus de socialisation. 

C'est l'éternel renvoi de l'orientation sexuelle au privé, mais s'attachant à prendre les atours de la modernité, une homophobie intériorisée qui se voudrait post-homophobie et n'en est que le visage contemporain réactualisé auquel s'accroche le marketing de tous les conservateurs qui tiennent à maintenir une hiérarchie des orientations sexuelles.

C'est la justification voulue de l'exclusion de la culture du commun, prétendant que le gay ne pourrait s'adresser et ne parler qu'à ses pairs, réaffirmant que l'universel ne saurait avoir qu'un visage, impossible à distinguer de la représentation socio-culturelle de l'hétérosexualité réaffirmée comme étalon de la norme.

Tout écart, toute non-conformité étant vécus comme une marque (« ça n’est pas marqué sur leur front »), gay étant ici la fleur de lys des homos et le déni non seulement de l'importance du retournement du stigmate dans les luttes d'émancipation mais aussi celui de la joyeuse vitalité de l'affirmation d'être soi, débarrassée des paraître obligatoires.

Les adultes que nous sommes peuvent rire de Palmade, à défaut d'avec, ou trouver triste le mal-être qui l'ampute ; peu importe à titre individuel, d'ailleurs qui peut se vanter de ne pas avoir à s'arranger tant bien que mal avec les difficultés de la vie ?

Mais en renvoyant les homos dans la chambre à coucher et uniquement là, en l'assimilant à un placard, outre que sa carcéralité enferme le désir, elle dénie toute existence aux enfants queers à qui elle fixe ce seul horizon pour être eux-mêmes, et les renvoie ainsi à la sexualité comme unique expérience d'eux-mêmes.

L'expérience singulière de Palmade n'est ni plus ni moins légitime qu'une autre. Mais quand il choisit de s'extraire des contextes socio-politiques, et de faire usage de parole publique, qui plus est dans des lieux d'exposition à large audience, c'est à dire précisément des lieux d'expression qui manque cruellement de diversité de points de vue, notamment gay, il doit s'attendre à ce que tout aussi légitimement sa parole reçoive en retour des points de vue contradictoires.

Palmade, contrairement à la majorité d'entre nous, bénéficie du luxe de cette possibilité de la parole publique. On peut jouir de cette possibilité comme d'un privilège individuel, on peut aussi ne pas ignorer qu'elle impacte au delà-de soi.

Ce week-end, circulait sur les réseaux sociaux, les mots de Palmade, mais aussi ceux de Caster Semenya «  Be you for you » partageait-elle sur son compte twitter2.



Des mômes isolés par l'invisibilité ont entendu l'un les renvoyer à une dichotomie jour/nuit, se faire l'apôtre de l'effacement et du désir réduit à son expression sexuelle.
L'autre les invitait à être eux-mêmes.

On peut, en partant de son expérience personnelle, parler vers soi, se faire le chantre du confinement ou tournée vers les autres, contre les coercitions, célébrer l'espoir de courir à l'air libre.

Plutôt que des théories fumeuses, préférer partager la générosité.


Compte certifié

il y a 24 heures



1« Il y a les homos et les gays. […] J’ai fait une différence. Les gays ce sont les gens qui mangent gay, qui rient gay, qui vivent gay, qui parlent gay, qui font du film gay […] Et les homos ce sont des gens qui sont homos mais ça n’est pas marqué sur leur front. On ne le sait pas quand ils parlent, on ne sait pas quand ils vivent, on ne le sait que quand on va dans leur chambre à coucher ».

vendredi 12 avril 2019

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue


A l'occasion de ma participation dimanche (14 avril 2019) au Feuilleton des luttes1organisé par le Collectif Archives LGBTQI+2, puisqu'il y sera également question de mémoire, d'archives et d'Act Up-Paris - et même si la Conversationde dimanche empruntera à un autre registre - je pose iciquelques réflexions partagées l'année dernière lors d'une autre initiative du Collectif  : les « Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl »3organisés en mai 2018 au Carreau du Temple

De la mémoire à Act Up-Paris, un point de vue

[communication reconstituée à partir de mes notes et sous réserve du prononcé lors des Ateliers-Débats pour la création d'un centre d'archives LGBTQl, au Carreau du Temple, Atelier philosophie de l’archive LGBTQI+, «Le sida, la conservation de ses mémoires et l’entrée des mémoires LGBTQI dans les archives» samedi 5 mai 2018]

J'ai choisi de témoigner aujourd'hui de ma période à Act Up-Paris et de comment cette question de mémoire était pensée et intervenait dans l'action de l'association.
D'où je parle, puisque c'est une pratique actuelle : je parle de cinq ans à Act Up-Paris - période aperçue dans 120 BPM, ou pas, qui comme dans un poème de Verlaine est à la réalité « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » puisque le film relève de l'autofiction semi-collective. 
Ce qui ne va pas sans poser question quand on finit par oublier qu'il s'agit non de l'histoire mais d'un point de vue sur celle-ci. Avec des effacements, des points aveugles, des choix politiques. 
Il n'y a pas d'acteur dans ce récit ou seulement au sens cinématographique, il n'y a que des figurants, cette fois, au sens littéral.

Je pars de là, parce que ce n'est pas sans lien avec ce qui nous réunit, une forme d'entrée dans la patrimonialisation. Qui peut être autant bénéfique qu'avoir goût du formol, qui vient tout autant donner une représentation qu'acter un désarmement et une dépossession. 
Parce que les archives, si ce ne sont pas des lieux de vie, ce sont des lieux qui ne retournent que poussières.
Et les questions qui se posent avec 120 BPM interrogent aussi les archives : le deal ne peut-être soif de reconnaissance contre fossilisation, entrée dans l'Histoire pour bingo, ravalement-modernisation de l'identité nationale.

L'archive ne saurait être envisagée sous le seul angle de la conservation du passé, sinon autant convoquer Spielberg et le fameux sa place est dans un muséeou ne discuter que de côtes s'il s'agit de ne faire qu'une bibliothèque pour chercheurs autorisés. La mémoire est avant tout une production, et une production politique.

Une subjectivité et un mode d'action. Un puzzle fait de matérialité et de rapports de pouvoir. Derrière tout archivage il y a toujours un projet, une fiction d'ordre et de désordre, une lutte de pouvoir.
Une lutte avec les institutionnels, verticale, un affrontement pour imposer ou confronter et mettre à mal une réaffirmation idéologique des dominations portées par les catégories entre autres du biologique, du genre, du racisme, du capitalisme

Nous ne pourrions nous satisfaire d'archives qui seraient celles d'une homosexualité hétéropatriarcale privilégiée et blanche, récit du dominant masculin et de femmes renvoyées à la famille et au care (famille par ailleurs réduite à la revendication insatisfaite de PMA), et les trans et les racisés renvoyés à l'invisibilité.

D'autres en ont parlé et en parleront, se chargeront de baliser cet écueil, y compris dans la dimension de participation LGBT à ce projet

C'est pourquoi j'aimerais insister sur la nécessité de ne pas nous duper nous mêmes, de croire qu'il suffirait d'opposer transversalité à verticalité, une subjectivité qui serait celle des dominants à une objectivité qui serait notre.

Nos choix sont violence symbolique, fictions, fragments, et l'écart à la norme dominante ne suffit pas à ne pas reconstruire des écarts types. Et l'intracommunautaire en est marqué aussi, le serpent de mer archive également, sans quoi il n'y aurait pas bataille depuis 1990.

Mais comme je l'ai dit d'autres vont en parler, d'où j'ai choisi de consacrer la fin de mon intervention à ce que nous sommes de moins en moins à pouvoir raconter concrètement et à questionner à savoir le rapport matériel d'Act Up-Paris à la mémoire comme moyen d'opposer trace à la disparition, de construire une continuité, un socle de références constamment disponibles pour les arrivants (la gestion de l'urgence imposant un manque de temps à consacrer à répéter les formations) et de faire irruption dans l'espace public y compris les mémoires officielles.

La question des archives dans les années 90 se posait en temps réel
    en interne : 
    - textes : le journal Action, les communiqués de presse, tracts, affiches, compte-rendus, mais aussi revue de presse, photos, vidéos, courriers (par exemple quand il est extra-ordinairecomme le télégramme de condoléance de Simone Veil suivant le décès de Cleews Vellay), T-shirts, le livre ...
    - sauvegardes informatiques
    - Photos & affiches :avec leur dimension de penser le beau, de penser son environnement, sa propre valorisation et parler aussi de plaisir
    - Point aveugle le son, à quelques exceptions près, ex la K7 du répondeur dans la nuit du premier sidaction qui témoignait de la saturation des réactions après l'intervention du président à propos des prisons et des tox.

Achiver faisait donc partie intégrale de l'action
pour assurer la cohérence et le suivi
pour assurer l'autoformation, la construction d'un discours et de savoirs, l'auto ré-évaluation des pertinences

    en externe : 
Nous avions dès le départ la préoccupation de penser l'histoire.
    Cela passait notamment par le fait d'abonner la Bibliothèque Nationale à Action, afin de s'assurer d'un envoi systématique
  • mais aussi par des actions personnelles, par exemple j'ai, à titre perso, donné pas mal de tracts et de stickers à la BN

ce qui me conduit à évoquer le rôle des militants, parce que les archives ce sont aussi beaucoup d'initiatives militantes individuelles
il y a les archives personnelles évidemment. La production de documents était telle, qu'elle empruntait à une forme de saturation. Et la constitution de documentation était autoreverse. Des militants vers l'association et inversement.
Les dons à l'association ont existé, y compris en temps réel.
Ce qui n'est pas sans être source d'incertitude :
- archives non datées, non sourcées, non documentées ; ex qui a fait la photo, qui est dessus, date et contexte ?
- de nombreux documents perdus dans ces va et vient (problèmes de stockage, exiguïté du premier local, etc)

J'en viens donc au problème de la contextualisation, il n'y a pas que les documents qui se perdent, les subjectivités multiples aussi
- les compte-rendus sont les reflets de rapports de pouvoir : internes également et pas seulement avec les pouvoirs publics
- pour Act Up-Paris : les documents étaient publics, donc soumis à des stratégies. Vis à vis des pouvoirs publics, des cibles, qui peuvent être y compris communautaires : obliger une autre association à se positionner, à agir : cela dit quelque chose des rapports avec par exemple Aides, le Sidaction, etc. ; (ex de la Gay Pride 1995, ou ce qui fut communiqué et donc reste aujourd'hui n'était pas l'action prévue : la banderole Fièreshissée au-dessus de la rue de Rennes mais la menace, jamais réellement envisagée de détourner la Gay Pride mais destinée à obliger la LGP à prendre en considération les revendications sida)

En interne, ce sont aussi des rapports de forces, de prise de pouvoir, d'imposition de choix
Les compte-rendus sont aussi écrits par ceux qui sont au pouvoir, par ceux qui gagnent ou durent

- les articles de presse qui traversent le temps ne reflètent pas forcément l'action d'une association mais ce que la presse a choisi de relayer.

- les mémoires personnelle et collective, sont parfois contradictoires et mettent en jeu des amitiés, affinités, personnages publics, ambitions perso ou politiques

Il nous faut donc prendre en compte que la mémoire est ré-écriture, mais aussi d'emblée une écriture soumise aux enjeux contemporains, passés comme actuels & aux interprétations.

Il faut également analyser la prégnance des imagesgrand public ; ex de la Kpote sur l'Obélisque, érection coloniale, place de la révolution, qui alors qu'elle est atypique (notamment en terme de prestation extérieure, de symbole et de secret-délégation de l'action) devient l'incarnation des actions (mais qui se souvient qu'elle est née des campagnes controversées de Benetton autour du VIH, une association avec Benetton qui au moment où la décision est prise est risquée) 

Se rappeler aussi que l'image privilégie l'action au discours et aux nuances.

Et encore une fois qui parle ? Quel est le poids de la personnalisation, des structures, des médias, des éditeurs, qui veulent des interlocuteurs vendables selon des critères qui leur appartiennent, oubliant au passage des fonctions et des militants moins exposés.
Interrogeons nous sur à qui et quoi sert l'héroisation, et la maîtrisons-nous ?

Ces histoires, j'insiste, sont écrites par ceux qui ont laissé des traces. Ceux qui ont survécu, littéralement ou socialement.

Quelles images sontdisponibles ? Où allons-nous les chercher ?
- sur les réseaux sociaux, internet  ? cela ne va pas sans travestissement. Par exemple, on trouve sur de nombreux sites, y compris celui de l'Inter que le mot d'ordre de la Gay Pride 1991 aurait été « sida : pédés, lesbiennes réveillez-vous », or ce mot d'ordre était celui d'Act Up-Paris pas celui de la Marche. Prétendre que c'est celui de la Marche, c'est effacer que la Marche n'a jamais eu de mot d'ordre directement centré sida et que ce fut un motif d'affrontement communautaire récurrent.

- à travers l'INA ? Quels biais cela induit-il ? par exemple aux Out d'Or de l'AJL l'année dernière, une vidéo de l'INA nous fut présentée comme retraçant la représentation de l'homosexualité à la télé mais ce fut essentiellement des images des télés publiques ; quid des télés privées, quand la mémoire appartient au capitalisme ?
(notons aussi qu'avant 120 BPM, cette proposition de travail avait été refusée par l'INA, c'est l'actualité qui l'a fait ressurgir. Mais alors qui fait les choix des images et de diffusion ? Dans le cas évoqué, les images ont été choisie par une militante mais le choix de réaliser ou non le fut par son employeur)
ça nous interroge aussi sur à quel moment ce devient audible et pour quels intérêts ?
Notons également que là encore le son est le parent pauvre. Quid des archives de radio FG par exemple ? Alors que sur la période que j'évoque il y avait de façon hebdomadaire une émission sida, une émission actu gay, une émission débat & une émission de libre antenne centrée sur les jeunes gays.

Interrogeons-nous aussi sur les spécificités qui caractérisent nos mémoires
Nous sommes par exemple confrontés au fait que nous n'avons pas de mémoire familiale.
Mais aussi que nos propres institutions en ont assez peu également.  J'ai été frappée quand j'ai publié un billet à propos d'Arnaud Marty Lavauzelle du nombre de militants de Aides qui m'ont remercié et témoigné de ce qu'ils « découvraient » 
d'une certaine façon leur ancien président. Pourtant Aides est une de nos grosses machines et a plutôt des moyens.
Il y a là un paradoxe, cette période dont je parle fut plutôt super productive, nous devrions crouler sous les documents, et nous interroger sur des choix à faire entre ceux-ci, et pourtant nous sommes confrontés à une forme de rareté.

- Quel est le poids du turn over militant, dans ces ratés de la transmission, y compris a court terme ? (il y a quelques semaines j'assistais à une réunion de l'Inter sur ces questions mémoire et où l'impact de ce turn over était patent non seulement sur ce passé mais y compris sur un passé très proche, avec une méconnaissance des stratégies et actions du quinquennat précédent)

cette question du turn over en entraîne une autre : qui est dépositaire de la mémoire. Prenons l'exemple de Cleews Vellay. Est-ce l'association actuelle ? Les militants contemporains de Cleews, ceux qui étaient là, avec lui ? Ses intimes ? Une famille qui a et été renié ? Voilà par exemple un des défis qui nous est posé, les lois concernant les ayant-droits sont elles adaptées à nos mémoires et quelles propositions avons-nous à faire en la matière ?

[Il me semble quec'est là que je me suis interrompue, sous réserve que l'enregistrement rafraichisse la mémoire. Sans avoir, je crois, évoqué les questions qui devaient suivre des fausses oppositions fiction vs documentaire, militants vs chercheurs, qui ne sont pas garantie d'objectivité ; nos propres focus et invisibilisations, la représentation des lesbiennes dans la lutte contre le sida et la mémoire de la ville]

Pour conclure, je suis d'une école pragmatique qui a toujours lié action et analyse et pour qui la cartographie des mémoires et archives est un atlas politique. Avant tout des outils dépendant des rapport de force, passé au tamis des objectifs à atteindre et non des fins en soi.

mercredi 23 janvier 2019

Ironie : quand l'homophobie conduit l'INSEE à dé-genrer père et mère


Six ans après le Mariage pour tous et la possibilité qui va avec pour les couples homos d'adopter l'enfant de leur conjoint, l'INSEE maintient pour le recensement des formulaires hétéronormatés, et donne pour consigne aux parents dont le conjoint est de même sexe : pour l'un de se déclarer "père et l'autre mère, quel que soit leur sexe"

Un choix validé par un comité scientifique (sic) réunissant des membres de l'INED, de la CNAF, du Haut conseil à la famille, de l'UNAF, des universitaires et le ministère en charge de la Santé, des Affaires sociales et des Affaires familiales.

Et qui donne pour justification l'assertion :
« Les mots “parent 1” et “parent 2” n'étaient pas bien compris par la grande majorité de la population » parce que « trop peu usités et connus de l'ensemble de la pop. française pour pouvoir être employés pour le recensement de la pop »

Ajoutant ainsi à l'homophobie le foutage de gueule et un mépris généralisé : comme le faisaient remarquer des twittos, on s'interroge sur ce qui n'aurait pas été compris exactement, le mot « parent » ou les chiffres « 1 » et « 2 » (on imagine que la variante « A » et « B » était inimaginable aussi), des termes en effet peu employés et peu connus de la population.
« Le conjoint de la personne 14 est la personne n° » par exemple étant évidemment beaucoup plus compréhensible et usité !
On remarquera aussi de façon générale que la binarité des cases H/F, féminin/masculin ne laisse aucune place aux personnes intersexes ou non binaires qui ne se définissent pas selon une assignation imposée et n'ont pour option que de refuser de répondre ou de se soumettre à la violence de cette assignation d'Etat.
S'il y a motif à dénoncer la normativité qui guide l'INSEE dans ses énonciations, on peut aussi décider de se déclarer ou pas, de façon libre et inscrire ses propres réponses. Et tout raturer leur feuille en hommage au « Père Noël est une ordure ».
Comme le soulignait l'activiste Vincent Guillot sur Facebook, il y a là des possibilités d'expression politique, et au risque d'une amende fort peu probable et qui si elle était envoyée pourrait elle aussi à son tour être utilisée de façon activiste.

On peut donc aussi se saisir de ces formulaires pour exposer l'Etat à ses incohérences, car si d'un côté il tente de contingenter nos vies, de l'autre il y a aussi quelque chose de réjouissant à lui souligner qu'en se vautrant dans son homophobie et en voulant absolument garder deux sexes différents dans la parentalité, l'INSEE valide de fait qu'indépendamment du sexe déclaré, on peut se déclarer indifféremment père ou mère.
Nonobstant la dimension homophobe qui essaie de cantonner cette possibilité aux seuls parents homos et à en faire une obligation.










mardi 8 janvier 2019

Consensus républicain : l'HomoLesboTransPhobie, ça se discute !

Macron, Corbière, Jouanno, La Manif pour tous, LCP, Europe 1, qui sera le suivant à se précipiter pour remettre une pièce dans le revival homophobe, sans même prendre une demie-seconde pour le questionner, sans parler de s'en désolidariser ?

Au bal des universalistes, les pédés, les gouines, les trans, c'est Cendrillon qui ne retrouve pas sa pantoufle. Mais au château, on a la conscience tranquille car on a trouvé des responsables aux Gilets tape à l'oeil à désigner au cas où il faudrait des coupables.

Ceux-là n'ont rien demandé de tel, mais peu importe.

Pour les politiques comme les médias, que ce soit au prétexte de vouloir satisfaire des aspirations de justice sociale et fiscale ou de noyer ces aspirations : dans leur bataille concurrentielle pour incarner la légitimité de la représentation du Peuple et le grand barnum qui s'annonce, les droits des minorités font et vont faire office de monnaie de singe.

Mais il y aura de bonnes âmes pour prôner de s'en remettre aux politiques, à leurs calendriers, éléments de langage et bon vouloir et peu importe que ce soient eux, qui n'ont eu de cesse de reporter l'ouverture de la PMA, d'appeler les homophobes les plus directs à s'exprimer plus qu'ils ne le faisaient déjà et de légitimer leur expression.

Contribuant ainsi à maintenir mobilisés les réseaux Manif pour tous & co et leur laissant vifs la possibilité et l'espoir d'arracher d'autres reports.

Montrant ainsi le peu d'importance qu'ils attachent en réalité aux violences qui en résultent et vont en résulter.

Démontrant qu'ils n'ont aucune volonté de s'attacher à éradiquer l'homophobie comme instrument structurant de domination. Ni de changer le statut de seconde zone qu'elle produit.

Après Hollande et sa liberté de conscience,

Macron estimant qu'on avait pas assez écouté les familles prêchant l'homophobie et leur offrant les Etats Généraux de la bioéthique en terrain de jeu,

Voici maintenant Jouanno qui invoque la liberté d'expression pour cautionner qu'on puisse dans un débat institué par un organisme administratif agissant au nom de l'État discuter de priver d'un droit acquis une catégorie de personne au motif de leur orientation sexuelle, 

Et peu à peu se reconstruit insidieusement un consensus politique habillé de progressisme et de républicanisme tendant à inscrire le droit à discriminer dans le champ des libertés et celui de ne pas être discriminé dans celui de la censure.


« chacun est libre d’organiser un débat sur le sujet qu’il souhaite. Il n’est pas dans mon pouvoir de censurer les sujets » (https://twitter.com/Chantal_Jouanno/status/1082252148799352832)


Additif  (9 janvier 2019):
Depuis, Fabien Roussel, tout nouveau secrétaire national du PCF a, à son tour, ajouté un jeton dans la machine.
Comme les autres, il a ensuite rétropédalé médiocrement, sur l'air de, mais non c'est pas ce que je voulais dire, les pas beaux c'est les autres, pas nous les défenseurs des droits fondamentaux. Nous, on est pour, hein ! Et si pour montrer que nous on est les bons, il faut donner un coup de main pour monter la mayo rance, tant pis pour les collatéraux.
Et comme les autres, - Alexis Corbière, Chantal Jouanno - à aucun moment, il n'a présenté d'excuse aux gays, lesbiennes et trans qu'il a contribué à exposer aux violences. Ni regret, ni manifestation de compréhension de ce que, ils et elle, en assimilant à une simple discussion le fait de retirer des droits aux gays, lesbiennes et trans au motif de ce qu'ils sont, participent de la banalisation et de la légitimation de l'homophobie.
Et s'ils sont prompt à titre perso ou au compte de leurs orgas, à rappeler qu'ils sont et ont été pour l'ouverture des droits, on remarquera que ce n'est pas tant pour réaffirmer leur opposition et un engagement à combattre un système de domination mais plutôt comme des médailles qui devraient leur servir d'à-valoir imprescriptible blanchissant par avance toute contribution au maintien de l'hétéro-cis-sexisme.

vendredi 4 janvier 2019

Protection des minorités selon Corbière, épisode valeurs réacs. Ce n'est pas le peuple qui est méprisé, c'est Corbière qui est méprisable



« On a voulu faire croire que je voulais remettre en cause le mariage pour tous. Absurde. J'ai été l'un de ses fervents partisans, ce depuis de longues années. Mais j'assume qu'il ne peut exister à mes yeux des institutions démocratiques qui interdisent par définition d'aborder certains sujets si un nombre significatif de citoyens le souhaitent. Ceux qui ont polémiqué contre moi ont par là même montré leur profond mépris de notre peuple, vu comme une populace réactionnaire voulant supprimer des droits si difficilement obtenus. »
Alexis Corbière in Valeurs Actuelles, 02/01/2019
https://www.valeursactuelles.com/politique/alexis-corbiere-le-peuple-doit-rester-souverain-102210


Ce n'est pas le peuple, dans cette polémique qui est réac, c'est Alexis Corbière.
D'ailleurs le peuple n'a en rien demandé cette polémique, seul l'élu prétend ici parler en son nom. Qui dans un cadre de renouveau d'homophobie, plutôt que de participer à mobiliser contre les violences sociales et politiques, choisit de les dresser en discussion possible.

Et face aux réactions des premier.e.s concerné.e.s, Alexis Corbière choisit-il de se la jouer un peu humble et de s'interroger sur la violence qu'il produit ? Non, il se drape dans son costume défraichi de partisan du mariage, pour se rendre dans un journal d'extrême-droite, raciste, homophobe, transphobe et sexiste agiter à nouveau un chiffon que malheureusement il croit rouge, quand il n'est que brun du sang de ceux dont il se moque qu'ils et elles prennent les coups qu'il contribue à légitimer.

Si livrer les droits des minorités et leur protection à référendum est potentiellement risqué, les risques naissent notamment du mépris manifeste des élus issus de la démocratie représentative pour ces droits et protection.

L'homophobie n'est pas populaire, elle est dominante. C'est un instrument au service des classes au pouvoir qui l'entretiennent au nom du peuple. Il a bon dos, le peuple.

mercredi 19 décembre 2018

RIC et homophobie des dominants

En quelques phrases, Alexis Corbière, répondant à une question de la journaliste Danielle Sportiello de LCP sur le mariage pour tous1a fait la démonstration que le problème en matière d'homophobie n'est pas tant le référendum d'initiative citoyenne en lui-même, ni ses corollaires que seraient de présumées demandes et réponses du peuple, mais plutôt l'homophobie des dominants.

L'homophobie comme grammaire transversale.

L'homophobie comme structure institutionnelle, politique et sociale et donc l'homophobie culturelle, celle qui formate jusqu'aux inconscients et permet de s'en croire excepté.

Corbières avait l'occasion de dénoncer celle-ci, de réaffirmer qu'elle est combat permanent et omni-classes mais il a choisi de répondre à la question de la journaliste sans en questionner les attendus.

Il ne la démonte pas, ne s'en saisit pas non plus pour démontrer ce qu'elle révèle qu'entre gens de bonne compagnie, la norme est de se dédouaner de sa part d'homophobie sur le dos du peuple, entendu comme classes subalternes.

Et ses molles défenses, positivistes, basée sur une confiance d'acceptation majoritaire n'y changent rien.

Parce que d'une part, ses propos liminaires relativisent cette confiance en affirmant « de toute manière, si on ne règle pas pacifiquement ces questions-là, toute une série de questions reviendront sous une forme beaucoup plus brutale »2, ce qui revient à acquiescer au potentiel de brutalité homophobe populaire sous-tendu par la question de la journaliste sans en questionner les fondements.

Que d'autre part, il contribue à conditionner la légitimité de la protection des minorités et l'universalité de l'accessibilité aux droits au bon vouloir de la majorité. Une légitimité qui ne serait donc pas de principe mais relative aux rapports de force politiques.

Dans les faits, c'est une réalité. La protection des minorités, leur statut, leurs accès aux droits et à quels droits, leurs vies, sont dépendantes de ces rapports de force.

Alors oui, il faut combattre ce que les propos de Corbière portent de potentiel retour sur des droits partiels acquis de haute lutte, mais nul ne peut nier que ce qu'ils contiennent d'avertissement est au fond, tout à fait su par tous,aucun droit n'est jamais acquis.

Mais il faut tout autant combattre la parole médiatique qui feint de se préoccuper du sort des minorités quand de fait cette puissance médiatique n'a de cesse d'effacer les minorités et de se faire le relai et caisse de résonance de la hiérarchie comme norme et du renvoi des minorités dans, au mieux, une subalternité régie par des degrés de tolérance.

C'est à dire en réalité à travailler de concert avec les représentants politiques à la reproduction et la reconduction de cette subalternité.

Gardons-nous de la facilité de faire de Corbière, de son mouvement, de l'expression populaire (car dans beaucoup de commentaires les trois sont allègrement assimilés) une exceptionnalité. 

Une monstruosité qui trancherait radicalement avec un monde politique de la représentation à ranger dans le progressisme et à affilier à la lutte contre l'homophobie.

Les propos de Corbière, sont, une expression mal dégrossie, qui pour quelques instants oublie de se déguiser.

La colère et surtout s'y opposer sont plus que justifiés.

Mais il y a aussi à se défier que la colère ne nous fasse perdre de vue qu'au delà de la défense des acquis, si ces propos sont à inscrire dans la réaction, celle-ci ne saurait être limitée à son sens traditionnel.

Sinon, nous aurions à nous interroger aussi sur la façon dont nous acceptons de nourrir la bête.

Collectivement, la constellation communautaire a accepté de prendre des revendications pour l'objet de la lutte, s'en remettant aux seules et ponctuelles avancées du droit pour travailler la légitimité de la norme.

« On peut en discuter ! Pourquoi on n’en discuterait pas ? » 

Cette affirmation d'Alexis Corbière à propos du mariage devrait nous renvoyer de façon plus globale aux rapports de force perdus depuis 2012 et au retour d'un consensus dominant et orchestré au sein des classes dirigeantes qui admet l'homophobie en thème de discussion.

Car la réaction, ce ne sont pas seulement des menaces sur des droits acquis, la réaction, c'est aussi la reproduction des mécanismes d'oppressions qui, fonction des rapports de forces, se reconduisent dans des formes adaptées aux nouveaux contextes politiques et pratiques sociales.

L'homophobie,
« On peut en discuter ! Pourquoi on n’en discuterait pas ? » n'est-ce pas ce que Macron et la République En Marche, héritiers du quinquennat Hollande, affirment et surtout mettent en pratique ?

« On peut en discuter ! Pourquoi on n’en discuterait pas ? » n'est-ce pas ce que les médias affirment et surtout mettent en pratique ?

Sans que ne leur soit contesté, ou marginalement, l'étiquette de progressistes.

Alors certes la question du référendum pose celles des rapports de forces politiques, de l'accès à la parole et pour quelle parole, de la protection des minorités et des droits fondamentaux. Mais le référendum n'est pas en soi plus ou moins démocratique que le système de représentation à chaque scrutin plus censitaire, qui envoie au pouvoir un personnel politique qui donne les moyens à la réaction de s'exercer et maintient les minorités dans des droits différenciés. Qui asphyxie la vie associative et détruit les corps intermédiaires plutôt que de leur donner les moyens de se réinventer.

Dans ce contexte, brandir le RIC comme réponse magique ou comme à contrario l'objet de tous les dangers, revient à éteindre une fois de plus réflexion et demande de co-construction de transformation sociale.

Quand tout dispositif demande ses garde-fous et ses contre-pouvoirs.


je ne reviens pas sur la dimension d'illusion hétérosexuelle qui consiste à prétendre que faire des droits des minorités des sujets de débats emprunte à la régulation pacifique, Jérome Martin en a touché quelques mots dans une lettre ouverte publiée sur le site Komitid